Nouvelle de rêve [Traumnovelle], Arthur Schnitzler, mis en images par Jakob Hinrichs et traduit de l’allemand par Jörg Stickan (nouvelle originale traduite par Pierre Deshusses). Le Nouvel Attila, 2014 [2012 pour le roman graphique, 2010 pour le texte français de la nouvelle, 1926 pour la nouvelle]. 160 pp. GdF.

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La Nouvelle de rêve (parfois titrée Double Rêve) d’Arthur Schnitzler, romancier et dramaturge autrichien (1862-1931), est probablement l’un des textes les plus connus de son auteur. Ce court roman raconte, sur deux journées et une nuit, l’histoire d’un couple normal – Fridolin et Albertine – dans la Vienne du début du XXe siècle. Lui est médecin, elle ne travaille pas. Un soir de confidences, Albertine confie à Fridolin que, quelques années plus tôt, lors de vacances au Danemark, elle a failli le quitter sur un coup de tête, pour les beaux yeux d’un officier ; Fridolin prend la chose moyennement bien, mais lui-même, lors de ce séjour danois, doit admettre qu’il avait été troublé par quelque belle naïade. Puis Fridolin est appelé au chevet d’un mourant. La nuit qui s’ensuit sera des plus étranges, faite de coïncidences et de rencontres troublantes, et culminera lors d’une orgie organisée par une société secrète, à laquelle le médecin tente de se rendre incognito. Quand vient le matin, tout cela a pour Fridolin l’apparence d’un rêve. Un rêve ? Rien n’est moins sûr.

Texte freudien au possible, la Nouvelle de rêve voit se juxtaposer deux manières de se confronter aux désirs que la pression sociale pousse Fridolin et Albertine à refouler : d’un côté, Albertine vit dans le rêve, de l’autre, Fridolin tente de reproduire les aventures de ses vertes années, en allant aux prostituées ou en suivant à l’impromptu un vieil ami (une manière de céder au principe de plaisir ?).

Le court roman a bénéficié d’un joli coup de projecteur voici dix-sept ans, lorsque Stanley Kubrick l’a adaptée en film sous le titre Eyes Wide Shut. Beaucoup de choses ayant été dites/écrites sur Kubrick et sur Eyes Wide Shut, l’on va davantage s’intéresser à une autre adaptation du texte de Schnitzler, une adaptation sous forme de roman graphique due à Jakob Hinrichs, artiste berlinois que votre serviteur a découvert par la même occasion.

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Dans A Graphic Cosmogony (2011), ouvrage collectif où vingt-quatre artistes réinterprètent à leur façon la création biblique, Jakob Hinrichs propose une vision techniciste, avec un texte parodiant la Bible. Par la suite, l’illustrateur a illustré Le Prol étaire volant de Vladimir Maïakowski, ainsi que Vie d’un buveur de Hans Fallada, récemment traduit chez Denoël, avec un style aisément identifiable – on se risquera à qualifier cette esthétique de néo-rétro.

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Pour son deuxième ouvrage, Hinrichs s’est donc intéressé à Schnitzler et à sa fameuse Nouvelle de rêve. Adaptation : le terme est adéquat, car il ne s’agit pas de l’illustration mot-à-mot du texte de l’écrivain. Hinrichs ici modernise l’intrigue, qu’il déplace dans une Vienne contemporaine ; il y a des voitures, des radios, des télévisions ; la baronne rencontrée lors de l’orgie devient ici une chanteuse. L’esthétique générale fleure bon les années 50, et on peut rapprocher le travail de Hinrichs de celui d’Alexandre Clérisse sur Souvenirs de l’empire de l’atome ou de Laurent Bourlaud sur Retour à zéro, deux excellentes BD scénarisées par Thierry Smolderen.

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Jakob Hinrichs effectue un superbe travail de composition des pages. Découpage, symétrie : tout est soigneusement construit. Les perspectives sont tordues, les échelles se désaxent, afin de servir le texte et de suivre le parcours d’un Fridolin en plein doute.

Vivant selon les conventions sociales, Fridolin et Albertine répriment leurs désirs et leurs envies, consciemment. Inconsciemment, c’est une autre histoire, et le dessin est à l’aune des tentations refoulées. Dans la scène à la fête foraine qui introduit la Nouvelle de r êve, la barbe-à-papa prend la forme d’une femme plantureuse, façon Vénus préhistorique. Dans l’un de ses rêves, Fridolin se promène sur une plage ; au loin, les collines ont une apparence plus que suggestive. Au fil des pages, c’est donc un festival d’images et de détails troublants, où le moindre objet adopte soudain des rondeurs ou des droites suggestives, qui accentuent le fond érotique du texte de Schnitzler (pas d’organes génitaux adroitement dissimulés comme dans Eyes Wide Shut).

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Les illustrations de Hinrichs soulignent l’aspect onirique, disons même cauchemardesque, du court roman : l’individu au chevet duquel se rend Fridolin a l’apparence d’un gros cafard, tout droit tiré de La Métamorphose de Kafka, et sa fille s’avère posséder les mêmes caractéristiques insectoïdes lorsqu’elle se tisse une chrysalide. Pour leur part, les participants à l’orgie ont des traits animaliers, et rien ne dit qu’il s’agisse de masques. Quant à la fille de Fridolin et Albertine, personnage très secondaire, elle voit ici son apparence mise en rapport avec l’importance de son rôle : ce n’est rien de plus qu’un culbuto vert muet.

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Comme à l’accoutumée dans l’œuvre de Hinrichs, la palette colorée demeure restreinte : noir, jaune (jaunâtre ?), rouge, bleu et vert, s’appliquant par grands aplats. Des couleurs vives, agressives, en adéquation avec le dessin très anguleux. On appréciera notamment le jeu sur les superpositions de couleurs et les nombreux noirs colorés, qui apportent des nuances subtiles.

L’ouvrage publié par le Nouvel Attila compte 160 pages ; les cent premières sont occupées par le roman graphique, les soixante dernières par le texte original d’Arthur Schnitzler. Leur juxtaposition n’a rien de gratuit, afin de gonfler artificiellement la pagination : de la même manière que Kubrick, répétons-le, Hinrichs adapte l’œuvre originelle et apporte sa propre vision de l’histoire de Fridolin et Albertine. De quoi donner une bonne raison de lire ou relire la Nouvelle de rêve.

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Introuvable : non
Illisible : non
Inoubliable : oui