Le Vol de la libellule [The Flight of the Dragonfly], Robert L. Forward, roman traduit de l’anglais [US] par Jacques Polanis. Robert Laffont, coll. «  Ailleurs & Demain », 1986 [1984]. GdF. 334 p.
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On avait abordé Robert L. Forward, auteur américain de hard science, avec son premier roman, L’Œuf du dragon : une aventure située sur une étoile à neutrons et préfigurant le roman de Stephen Baxter, Flux. En toute logique, poursuivons avec le deuxième roman de l’auteur, Le Vol de la libellule – et accessoirement le dernier publié dans la langue de Bernard Werber. Mais il n’est pas question d’entomologie dans ce roman, et encore d’odonatoptères (de libellule, bande d’ignares). La libellule du titre, on le découvrira au cours de la lecture, s’avère un avion.

Au début d’un XXIe siècle qui ne sera jamais, une expédition est lancée en direction de l’étoile de Barnard, autour de laquelle un système planétaire a été découvert par une sonde automatique. Drôle de système, et drôle d’étoile aussi : l’étoile de Barnard est une naine rouge, à peine plus grosse que Jupiter, dont les deux particularités les plus notables sont 1) d’être l’une des plus proches voisines du Soleil, située à même pas 6 années-lumière de notre soleil et 2) d’avoir le mouvement propre le plus rapide parmi les étoiles du coin. Cela, pour la réalité. Dans la fiction de Forward, l’étoile est accompagnée de deux planètes : une géante rouge au riche cortège de satellites, et une planète double en forme d’haltère. Le vaisseau Prométhée (le véritable Prometheus !!!) se lance en direction de l’étoile, poussé par une voile solaire alimentée depuis le Soleil par un laser géant. Le voyage prendra quarante ans. Pas d’hibernation pour les membres d’équipage, mais un traitement anti-sénescence qui a le défaut d’abêtir ceux qui en prennent (sérieux). En conséquence de quoi, les voyageurs doivent tous être dotés d’un QI monstrueux, afin que la perte ne soit pas trop importante… Arrivés en vue de Barnard, les explorateurs commencent par visiter les satellites de Gargantua, puis se dirigent vers la planète double. Baptisée Rochemonde, elle tient son nom de l’astronome français Édouard Roche, connu pour la limite qui porte son nom – celle en deçà de laquelle un satellite sera irrémédiablement détruit par les forces de marée de l’astre autour duquel il orbite. Malgré sa forme inhabituelle, Rochemonde ne contrevient pas aux équations de Roche ; la planète se divise en deux lobes séparés, Roche et Eau, que les forces gravitationnelles ont sculpté en forme de goutte. Comme leurs noms l’indiquent, le premier est essentiellement rocailleux, le second est recouvert d’un océan d’ammoniac d’une température glaciale (Barnard émet peu de chaleur). Tandis qu’un camp de base est établi sur Roche, un avion – la Libellule Magique, c’est son petit nom – s’envole vers Eau. Et les membres d’équipage vont y faire une découverte stupéfiante : la vie intelligente existe dans les profondeurs ammoniaquées de l’océan. Des créatures informes, colorées, avec un don inattendu pour les mathématiques… (La présence d’une vie intelligente n’a rien du spoiler : le roman débute par une scène présentant ces étranges organismes que sont les « flouwens ».)

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Évoquons d’abord les points qui fâchent : Le Vol de la libellule reproduit les mêmes défauts que L’Œuf du dragon. Les protagonistes humains demeurent insipides, malgré les quelques efforts de Forward pour les caractériser (il essaie, il essaie, ça se sent, mais… c’est raté) ; les flouwens et les deux IA, en particulier Jill, celle de la Libellule, s’avèrent plus intéressantes. C’est à se demander si Forward n’est pas conscient de son incapacité à donner consistance à ses personnages, lorsqu’il fait s’entretenir les flouwens avec Jill plutôt qu’avec les Raides×Mouvants (les humains). Le roman connaît un début poussif, certaines lignes d’intrigue sont bâclées (les atermoiements au sujet du laser propulsant le Prométhée depuis le système solaire), mais Le Vol de la libellule prend heureusement son envol (pardon) à l’arrivée du Prométhée sur Rochemonde. Sans oublier une traduction (une écriture aussi) pas exempte de maladresses.

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Là où Le Vol de la libellule révèle son potentiel, c’est dans son catalogue d’inventions. Certes, la voile solaire n’est pas neuve (cf. La Paille dans l’œil de Dieu, où un vaisseau pailleux est propulsé par une telle méthode), mais s’avère décrite avec un luxe de détails, un appendice sous forme de commission d’enquête venant conclure le roman et approfondir ses données techniques (vous y saurez tout sur tout). Les robots parallélépipédiques d’Interstellar trouvent ici leur ancêtre : le « buisson de Noël », un truc absolument non-humanoïde, polyvalent, en forme de… buisson, aux branches articulées qui se ramifient jusqu’à l’épaisseur de quelques microns.

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Le Vol de la libellule à gauche, Interstellar à droite.

Le décor de l’étoile de Barnard n’est pas neuf : dès 1934, Jack Williamson y basait la planète d’origine des féroces Méduses, dans La Légion de l’espace ; soixante ans plus tard, Dan Simmons en fera le monde natal de l’érudit Sol Weintraub dans Hyp érion. Mais Forward décrit ici avec minutie le système planétaire, et propose un environnement hors du commun avec la double planète Rochemonde. Tout récemment, on a découvert deux étoiles — deux géantes bleues — orbitant l’une autour de l’autre au point de quasiment se toucher, mais cela demeure encore inédit au niveau d’une planète ; selon Forward, Rochemonde ne contrevient toutefois pas aux lois de la physique.

Sans oublier les flouwens, les inoubliables extraterrestres débonnaires, surfeurs mathématiciens qui peuplent l’océan du lobe aquatique de Rochemonde. Je l’écrivais dans le billet consacré à L’Œuf du dragon, Forward s’est spécialisé au fil de ses romans dans la description d’entités biologiques extrêmophiles : des dodécapodes à la surface brûlante d’une étoile à neutrons, des viscosités mathématiciennes dans un bain d’ammoniac à 180° K, des crevettes sur un monde à 30° K… (Plus tard, Stephen Baxter fera de même, en imaginant la vie comme un processus inéluctable, capable d’apparaître n’importe où, jusqu’aux premières secondes ayant suivi le Big Bang dans Exultant.)

« [C]es êtres ne manipulaient pas le monde extérieur, ils se contentaient d’y exister. Était-il possible qu’ils n’eussent aucune idée de la relation entre la longueur d’une bande et la progression géométrique des nombres, de la relation entre la surface d’un carré géométrique et le carré mathématique d’un nombre ? »

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Le Vol de la libellule se termine de manière quelque peu abrupte : après le spectaculaire climax, le Prométhée se hâte de regagner la Terre, sans que le lecteur ait un sentiment de « mission accomplie ». L’appendice final laisse augurer une deuxième mission vers Rochemonde. De fait, quatre suites poursuivent l’histoire :Return to Rocheworld (1993), Marooned on Eden (1993), Ocean Under the Ice (1994) et Rescued from Paradise (1995). Le premier et le dernier sont co-écrits avec Julie Forward Fuller, les volumes intermédiaires par Martha Dodson Forward. Tous sont inédits en français, et si l’on en juge par les critiques sur GoodReads (un moyen comme un autre, je l’avoue volontiers), ils ne se distinguent pas par leur qualité.

S’il s’en faut de pas mal pour que Le Vol de la libellule tienne du chef-d’œuvre, terme certes galvaudé, ce deuxième roman de Forward demeure d’une lecture intéressante, dans le genre d’une hard SF tout à fait distrayante.

Introuvable : oui, d’occasion uniquement
llisible : non
Inoubliable : oui