L’Orbite déchiquetée [The Jagged Orbit], John Brunner, roman traduit de l’anglais [UK] par Frank Straschitz. Denoël, coll. « Présence du Futur », 1971 [1969]. Poche, 410 pp.

Il y a vingt ans décédait John Brunner. S’il est un livre associé à cet auteur, c’est bien Tous à Zanzibar, formidable anticipation politico-sociale présentant un instantané d’un monde futur — l’année 2010, mais telle que perçue en 1968.

Dans sa préface à Tous à Zanzibar, Gérard Klein explique que l’auteur, bénéficiant d’une large documentation, a réparti cette somme dans trois romans ultérieurs, chacun développant un aspect particulier : la violence urbaine, la dégradation de l’environnement, l’intrusion de l’informatique dans la vie quotidienne. L’ensemble constitue la « Tétralogie noire » — une dénomination plutôt pratique mais pas (à ma connaissance) employée par l’auteur pour désigner ces quatre romans dystopiques que sont Tous à Zanzibar, L ’Orbite déchiquetée, Le Troupeau aveugle et Sur l’onde de choc.

Malheureusement pour Brunner et pour ses lecteurs, la postérité semble ne retenir que le premier de ces quatre romans. Et l’édition aussi, vu que seul Tous à Zanzibar demeure disponible et régulièrement réédité. Dernière édition du Troupeau aveugle : 1998. L’Orbite déchiquetée : 1995. Sur l’onde de choc : 1990. Dommage…

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L’Orbite déchiquetée, paru en 1969, couronné par British Science Fiction Award millésime 1970, puis publié en « Présence du futur » originellement en 1971 puis réédité en 1977 et 1995, et oublié depuis.

La couverture de l'édition 95 est signée Hubert de Lartigue, talentueux illustrateur qui trouve le moyen de proposer une peinture à la fois hideuse et hors de propos avec le roman. À côté de cela, ce sont quand même Manchu et Caza qui ont illustré les autres volets de cette « tétralogie noire ».

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« Alors, comment allait le monde ce matin ? Encore plus mal qu’hier. »

Si le monde décrit dans Tous à Zanzibar était un fichu bazar, celui de L’Orbite déchiquetée est encore plus sombre. Aussi, bienvenue en 2014 ! Du moins, pas le 2014 de l’année dernière mais une autre année 2014 où les choses n’auraient cessé d’aller de mal en pis. Aux États-Unis, les émeutes font florès : Nis, Blanks et Nieblanks (c’est-à-dire Noirs, Blancs et les autres populations) vivent dans des enclaves et se foutent sans cesse sur la gueule ; les Gottschalk, mafia omniprésente, a le monopole sur les armes et souffle sur le feu ; les femmes se baladent dans la rue vêtues d’un yash, sorte de vêtement-armure ; une bonne part de la population est névrosée, et l’influent psychiatre Mogshack rêve d’interner autant de monde que possible. Quant à son adversaire, le sociologue Xavier Conroy, il s’est exilé au Canada, histoire de garder la tête froide. Au beau milieu de cette société en pleine décomposition, plusieurs citoyens se croisent. Il y a Matthew Flamen, présentateur d’une émission quotidienne dénonçant les machinations des puissants, dont l’épouse est enfermée dans l’hôpital dirigé par Mogshack, où bosse Reedeth, psychiatre peu raccord avec les directives de son boss ; il y a Harry Madison (pas Mad Harrison), patient de Reedeth, accessoirement crack en informatique, mais noir pour sa plus grande infortune, qui finit par être libéré ; il y a Lyla Clay, une pythonisse — prophétesse, disons — à peine majeure, qui a eu une vision des plus ardue à interpréter… Et il y a Morton Lenigo, leader Ni en exil et fauteur de trouble notoire, à qui l’on vient enfin d’accorder un visa d’entrée sur le sol américain.

Le roman adopte une structure corsetée, se composant de cent chapitres de longueur variée (allant d’une ligne à une vingtaine de pages) et de styles divers : narration classique, extraits de journaux, passages plus expérimentaux. L’influence de Dos Passos, écrasante dans Tous à Zanzibar, qui reprenait les choix narratifs de l’auteur de la (formidable) trilogie U.S.A., se fait ici moins visible, quand bien même l’intention reste de donner une vision globale du New York enfiévré d’un 2014 qui ne sera jamais. Les chapitres bondissent de personnage en personnage, brossent une intrigue s’étalant sur à peine 48 heures.

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Dommage que l’histoire s’avère moins réussie que celle de son illustre prédécesseur, avec un ou deux éléments de pure SF introduit tardivement et de manière peu adroite, et un happy end qui sonne assez artificiel. Tous à Zanzibar alignait un incroyable travail de prospective avec une intrigue de série B de luxe ; L’Orbite déchiquetée entremêle des lignes narratives moins palpitantes, la faute peut-être à des personnages un brin moins attachants (ou détestables). Demeure la prospective, avec son lot de prédictions justes et son inévitable myopie. L’informatique demeure traitée d’une manière proche de la magie (« donnons des instructions floues aux ordis, laissons-les se débrouiller »), rien d’inhabituel pour l’époque. Si l’Apartheid en Afrique du Sud, en pleine vigueur lors de la rédaction du roman, ainsi que les émeutes raciales appartiennent par bonheur au passé, Brunner omet quasi-totalement les autres minorités ethniques et/ou religieuses, en particulier les Latinos. La question de l’armement des particuliers ne semble avoir guère évoluée, même si la NRA n’emploie pas (à ma connaissance) vos voisins comme démarcheurs à domicile.

Comme s’exprime Xavier Conroy, personnage qui reprend le rôle laissé vacant par l’irrésistible Chad Mulligan de Tous à Zanzibar, à Matthew Flamen, épigone du Jack Barron de Norman Spinrad :

« Ni vous ni moi ne sommes susceptibles de déclencher une émeute, pas plus que les dirigeants formés des Patriotes X. Non, ce sont des paranoïaques qui jouent ce rôle, et la contagion de l’hystérie collective fait basculer les autres. Votre insurgé type n’est ni un révolutionnaire, ni même un fanatique ; c’est un homme suffisamment dénué de sentiment pour pouvoir traiter les êtres humains qu’il voit défiler de sa fenêtre comme des cibles commodes sur lesquelles il pourra s’exercer. Et en exploitant habilement l’insécurité du public, les Gottschalk ont réussi à faire passer un tissu de mensonges dont le but est de confondre dans l’esprit du public l’habilité au tir avec la virilité […]. L’individu capable de considérer un autre être humain comme une cible pour s’exercer est encore plus infantile qu’un adolescent qui a peur de passer de la masturbation aux relations normales avec une fille ! »

Dystopie moins puissante que l’excellentissime Tous à Zanzibar ou que Le Troupeau aveugle (objet de la prochaine lettre T), L’Orbite déchiquetée demeure néanmoins un roman tout à fait digne d’intérêt.

Introuvable : d’occasion
Illisible : non
Inoubliable : quand même