À quoi reconnaît-on l’influence d’une œuvre ? Si c’est au nombre d’adaptations qu’elle est capable de susciter, alors Dune de Frank Herbert figure en bonne position.

Roman-culte s’il en est, Dune a suscité plusieurs adaptations. Les plus connues sont bien sûr les adaptations à l’écran – principalement le grand –, qu’elles aient abouti ou non. Il ne faudrait cependant pas omettre d’autres supports, comme les jeux vidéo ou… les disques.

La sortie toute récente de Jodorowski’s Dune, consacré au projet échoué du scénariste/réalisateur/poète franco-chilien, vaut bien la peine qu’on tende les oreilles sur Dune, quand le roman est mis en musique – qu’il s’agisse de bandes originales pour films, téléfilms ou jeux vidéo, ou bien de morceaux tirant leur inspiration dans l’Imperium de ce onzième millénaire après la fondation de la Guilde spatiale…

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Commençons par passer en revue une première sélection d’albums, ayant plusieurs points communs. Le premier d’entre eux est naturellement d’avoir le roman de Frank Herbert comme source d’inspiration, le deuxième est d’être paru lors d’une même période, assez brève (entre 1977 et 1981) et comme dernier point commun d’appartenir à un même genre musical.

Inspirations I

 

Le projet d’adaptation d’Alejandro Jodorowsky a sûrement cristallisé les envies, car plusieurs disques partageant la même inspiration dunesque sont sortis à la fin des années 70.

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Dune, Dave Matthews (CTI Records, 1977). 8 morceaux, 36 minutes.

À ma connaissance, le tout premier est un certain Dave Matthews. Né en 1942, Matthews est un pianiste, qui a notamment travaillé avec James Brown en tant qu’arrangeur sur quelques albums dans les années 70. C’est aussi dans les années 70 que se concentre l’essentiel de son œuvre solo. Et Dune, son troisième album, s’inspire pour moitié du roman-culte de Frank Herbert : la face A lui est entièrement dédiée. On appréciera la pochette, dont la graphie du titre est… comment dire… à côté de la plaque (mais juste un peu).

La face A débute avec « Arrakis », au thème chaleureux. Pas forcément évocateur du roman de Frank Herbert – mais on comprendra cela deux paragraphes plus loin. Des cordes aux tonalités lointainement orientales, quelques inévitables solos. À condition de ne pas être allergique à un jazz teinté de funk, ce disque commence plutôt bien. Mais avec « Sandworms », les choses se gâtent déjà un peu : imaginez Paul Atréides se déhancher tandis qu’il attend de jeter ses harpons sur le premier ver des sables qui se pointe (tandis qu’un orchestre de Fremens joue derrière lui). C’est un peu l’impression que laisse ce deuxième morceau (mais cela s’explique). Des dégoulinures de saxophone et des cordes langoureuses forment « Song of the Bene Gesserit »… Mouais. Enfin, « Muad’Dib », sur ses presque sept minutes, renoue avec la qualité de « Arrakis » – mais on ne pourra guère s’empêcher de poser les traits de Richard « Shaft » Roundtree sur ceux de Paul Atréides.

La face B de l’album abandonne Arrakis mais demeure dans les espaces intersidéraux, avec quelques reprises. Et ça commence mal, avec une reprise de « Space Oddity » de David Bowie. Dire qu’elle est nulle et de mauvais goût serait lui faire encore trop d’honneur. La reprise du thème de Silent Running est elle aussi dépourvue d’intérêt, et la reprise so funky du « Main Theme » de Star Wars pique aussi les oreilles – avant de gagner un semblant d’intérêt vers le milieu, quand la reprise s’éloigne de son modèle.

Dune de Dave Mathews a connu quelque grosse avanie : l’idée de nommer les morceaux de la face A d’après le roman de Herbert n’a pas plu à ce dernier. C’était moins là l’idée de Matthews que celle du producteur de l’album (un fan de l’écrivain ?). Quoiqu’il en soit, Herbert aurait engagé des poursuites et exigé que le disque soit retiré du catalogue de l’éditeur.

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Dune, Klaus Schulze (Brain, 1979). 2 morceaux, 56 minutes.

Dans son projet pharaonique d’adaptation de Dune, Alejandro Jodorowski avait approché Tangerine Dream et Mike Oldfied puis Pink Floyd et Magma pour en composer la bande originale. Le capotage légendaire du projet ne permet pas de savoir comment aurait pu sonner une telle BO – regrets éternels.

Celui qui à l’époque ne cachait pas non plus son admiration pour Frank Herbert est l’Allemand Klaus Schulze. Ancien membre de Tangerine Dream parti en solo dès 1970, il dédiait en 1978 au père de Paul Atréides un (excellent) morceau sur son dixième album, X. Entraînant, « Frank Herbert » est l’un des sommets de X. L’année suivante, Schulze sortait son onzième disque, Dune – sous une pochette illustrée (ironiquement ?) par une photo tirée du Solaris de Tarkovski.

La face A est intégralement occupée par « Dune », plage instrumentale longue d’une demi-heure. Après une introduction instables, ponctuée par des grincements synthétiques façon révision d’un vaisseau de la Guilde, nappes de synthétiseurs et cordes orientalisantes s’installent, se mêlent et s’entremêlent, pour un résultat hypnotique et somptueux.

Hypnotique, la face B l’est tout autant : « Shadows of ignorance » voit ressurgir les percussions, qui, avec une flûte virevoltante, entraînent les 25 minutes du morceau vers une irrésistible fuite en avant. Bientôt, la voix du chanteur Arthur Brown s’élève bientôt, déclamant puis un long poème de Schulze. Par moment, on pense au Kraftwerk des débuts. Si la très atmosphérique face A est des plus agréables à écouter, c’est cependant cette face B qui emporte l’adhésion.

« Face to the future.
The past will cling and gather to us
Face the future, free from all
Look beyond where nothing gathers
Where no voices ever call. »

Dans l’ensemble, un disque superbe et majestueux. Klaus Schulze rules.

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Chronolyse, Richard Pinhas (Brain, 1979). 9 morceaux, 53 minutes.

Cette même année 1978, c’est le musicien français Richard Pinhas, tête pensante du groupe Heldon, de s’intéresser à Dune. Quelques mots sur Heldon : groupe pionnier tirant son nom de Rêve de fer de Norman Spinrad, il conjugue l’electro mininaliste et le rock, sous les influences aussi diverses que Brian Eno et King Crimson (dont le guitariste Robert Fripp a justement collaboré avec Eno). En parallèle de Heldon, Pinhas se lance en solo dès 1977 avec Rizosphère – pas de surprise, le maître de thèse de Pinhas à la Sorbonne n’était autre que Gilles Deleuze – et récidive l’année suivante avec le présent Chronolyse. Si le titre de l’album provient directement du Temps incertain de Michel Jeury, afin d’éviter une référence trop évidente à Dune, les morceaux, au travers de leurs titres, rendent hommage à la création de Frank Herbert.

La face A contient sept « Variations sur le thème de Bene Gesserit ». Des variations au sens propre : il s’agit de sept fois la même mélodie, reproduite différemment dans sept différents morceaux – six vignette dépassant à peine les deux minutes, suivant d’une dernière plongée plus conséquente dans ces sonorités spiralantes, obsédantes. Suit « Duncan Idaho », dans la foulée des précédents, en plus dansant—le morceau évoque indéniablement le Kraftwerk de The Man-Machine.

Quant à la face B, elle ne contient qu’un unique morceau : « Paul Atréides ». Une jam longue de trente minutes, où le son des synthétiseurs Moog se mêle à celui des guitares. Hypnotique, entraînant : comme si Magma empruntait une autoroute hyperspatiale. Mais les dix dernières minutes consistent en une conclusion un brin longuette.

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Visions of Dune, Z (Sonopress, 1979). 14 morceaux, 54 minutes.

En 1979, Bernard Szajner, musicien français lui aussi, sort, sous le pseudonyme définitif de Z (parfois orthographié Zed), son premier album, titré Visions of Dune. Sur les deux faces du LP se déploient des morceaux dont les titres proviennent tout droit du roman de Frank Herbert.

Visions ? La face A est titrée « First Vision », la face B, en toute logique, « Second Vision ». Pas de longues plages instrumentales, ce sont là des morceaux relativement courts (entre une et sept minutes). Douze morceaux au total (quinze sur la réédition, en écoute sur Bandcamp) qui explorent Arrakis au prisme d’une musique électronique volontiers expérimentale, froide, lancinante, hypnotique. Parfois, on vire dans l’horreur pure, tel « Duke », où l’on imagine bien les derniers instants de Leto Ier.

Un disque essentiellement instrumental, à l’exception de « Ibad », où la voix de Klaus Basquiz (ancien chanteur de Magma) passée au vocodeur s’exprime dans une langue gutturale (la langue des Fremen ?).

Toute l’œuvre de Szajner se concentre en 1979 et 1986 : passé cette année-là (qui est, par coïncidence, celle du décès de Frank Herbert), le musicien cesse son activité. On lui doit, outre une dizaine de disques, l’invention de la harpe laser, cet instrument popularisé par Jean-Michel Jarre.

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Eros, Dün (auto-édité, 1981 [Soleil Zeuhl, 2012, pour la rééd.]). 4 morceaux, 36 minutes.

On évoquait Magma quelques lignes plus haut. Ce groupe hors-norme, chantant dans la langue de la fictive planète Kobaïa, est à l’origine du « zeuhl », courant musical mélangeant rock furieux, un peu de musique classique (Wagner ou Stravinsky, au choix), chants rappelant les chœurs d’opéra et jazz moderne – rappelons que Christian Vander, le batteur à la tête de Magma, est un fan inconditionnel du saxophoniste John Coltrane. Cela, sur le papier. Ce qui sort des enceintes ne correspond pas à la lettre à cette tentative de définition ; Vander, toujours lui, définit ainsi le zeuhl : « une sorte de mémoire cosmique en relation avec l'univers, qui aurait mémorisé tous les sons existants dans les profondeurs de notre esprit. C'est lorsqu'on arrive à se dégager de toutes choses en musique que cette mémoire entre en activité pour correspondre avec l'univers tout entier. »

Et il faut croire que les navigateurs de la Guilde desservent aussi bien Arrakis que les alentours de Kobaïa. En 1981, le groupe Dün, émule du mouvement zeuhl, publie son seul et unique album, Eros. La référence à Herbert est moins à chercher dans le nom de l’album que dans le nom du groupe ou les titres des morceaux : « L’Épice » et « Arrakis » sur la face A. (« Bitonio » et « Eros » sur la face B.)

L’amateur de Magma se retrouvera ici en terrain connu. Mais, plus dépouillée, la musique de Dün demeure moins puissante, moins évocatrice que celle de son illustre aîné.

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Et le rock dans tout ça ? Les disques passés en revue jusqu’à présent font la part belle à la musique électronique. Lançons une hypothèse : en cette deuxième moitié des années 70, la musique psychédélique passée à la moulinette du synthétiseur a le vent en poupe. D’un côté, il y a les vulgarisateurs (Isao Tomita, Japonais qui, dans la veine de Walter/Wendy Carlos, réinterprète au synthé des thèmes issus du répertoire classique ; Jean-Michel Jarre), de l’autre les têtes chercheuses, comme Klaus Schulze, Tangerine Dream, Heldon. Rock psyché, rock prog et krautrock tirent volontiers leur inspiration dans la SF. L’excitation provoquée par le projet d’Alejandro Jodorowski a probablement contribué à donner un nouveau coup de projecteur sur le roman de Herbert à la fin de la décennie 70.

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Alors, Dune et le rock ? Il faut plutôt chercher du côté du metal, un peu plus tardivement. Un an avant la sortie du film Dune, le groupe Iron Maiden sortait l’album Piece of Mind, comprenant la chanson « To Tame a Land », dont les paroles sont une ode à Paul Atréides.

« He rules the sandworms and the Fremen
In a land amongst the stars
Of an age tomorrow.
 
He is destined to be a King
He rules over everything
On the land called planet Dune. »

En 1990, le groupe de metal allemand Blind Guardian sort son troisième album, Tales from the Twilight World, album débutant par la chanson « Traveler in Time », nouvel hymne à la gloire du Kwisatz Haderach.

« The Fremen sing that
Their kingdom will come
And I'm the leading one
 
Battlefields on our crusade
Filled with Sardokaurs
Killing machines crying
In raising fear they're hiding »

Le hard rock et le metal : des genres eux aussi inspirés par la SF et la fantasy. Rien d’étonnant à ce qu’ils prennent comme source d’inspiration un roman relevant des littératures de l’imaginaire, un aussi puissant et évocateur que Dune.

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Postcards from Arrakis, Bene Gesserit (sans label, 1983). 8 morceaux, 28 minutes.

Un oubli : au début des années 80 s’est formé en Belgique un groupe, nommé Bene Gesserit, constitué (et ça ne s’invente pas) de B. Ghola (pseudonyme d’un certain Alain Neffe, à ne pas confondre avec le footballeur suisse Alain Nef) et de Benedict G. (son épouse, Nadine Bal). De manière fort ironique, leur premier album s’intitule Best Of. Publié sur K7 en 1981 à une cinquantaine d’exemplaires, c’est aujourd’hui un objet fort recherché… du moins, par les amateurs. Pour la beauté du geste, le duo se présente comme un groupe suisse sur la pochette de Best Of, fausse biographie à l’appui.

Foin de kosmische Muzik, de zeuhl ou de jazz-rock avec Bene Gesserit : le duo œuvre dans la new wave, tendance electro minimale. Il règne sur les deux faces de Best Of un sentiment un brin claustrophobique. Du proto-The Cure, si l’on cherche une comparaison – mais en sacrément plus dérangé. Faisant honneur au nom du groupe, Best Of comporte deux morceaux (le deuxième de chaque face) amenant l’auditeur du côté d’Arrakis : « Hymne au ver » et « Erg Habbanya ». Le premier est un morceau où flotte une voix aérienne au-dessus d’une instrumentation quasi-bruitiste ; le second est tout en boîte à rythme obstinée, synthés détraqués et saxo lancinant…

Deux ans après cet improbable Best Of, Bene Gesserit a sorti Postcards from Arrakis. Même inquiétant climat musical, minimaliste, sans concession. On retiendra « Moki-Toki Oka-Owa », qui introduit la face B, et l’étrange reprise du « Gloria » de Van Halen, immortalisé par Patti Smith. Probablement n’est-ce pas exactement la planète Dune envisagé par Herbert, d’autant que l’argument science-fictif de Bene Gesserit, au-delà de sa référence au roman, est sûrement plus ténue que chez Klaus Schulze ou Richard Pinhas. Qu’importe, Best Of et Postcards from Arrakis n’en demeurent pas moins des curiosités dignes d’écoute, deux curiosités représentatives d’une autre forme d’electro très « do it yourself ».

 

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Sur la page Facebook du Bélial’, Joseph Vintimille Tariki Askaris commentait le présent article, affirmant que, si Dune a bel et bien été une source d’inspiration commune à l’avant-garde electro ainsi qu’au metal, ce sont là deux approches différentes d’un même matériau. Restitution d’ambiances d’outre-espace d’un côté, glorification du héros de l’autre. (De là à qualifier de hors-sujet le fait de parler d’un genre comme de l’autre au sein d’un même billet, l’auteur de ces lignes proteste.)

Cité par notre aimable commentateur, le tout premier groupe à s’inspirer textuellement de l’œuvre-phare de Frank Herbert est Buffalo, groupe australien de proto-metal, actif durant les années 70 uniquement. Sur leur troisième album, Only Want You For Your Body (1974), figure ainsi une chanson titrée « Dune Messiah », dont les paroles correspondent typiquement aux valeurs metalleuses évoquées par Joseph Vintimille Tariki Askaris – ici, sur un mode interrogatif, le texte questionnant le messie sur ses capacités:

« Dune messiah, leading man
Can you get much higher, than any other can
Can you lead them to freedom
Can you tell what is right »

 

À suivre : les bandes originales.