Jabberwocky ou les vêtements de paille d'Hubert Paglia (Žvahlav aneb šatičky slaměného Huberta), Jan Švankmajer (1971), 14 min.

Le poème « Jabberwocky » de Lewis Carroll a inspiré plus souvent qu’à son tour : La Nuit du Jabberwock (1950) de Fredric Brown, Jabberwocky de Terry Gilliam (1977), et le présent court-métrage de Jan Švankmajer , cinéaste tchèque ayant acquis une renommée certaine avec son adaptation d’Alice au pays des merveilles (film sur lequel on reviendra dans un prochain billet).

Pan-pan cucul ! C’est par une fessée que commence Jabberwocky, ce court-métrage plus ou moins inspiré du poème absurde de Lewis Carroll. Quelques bonnes tapes sur les fesses − mais quelles fesses ? Celle d’une poupée ?

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Après un début décousu où une voix enfantine déclame le Jabberwocky, le film se structure, un peu à la manière d’un poème, ou plutôt d’une chanson, avec refrain et couplets. Il s’agit moins d’une simple illustration filmique du poème (en fait, pas du tout : n’allez pas y chercher les slictueux borogoves) que d’un délire plein de nonsense – ce qui le place en conséquent dans la lignée de Carroll.

Les couplets, ce sont des séquences à la longueur variable. Ici, un costume de marin danse dans une pièce vide sous le regard sourcilleux d’un portrait ; bientôt poussent des branches d’arbres, qui se chargent de feuilles et de fruits. Puis c’est une maison de poupée qui vire à la fabrique : les poupées dégringolent les escaliers et tombent dans un hachoir à viande avant de se faire repasser. Puis c’est un opinel, au manche en forme de personnage, qui danse sur une nappe dentelée et la déchiquette. Etc.

Les refrains, ce sont des tableaux formés par des assemblages de cubes, représentants divers paysages. Les cubes sont instables et se réarrangent fréquemment, jusqu’à aligner leur face sur le dessin d’un labyrinthe. Un dédale où s’égarer. Une erreur et un chat noir détruit perfidement le fragile assemblage.

On voit ici thématiques et techniques que l’on retrouvera dix-sept ans plus tard dans Alice : mélange de stop-motion et de prises de vue en temps réel, emploi d’objets du quotidien (des poupées jusqu'au couteau suisse), détourné de leur usage pour un effet inquiétant. Une rencontre réussie, donc.

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Jabberwocky est en réalité le treizième court-métrage de Švankmajer : profitons de l’occasion pour nous intéresser aux douze qui l’ont précédé.

Le premier court du réalisateur, Le Dernier Truc de M. Schwarzwald et de M. Edgar (Poslední trik pana Schwarcewalldea a pana Edgara, 12 min.), est sorti en 1964 – Švankmajer avait alors tout juste trente ans. Deux individus (messieurs Schwarzwald et Edgar) y rivalisent d’inventivité dans une sorte de duel (jonglage, musique, etc. : chacun a droit à trois trucs), jusqu’à finir par se démantibuler. Le burlesque, accentué par les bruitages que l’on croirait tout droit sortis d’un cirque, y est miné par l’inquiétude : les objets sont anciens, un peu crades, les corps prennent cher, des insectes rôdent çà et là… et il ne reste à la fin que deux bras sans corps se serrant la main… Švankmajer mêle les techniques : si MM. Edgar et Schwarzwald sont interprétés par des acteurs réels, ils ont des masques à la place de tête ; stop-motion et marionnettes sont également employés.

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Le court-métrage suivant aborde une facette connexe. J. S. Bach : Fantaisie en sol mineur (Johann Sebastian Bach: Fantasia G-moll, 10 min., 1965) voit un organiste jouer le morceau de Bach, qui se voit illustrer : chaque mouvement de la pièce pour orgue trouve un équivalent à l’écran (à la manière de la Toccata & Fugue en ré mineur du même Bach dans le Fantasia (1940) de Disney…). L’ensemble forme une fantaisie visuelle (en noir et blanc), peuplée de murs décrépis et de pierres.

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Les pierres, ce sont justement le sujet du troisième court de Švankmajer , Jeux de pierres (Hra s kameny, 8 min., 1965). Un mécanisme associe horloge, boîte à musique et un robinet qui pond des cailloux. Cailloux blancs, cailloux noirs, ou encore gris, rougeâtres, qui s’animent, vivent et meurent (si l’on puit dire) le temps de cinq séquences. Les ballets triadiques d’Oskar Schlemmer, en mode minéral.

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La Fabrique de petits cercueils (Rakvickarna, 10 min., 1966) est un retour dans la veine burlesque, façon théâtre de Guignol. Deux personnages (Mr Punch et Judy, d’après le titre anglais du court-métrage) se tapent dessus, tentent de se fourrer l’un l’autre dans un cercueil (et y finiront tous deux), le tout sous les yeux indifférents d’un cochon d’Inde trop occupé à manger ses granulés. A nouveau, Švankmajer mélange les techniques (marionnettes à main, stop-motion).

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Et cætera (Et cetera, 8 min., 1966) et Histoire naturelle (suite) (Historia Naturae (Suita), 9 min., 1967) reposent sur le même principe de séquences. Et cætera présente successivement un personnage essayant plusieurs paires d’ailes, un jeu entre dompteur et dompté, et un personnage schizoïde dessinant son propre décor ; Histoire naturelle (suite) voit le Blues des poissons suivre le Boléro des hexapodes, le Tango des oiseaux la Valse des humains… À partir d’illustrations naturalistes, d’animaux empaillés ou tout à fait vivants, Švankmajer propose différentes saynètes musicales, formant la suite du titre, entre lesquelles s’intercalent des gros plans sur une bouche.

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Ces premiers courts-métrages reposent sur une base commune : un univers décrépit, ancien, usé ; un humour oscillant entre burlesque, absurde et surréalisme ; une narration souvent basée sur une succession de courtes séquences. En conséquence, Le Jardin (Zahrada, 16 min., 1968) représente une rupture de ton surprenante, à plusieurs titres : une durée plus longue (on dépasse le quart d’heure), et surtout, un film en prises de vue réelles, avec de vrais acteurs.

Le Jardin voit un éleveur de lapins amener un ami à son domicile : une maison à la campagne, cernée par une clôture humaine. Des dizaines d’hommes et de femmes, main dans la main, délimitent le jardin autour de l’habitation. L’ami veut savoir, comprendre pourquoi… Il y a sûrement une bonne raison, n’est-ce pas ?... Sec, misanthrope, cruel, Le Jardin est une véritable réussite. Jamie Thraves s’en est-il rappelé quand il a réalisé le formidable clip pour « Just » de Radiohead ?

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L’Appartement (Byt, 12 min., 1968) opère un retour à un humour absurde plus léger : dans son logis vieillot, un individu essaie de prendre son déjeuner. Mais tout se rebelle contre lui : la cuillère est percée, l’œuf dur est incroyablement dur, la fourchette n’est bonne à rien… L’appartement entier semble s’être ligué contre le pauvre homme. Y a-t-il au moins une issue ?

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Pique-nique avec Weissmann (Picknick mit Weissmann, 13 min., 1969) voit Švankmajer poursuivre ses expérimentations en plein air. Ce qui ressemble fort à une chambre est installé au beau milieu d’un champ. En accord avec la musique émanant d’un gramophone, les objets (cartes, ballon gonflable, bêche…) s’animent, le tout sous l’œil indolent d’un individu (Weissmann ?), figuré par un cintre, une chemise et un pantalon. Le récit s’articule autour de plusieurs pièces musicales se succédant, avant une conclusion cruelle…

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Malgré son titre, Une semaine tranquille à la maison (Tichý týden v dome, 19 min., 1969) baigne dans un climat d’inquiétude. Dans un noir et blanc granuleux, l’on voit un individu hâtivement camouflé avec des branches d’arbustes pénétrer en douce dans une maison, où il s’installe sommairement dans le couloir. Son séjour va durer une semaine : chaque jour, il fore un trou dans l’une des portes et observe l’intérieur. Les objets se transforment, la nourriture mute en clous… Ce court-métrage a été tourné après le Printemps de Prague, son ambiance inquiète, paranoïaque s’en ressent.

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N’ayant pu trouver Don Juan (Don Šajn, 31 min., 1969), j’en fais l’impasse, pour passer directement à L’Ossuaire ( Kosnice, 10 min., 1970), un court-métrage de commande destiné à promouvoir l’Ossuaire de Sedlec. Situé à Kutná Hora, cet ossuaire se situe dans un monastère cistercien et contient les restes de quelque quarante mille défunts, les trois-quarts d’entre eux ayant succombé lors de la Grande Pest de 1348. L’ossuaire a cette particularité que les os y sont rangés et réassemblés de manière créative : l’on trouve ainsi un blason ou un chandelier faits d’ossements… En regard de la bizarrerie du lieu, le court-métrage de Švankmajer s’avère sobre en termes de réalisation : après un commentaire d’introduction, le film se mue en un poème visuel, avec — charmant contraste — une douce réinterprétation jazzy d’un poème de Jacques Prévert comme accompagnement musical.

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Jabberwocky , sorti en 1971, n’est peut-être le plus marquant des courts-métrages du cinéaste (on pourra y préférer Le Jardin ou La Fabrique des cercueils), mais il s’inscrit néanmoins dans la continuité des œuvres précédentes de Švankmajer : détournement créatif d’objets du quotidien, aspect usé des choses, succession de séquences, burlesque et cruauté, mélange de prises de vue réelles et animation en image par image. Le changement se situe dans le fait qu’il s’agit d’une adaptation, la première. Švankmajer s’intéressera de nouveau à Lewis Carroll avec Alice, dix-sept ans plus tard, mais aussi à Edgar Allan Poe, Goethe ou Horace Walpole. On y reviendra dans un prochain billet…

Introuvable : certains courts-métrages ont été compilés dans deux DVD, mais on peut sinon les trouver çà et là sur le Web
Irregardable : non
Inoubliable : oui dans l’ensemble