L’Œuf du dragon [Dragon’s Egg], Robert Forward, roman traduit de l’anglais [US] par Jacques Polanis. Robert Laffont, coll. « Ailleurs & Demain », 1984 [1980], 296 pp. GdF.

Ami lecteur, si tu t’imagines que je vais parler ici du recueil L’Œuf du dragon de George R.R. Martin, une seule réponse : ben non.

I think I'll get back to working on my book," said Pierre. (…) The popular version that covers everything that happened on the trip. I was going to call it Dragon's Egg, but the editors at Ballantine Interplanetary said that they already had a title of that name in their inventory. Besides, they wanted something more personal, so they chose, My Visit With Our Nucleonic Friends. I think it's a dumb title, but they are the ones buying the book.

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Une branche excitante de la science-fiction s’attache à jouer avec les phénomènes astrophysiques les plus extrêmes : les singularités et autres objets stellaires d’un acabit similaire, en y ajoutant la possibilité d’une vie. Citons ainsi Incandescence (2001) de Greg Egan, où l’une des deux lignes narratives du roman décrit la vie sur un morceau de roc en orbite autour d’un trou noir ; Flux (1994) de Stephen Baxter, où l’on croise une humanité miniature implantée au sein d’une étoile à neutron ; Mission Gravité / Une question de poids (1954) de Hal Clement, où des humains entrent en contact avec une race extraterrestre vivant sur une planète où règne une intense gravité. Et L’Œuf du dragon de Robert Forward…

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Physicien et écrivain, Robert Forward (1932-2002) est méconnu en France, où seuls ses deux premiers romans ont été traduits : le présent Œuf du dragon (1980), couronné par le prix Locus 1981 et Le Vol de la libellule (1984). Mais l’auteur est toutefois fort d’une bibliographie comptant onze romans et une douzaine de nouvelles, sans oublier un bon nombre d’articles scientifiques. Diplômé de l’université du Maryland, il a travaillé dans la compagnie de construction aérienne et aérospatiale Hughes Aircraft, avant de prendre une retraite anticipée pour se consacrer à l’écriture tout en officiant comme consultant auprès de la NASA et de l’US Air force (merci Wikipédia). Son œuvre science-fictionnesque se situe du côté de la hard science, et s’intéresse notamment à la question de la vie dans les lieux les plus improbables : une étoile à neutrons dans l’objet du présent billet, mais aussi les nuages de Saturne (Saturn Rukh, 1997) une planète double comportant une moitié océanique (Le Vol de la libellule et ses suites), un monde où la température n’excède pas 30°… Kelvin (Camelot 30K, 1993). Voilà qui fait rêver.

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Adonc L’Œuf du dragon, roman qui se base, peut-être, sur un article de Forward, paru dans le numéro de septembre 1980 du magazine Omni : « Life on a neutron star ». Voici cinq cent mille ans, une géante rouge se transforme en supernova puis en étoile à neutrons. Tandis que le rayonnement de la nova impacte la vie sur Terre, l’étoile, éjectée hors de son orbite par l’explosion, décrit une trajectoire qui va l’amener au large de notre Soleil. Entretemps, aussi incroyable que cela puisse paraître, la vie nait sur cet astre en apparence excessivement inhospitalier : une gravité soixante-dix-sept milliards de fois supérieure à celle régnant sur Terre, une température frôlant la dizaine de milliers de degrés Celsius.

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C’est en 2020 que ce pulsar est découvert, alors qu’il s’approche de notre système solaire. Trente années s’écoulent avant qu’une mission spatiale habitée n’arrive aux abords de l’astre : le Saint-Georges comporte un équipage international, dont la mission est d’étudier l’étoile. Le vaisseau ne peut cependant s’en approcher trop près, sous peine d’être détruit par les gigantesques forces de marée. La solution choisie consiste en la mise en orbite d’un ensemble d’astéroïdes, compactés par des monopôles magnétiques : ils formeront une masse contrebalançant l’influence du pulsar, qui permettra à une chaloupe sphérique, le Tueur de dragon, de s’insérer à un point d’équilibre gravitationnel, tolérable pour les humains.

Ce que les humains ignorent, c’est que la vie a éclos sur la surface ferreuse de l’étoile : d’abord des végétaux, qu’un accident a transformé en animaux. Au fil du temps, ceux-ci vont développer une conscience, et former peu à peu une civilisation. Celle-ci va évoluer, et les cheela – c’est le nom de ces êtres habitant l’œuf – vont tourner leurs yeux, dont chaque individu possède une douzaine – vers le ciel…

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L’Œuf du dragon ne se distingue pas par son écriture, très fonctionnelle, ni par la profondeur psychologique de ses personnages humains : Forward assure le minimum de ce côté-là. L’intérêt se situe du côté des cheela, dont l’auteur va narrer l’évolution, au fil de nombreuses séquences centrées sur divers personnages-clés de leur civilisation.

Car il faut le préciser : le temps sur l’œuf s’écoule un million de fois plus vite que sur Terre. L’étoile à neutrons tourne sur elle-même cinq fois par seconde, et l’existence des Cheela s’écoule à cette aune : une vie cheela entière dure une demi-heure, mais à leur échelle, équivaut à environ soixante-dix de nos années. Avec deux échelles de temps si différentes, comment envisager le contact ?

L’essentiel du roman de Forward tend vers cette rencontre, car contact il y aura. Le livre lui-même s’achève sur un dossier, censément paru une dizaine d’années après les événements de juin 2050 ; à la façon d’un Roland Lehoucq, l’auteur en profite pour donner des détails sur la morphologie cheela, le Tueur de dragon, et glisser quelques références réelles au milieu des fictives. De fait, c’est là que se trouve concentrée toute la partie purement hard science du roman, celui-ci s’avérant d’une lecture fluide par ailleurs.

On pourra effectuer quelques menus reproches : l’indifférence que suscitent les protagonistes humains, la trop grande similitude entre le caractère et la civilisation des cheela et les nôtres (encore que cette ressemblance puisse se justifier). Côté scientifique, le roman semble tenir la route, même si Forward paraît omettre la déflection des rayons lumineux (il faudrait l’expertise du bon professeur Lehoucq pour en être sûr).

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En 1985, Forward a donné une suite à L’Œuf du dragon : Starquake, que l’on pourrait traduire par « Tremblement d’étoile ». Inédite en français, elle se situe dans la suite immédiate de L’Œuf. Immédiate, c’est-à-dire quelques secondes après la fin du premier roman. Les ennuis surgissent, façon tir groupé. Il y a d’abord le Tueur du dragon, dont la désorbitation se déroule mal : à son bord, les humains se retrouvent soudain avec une poignée de minutes devant eux pour trouver une solution. Du temps, les cheela en ont. Mais sur l’Œuf, où l’argent a fait son apparition, on hésite : à quoi bon dépenser des sommes astronomiques pour sauver ces Lents à qui on estime ne plus rien devoir ? Des interrogations bientôt caduques lorsque des tensions de surface créent un séisme, lequel se transforme vite en un tremblement de croûte qui frappe tout l’Œuf. Les survivants sont rares et dispersés entre les stations orbitales et quelques abris à la surface de l’étoile. Sur l’Œuf, ce sont bientôt les Âges sombres…

Avec Starquake, les défauts mineurs de L’Œuf du dragon deviennent flagrants : les humains sont réduits à la portion congrue. Quant à la civilisation cheela, elle est plus humaine que jamais : tant pis pour la vraisemblance et l’exercice de xénopensée. Surtout, le roman manque de focalisation et se disperse : les événements se suivent, sans qu’une direction soit perceptible. Cela étant dit, Starquake est très loin d’être honteux. Comme dans bien des cas, la suite n’a pas la même saveur que l’original.

Bref, L’Œuf du dragon forme le chaînon logique et naturel entre Mission Gravité et Flux. Des créatures vivant sur un monde aux conditions de vie improbables. Et c’est passionnant : la SF du vertige comme on l’aime en Bifrostie.

Une jolie réussite, malheureusement indisponible depuis trop longtemps.

Introuvable : livre indisponible
Illisible : non
Inoubliable : oui