La musique a toujours tenu une grande place dans ma vie – sans doute davantage que la littérature. J’ai probablement écouté bien plus de disques et croisé au fil des tournées davantage de musiciens que je n’ai lu de livres et que je ne connais d’écrivains. Il faut dire qu’écouter un disque demande, a priori, moins d’effort que de lire un livre. Curieusement, je vis entouré de livres et je continue de compter au nombre de mes (plus ou moins) proches quelques écrivains, alors que je n’entretiens de relation avec aucun autre musicien – si ce n’est ceux qui sont à la fois écrivain et musicien, comme mon bon Jiji de Saint-Étienne.

Depuis plusieurs années, je ne suis pas (plus…) curieux de ce qu’écrivent les autres – je n’ai pas le temps de les lire et, pour être honnête, pas vraiment envie d’y consacrer de ce temps que je ressens désormais comme compté. Par contre, je continue de vivre en musique : qu’il s’agisse d’écouter des CDs empruntés en médiathèques ou des émissions de radio, en général sur le service public. Les compositeurs disent souvent qu’ils préfèrent ne pas trop entendre ce que font les autres, par crainte d’être influencés. C’est idiot. On est toujours influencé, qu’on le veuille ou non. Simplement parce qu’on est le résultat de tout ce qui nous entoure et nous envoie des informations – la musique n’étant qu’une information parmi d’autres. Moi, je ne me suis jamais considéré sous influence des uns ou des autres – mais au contraire littéralement nourri par tout ce que je ressens. Un artiste est une éponge sensorielle. Le talent consiste à pouvoir, le plus souvent inconsciemment, profiter de ces nourritures, plus ou moins brutes, pour constituer sa propre cuisine, et par là exprimer sa personnalité – après l’avoir construite et développée. La métaphore culinaire me semble pertinente. Il y a un nombre incroyable de façons d’utiliser les mêmes produits de base – de la farine, du lait, des œufs, du beurre, une pincée de sel… pour faire des gâteaux, des plus simples aux plus extravagants. C’est pour cela que la pâtisserie est un art ! En musique, il n’y a qu’un nombre de notes très limité, et pourtant…

N’ayons pas peur des influences : elles nous construisent, et sans elles, la petite graine d’éternité que chacun recèle en soi resterait parfaitement virtuelle.

Donc, j’écoute de la musique. Beaucoup de musique. Et comme je choisis souvent au hasard – voir un de mes billets de la semaine dernière – je me retrouve bien souvent en territoire inconnu, en terra incognita disait-on aux siècles d’avant. Et c’est là que l’internet, en particulier Wikipédia, est bien utile. En particulier lorsque ce qu’il me donne à connaître de certains artistes m’incite à faire preuve d’indulgence ou même à procéder à une nouvelle écoute, dans d’autres conditions, à un autre moment de la journée, d’un CD que j’avais placé sur la pile des « À rendre sans tarder ».

Cela fait longtemps que je crois que la littérature se fait à deux : l’écrivain, bien entendu, mais aussi son public. De manière assez étrange, par un feed-back qui n’est pourtant presque jamais exprimé et, plus encore, par sa manière de s’aventurer dans une œuvre et de parvenir, parfois, à se l’approprier, le lecteur fait lui aussi un acte de création. Je ne saurais expliquer clairement ce ressenti. Et je me rends compte que ce que j’écris là peut paraître fort abscons – voire insensé…

La musique me fait en définitive le même effet. Au final, c’est moi qui décide si une œuvre me plaît – comprendre : si elle suscite en moi une émotion que je suis heureux de ressentir ; ou si elle ne me plaît pas, ce qui signifie alors qu’elle me laisse indifférent, n’évoque rien en moi, ne fait rien émerger des profondeurs… Or, ce processus implique une forme de disponibilité de la part de celui qui écoute – et ne se contente pas d’entendre. Il m’est arrivé de réécouter des œuvres que j’avais négligée, des années plus tôt, et de les trouver soudain vraiment intéressantes. Ce ne sont pas ces œuvres qui ont changé – on lit parfois que des œuvres se bonifient avec le temps : c’est idiot. Le temps n’y est pour rien. Ou plutôt si, mais il s’agit du temps propre à l’observateur, au lecteur, à l’auditeur. Si une œuvre désormais me parle, ce n’est pas parce qu’avant elle était muette, mais parce qu’avant j’étais sourd à ce qu’elle avait à me dire, à me transmettre. Tout change tout le temps. La personne que je suis, aujourd’hui, est forcément fort différente de celle que j’étais il y a cinq ans, dix ans, vingt ans. Les goûts changent, dit-on. Je ne sais pas si c’est vrai. En tout cas, ce que je crois, c’est que notre capacité d’être davantage ouvert, réceptif, touché… augmente avec le temps. Enfin, peut-être pas pour tout le monde ! Disons que l’expression « bien vieillir » signifie sans doute cela : être toujours capable (et même davantage qu’auparavant) d’écouter, de lire, d’observer… pour, in fine, ressentir.