La Jetée, Chris Marker, 1962. 26 minutes.

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La Jetée est sans nul doute l’une des œuvres les plus connues de Chris Marker, cinéaste décédé voici bientôt trois ans jour pour jour — le 29 juillet, qui est à la fois son jour de naissance et de décès. Ce court-métrage a reçu un regain d’intérêt non négligeable lorsque Terry Gilliam en a fait un remake/réinterprétation avec L’Armée des 12 singes (1995).

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[Attention, ça spoile à mort.]

« Ceci est l'histoire d'un homme marqué par une image d'enfance. La scène qui le troubla par sa violence, et dont il ne devait comprendre que beaucoup plus tard la signification, eut lieu sur la grande jetée d’Orly, quelques années avant le début de la troisième guerre mondiale. »

D’une voix aussi rocailleuse que désenchantée, le narrateur raconte l’histoire d’un homme. Enfant, celui-ci se promenait souvent le dimanche sur la jetée de l’aéroport d’Orly. C’est là qu’un jour, il est témoin de la mort d’un individu sous les yeux d’une jeune femme, dont les traits vont le hanter le restant de sa vie. Vient la guerre et la destruction de Paris. Les survivants se terrent dans les souterrains, et entreprennent des recherches visant à voyager dans le temps : appeler passé et futur à la rescousse du présent. L’exercice est ardu et bon nombre en restent fous. Mais notre homme est doué d’une excellente mémoire visuelle, et sert donc de cobaye. Il est envoyé d’abord dans le passé, où il ne tarde pas à rencontrer la femme dont le visage le hante. Ils connaissent une brève idylle avant que notre homme soit envoyé vers le futur. Les gens de cette époque lui permettent de retourner à Orly au moment de son souvenir. Il se demande s’il se verra lui-même, mais les gens de son époque s’avèrent peu disposés à le laisser fuir, et le tue.

« Il comprit qu’on ne s’évadait pas du Temps et que cet instant qu’il lui avait été donné de voir enfant, et qui n’avait pas cessé de l’obséder, c’était celui de sa propre mort. »

Si Chris Marker ne s’est guère illustré dans le domaine de la science-fiction, La Jetée en relève néanmoins pleinement, avec quelques tropes du genre : la fin du monde et le voyage temporel. Des tropes, certes pas les plus originaux qui soient, mais conjugués ici talentueusement avec une réflexion sur la mémoire. La technique de voyage temporel évoque, par certains aspects, Le Voyage de Simon Morley (1970). Dans le roman de Jack Finney, les voyageurs se retrouvent dans le passé grâce au pouvoir de suggestion : une méthode pas éloignée de celle imaginée par Marker.

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Sortie en 1962, une dizaine de mois avant l’un des moments les plus chauds de la guerre froide, à savoir la crise des missiles de Cuba, La Jetée voit l’ombre d’un troisième conflit mondial — comme bon nombre d’œuvres sorties à la même époque.

Le court-métrage est devenu fameux également pour son apparence : il s’agit non pas d’un film, mais d’une succession de photos — à l’exception d’un unique plan filmé, montrant un battement de paupières. Marker désigne d’ailleurs son œuvre sous le terme de « photo-roman », manière de questionner le statut de son œuvre et celle du cinéma en général. Qu’il y ait 12, 24 ou 48 images par secondes, ce sont toujours des images fixes se succédant. La Jetée accroit seulement la durée de ces images, rend le spectateur conscient de la nature du médium.

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Toutefois, Marker ne reste pas rigide dans la manière de procéder : la durée des plans varient, jusqu’à donner l’illusion du mouvement dans les passages les plus rapides ; des fondus au noir séparent les scènes ; sans oublier quelques effets de zoom. Une image faussement statique.

La photographie est superbe, avec un noir et blanc granuleux ; l’ambiance souterraine du refuge des survivants glaçante. Les images du voyage temporel et l'apparence du futur évitent l'écueil du kitsch : en optant pour la sobriété, obtient des visions intemporelles. Si les photos sont travaillées, l’ambiance sonore n’est pas en reste : des voix murmurent en allemand lors des séquences de torture/voyage temporel. L’imagerie forte, notamment dans cette partie post-apo, en a inspiré plus d’un — jusqu’à David BowieJe me demande s’il y a une « loi Bowie », qui stipulerait que, peu importe le sujet, on peut toujours le ramener au Thin White Duke… dans le clip de « Jump they say ».

En somme, une véritable réussite formelle, hantée par un sentiment de désolation.

Introuvable : non
Irregardable : non
Inoubliable : oui

*

Plus de cinquante ans après sa sortie, La Jetée continue d’inspirer.

Outre le clip de David Bowie et le film de Terry Gilliam cités plus haut, il faut retenir Her Ghost, œuvre publiée à l’occasion du cinquantenaire du court-métrage. Cette version est une performance où les matières filmiques et sonores sont retravaillées, pour donner le point de la femme. Qui est-elle ? Que sait-on d’elle ? À défaut de voir cette performance, on peut se consoler un tant soit peu avec le trailer.

Le roman Le Temps n’est rien (qui y gagne avec son titre originel : The Time Traveler’s Wife, 2003) d’Audrey Niffenegger explore aussi ce renversement de perspective entre un voyageur temporel et celle qui l’attend.

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Enfin, La Jetée a récemment fait l’objet d’un remake par Matt Lambert, plus fidèle que l’adaptation de Gilliam. Également titré La Jetée, ce nouveau court-métrage a été diffusé sur Arte en 2013. Deux fois plus court que l’original, en couleur, il reprend l’essentiel du film de Chris Marker. Les photos sont volontiers floues, surexposées avec du lense flare lorsqu’elles montrent le passé — mais évitent, de justesse, le cliché Instagram. Lambert s’autorise quelques effets de montage (images quasi-subliminales), et se démarque de Marker lors de la fameuse séquence du clignement d’œil.

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Si cette Jetée 2013 s’avère tout à fait regardable, elle ne m’a néanmoins pas paru apporter grand-chose de plus à La Jetée 1962 que la couleur (et une durée moindre, plus adaptée au public inattentif que nous sommes devenus par l’accroissement géométrique des distractions ?). Pour les curieux, c’est par ici.