Jodorowsky’s Dune, Frank Pavich (2013). 90 minutes, couleurs.

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Au sein de l’industrie cinématographique, il est des films fameux pour leur inexistence. Des projets que leur réalisateur n’a pas réussi à porter à terme pour x ou y raison. Deux d’entre eux ont même eu droit à leur propre documentaire, expliquant les raisons de cet échec. Le premier est Lost in La Mancha, qui raconte comment le tournage de The Man who killed Don Quixote, tentative de Terry Gilliam de porter à l’écran l’œuvre de Cervantès, a… tourné court de manière épiquement catastrophique. L’autre, après avoir tourné dans les festivals, arrive sur nos écrans : Jodorowski’s Dune, ou comment le réalisateur de El Topo et La Montagne sacrée, a échoué à concrétiser sa monstrueuse adaptation du roman culte de Frank Herbert.

 

« Je voulais faire un film qui donnerait aux gens qui prenaient du LSD à cette époque, les hallucinations liées à la drogue, mais sans halluciner. Je voulais fabriquer les effets du LSD. Ce film allait changer les perceptions du public. Mon ambition avec Dune était gigantesque. Je voulais créer un prophète. » Alejandro Jodorowsky

Au fil du documentaire interviennent la plupart des collaborateurs – des « guerriers », pour reprendre le terme de Jodorowsky – recrutés par le réalisateur pour la préparation de son film : Dan O’Bannon, spécialiste en effets spéciaux ; les illustrateurs Chris Foss et H.R. Giger ; le producteur Michel Seydoux  ; le musicien Christian Vander ; Brontis Jodorowsky, fils de… et Jodo en personne.

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Le documentaire aborde chronologiquement le projet : les débuts iconoclastes de Jodo au Chili ; après la sortie française de La Montagne sacrée, la rencontre avec Michel Seydoux, qui se propose de produire le prochain film de Jodorowsky, quel qu’il soit – et Jodo de balancer le titre Dune comme il aurait pu balancer autre chose, comme Don Quichotte. Puis le recrutement des collaborateurs, une dream team rassemblant des jeunes talents prometteurs (O’Bannon, Foss, Moebius, Giger) et des gloires installées (la joyeuse troupe de Magma, Pink Floyd, approchant le faît avec Dark Side of the Moon) ou has been encore dotée d’une aura sans pareille (Dali, Orson Welles). Puis le couperet : les studios hollywoodiens refusant de produire un film qu’ils ne comprenaient pas, dont ils craignaient le réalisateur et sa folie artistique. Enfin, l’héritage de Dune, à savoir toutes ces œuvres sorties postérieurement, qui portent la marque du projet, de manière plus ou moins évidente.

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À la vision du documentaire, tout porte à croire que le film aurait été un chef-d’œuvre, ou à tout le moins, un film hors-norme. Pas forcément des plus fidèles au roman d’origine, comme le reconnaît Jodo, non sans humour :

« J'ai violé Frank Herbert. Mais avec amour. »

Bon, ce serait sûrement se leurrer que de ne pas se dire que le film aurait pu tout aussi bien être une grosse bouse, les limitations techniques de l’époque restreignant Jodo dans ses visions, des divergences artistiques naissant entre les membres de l’équipe, allez savoir…

Mais le feuilletage du story-board, dessiné par Moebius, laisse rêveur. L’un des points forts du documentaire de Frank Pavich est d’ailleurs d’animer ce story-board (on imagine sans peine qu’il y en a qui vendraient père et mère pour obtenir une copie de cet épais ouvrage, probablement imprimé à peu d’exemplaires).

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« Le film a eu la gorge tranchée, il a été tué. Mais on peut entendre dans d'autres films : "Je suis Dune, je suis Dune." » Brontis Jodorowsky

Non seulement Jodorowsky’s Dune s’avère d’un intérêt patrimonial, pour qui s’intéresse à l’histoire du cinéma – de SF ou non—, à l’artiste chilien, à l’œuvre de Frank Herbert, mais le documentaire s’avère également passionnant à suivre. Cela, grâce à sa narration, qui donne des allures d’épopée à cette aventure. Les différents intervenants – qu’il s’agisse de Jodo en personne, de ses collaborateurs de l’époque ou d’intervenants extérieurs, apportant un regard plus distancié sur le projet – nous la font vivre. (Et la voix étranglée de H.R. Giger est tout bonnement flippante.)

Il y a aussi la présence unique de Jodorowsky : la passion sincère qui émane du bonhomme est communicative (et l’on comprend sans peine comment il a pu motiver ses collaborateurs, en dépit de son atroce accent lorsqu’il s’exprime en anglais). Quarante ans après, le réalisateur a laissé Dune derrière lui et s’exprime sans amertume à son sujet. D’une certaine manière, comme le documentaire l’indique, bon nombre de films ultérieurs portent, de manière plus ou moins évidente, l’empreinte de ce Dune avorté : Star Wars (peut-être), Alien (on réduit trop souvent le film à la seule réalisation de Ridley Scott, mais c’est omettre le travail de Dan O’Bannon, auteur du scénario)… ou des œuvres moins avouables comme Flash Gordon ou Les Maîtres de l’univers. Sans oublier l’apport majeure à la BD qu’est le cycle de l’Incal (dessiné par Moebius… mais je ne vous apprends rien).

Moebius, justement, grand absent du documentaire de Frank Pavich — le fait qu'il nous ait quitté en 2012 n'aide pas (mais Dan O'Bannon, décédé en 2009, est « présent » via des témoignages audio). Voici un extrait documentaire allemand Moebius Redux, où le dessinateur s'exprime au sujet de Dune :

Le Dune de Jodorowsky existe donc… d’une certaine manière. Libre à nous de se l’imaginer – et l’idée que chacun s’en fait, dans sa petite salle de cinéma cérébrale, est probablement la meilleure qui soit.

Dans le monde réel, il y a donc eu depuis l’infâmeux Dune de David Lynch (la réaction de Jodorowsky à ce sujet-là est tout bonnement réjouissante), une mini-série en trois épisodes (en 2000), pas terrible mais assez fidèle au matériau d’origine, et vers 2010-11, un nouveau projet d’adaptation, par le Français Pierre Morel, assez vite abandonné… Lorsqu’on voit la qualité des séries TV actuelles (Games of Thrones étant l’exemple le plus flagrant), il laisse peu de doute qu’une adaptation pour le petit écran serait sûrement plus pertinente qu’un à destination des salles obscures.

Introuvable : non
Irregardable : non (le documentaire du moins)
Inoubliable : sans le moindre doute