The Guild of Xenolinguists, Sheila Finch. Gold Gryphon Press, 2007. 295 pp. GdF.
« First was the Word and I am its carrier. Through me flows the meaning of the universe. »

 

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La science-fiction et la linguistique sont deux domaines qui font bon ménage. De fait, la linguistique en SF a donné quelques classiques du genre : Les Langages de Pao de Jack Vance, Babel 17 de Samuel Delany, et bien sûr L’Enchâssement de Ian Watson. Dans sa brillante postface à la réédition de L’Enchâssement au Bélial’, Frédéric Landragin cite plusieurs ouvrages, dont le présent Guild of Xenolinguists — un titre qui ne pouvait que titiller ma curiosité…

Son auteure, la Britannique Sheila Finch, est totalement inconnue en France. Ou quasi : une unique nouvelle a été traduite dans la langue de Molière, « PAPPI », au sommaire de l’anthologie-hommage Les Fils de Fondation (1989, 1993 pour la traduction). Dire que c’est peu tiendrait de l’euphémisme. Mais l’œuvre de l’auteure n’est pas non plus la plus étendue qui soit : une huitaine de romans et quelque trente-cinq nouvelles, dont onze forment The Guild of Xenolinguists. Née en 1935, Sheila Finch s’est mise tardivement à l’écriture : sa première nouvelle publiée date de 1980, son premier roman de 1985, et le contenu de The Guild a été rédigé entre 1988 et 2007, quoique le gros date des années 90. L’une des nouvelles composant le recueil, « Reading the bones », a d’ailleurs été récompensée en 1999 par le Nebula de la meilleure novella. Tout est lié : c’est une aimable préface de nul autre que Ian Watson qui introduit l’ouvrage.

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« First was the word » introduit le recueil. Dans un futur très proche, Jamal, un linguiste afro-américain, est joint par la NSA : un vagabond a été recueilli quelque part aux USA. Un homme errant, qui, au vu de son physique d’apollon, n’a rien du clochard moyen. Surtout, l’étrange individu ne parle pas, surtout il ne communique pas. Jamal va pourtant tenter d’engager le contact, ce qui va l’amener, au fil des séances, à émettre des hypothèses sur la nature de son patient. C’est la nouvelle la plus récente du recueil, ce qui s’en ressent dans son aspect « origin story ». Une entrée en matière sympathique, pas très mémorable toutefois.

À l’inverse, « A Flight of Words » nous propulse loin dans l’avenir. Une durée indéterminée s’est écoulée depuis la rencontre entre Jamal et le vagabond, car l’humanité a essaimé dans ce coin de Voie Lactée qu’est le Bras d’Orion, et est entrée en contact avec différentes races extraterrestres. Il s’avère que les humains possèdent quelque don pour les langues et la prononciation, raison pour laquelle a été créée une guilde de linguistes spécialisés dans les langues extraterrestres et leur traduction — la fameuse Guilde des Xénolinguistes. Leur boulot : interprètes essentiellement. « Never judge the message or the sender. Never let emotion color the interface. » Ce sont les règles cardinales de leur métier. La nouvelle suit la mission d’une jeune membre de la guilde, confrontée à un cas de conscience. Là, on rentre dans le vif du sujet, pour un joli résultat qui évoque, pour le mieux, Ursula Le Guin.

« A World Waiting » nous emmène sur la planète Mynah, couverte majoritairement d’océans, et où une équipe scientifique s’est établie afin de préparer le terrain pour une future colonie. Une xénolinguiste vien assister aux obsèques de sa sœur, qui s’est suicidée malgré sa grossesse. Cependant, le foetus a pu être sauvé, et a été implanté dans l’utérus d’un dauphin. Une intrigante nouvelle, qui introduit un arc se poursuivant avec « A Roaring Ground », où la jeune Delfin Nikos postule à la Guilde des Xénolinguistes. Son problème : son empathie excessive, pas vraiment de mise lorsqu’on réclame aux linguistes d’être le plus neutre possible. Mais un cas d’urgence va permettre à l’apprentie de prouver sa valeur. Un texte sympathique, qui permet d’en savoir davantage sur le fonctionnement de la Guilde. « No Brighter Glory » conclut l’arc narratif formé par les deux nouvelles précédentes et tournant autour de la planète Mynah. Quoique l’action se situe sur Walden, un autre monde essentiellement marin : la xénolinguiste Alyn Caradoc y est envoyée pour évaluer l’intelligence d’une espèce indigène de décapode, et notamment leur potentiel langage. Si le langage n’est pas synonyme de conscience, au moins y participe-t-il pour beaucoup. Mais l’entreprise pharmaceutique y teste des vaccins à un dangereux. Que pèse une éventuelle civilisation dans la balance ?…

Dans « Out of the mouth », un ancien xénolinguiste est confronté à son passé. Les humains et une race alien ont lutté dans une guerre sanglante qui s’est achevée aussi abruptement qu’elle avait commencé. Comment comprendre ces ET, quasi humains d’apparence, mais dont la langue ne consistent qu’en homonymes antonymes ? Ce linguiste a eu une idée, sûrement empruntée au Chris Sole de L’Enchâssement : faire en sorte que cette langue devienne la langue maternelle de deux enfants humains… Comme dans la nouvelle précédente, fins et moyens sont questionnés.

Pour une fois, « Stranger than Imagination can » ne prend pas pour protagoniste un xénolinguiste, mais un simple garçon à tout faire, assistant d’un odieux linguiste. Tous deux sont envoyés en compagnie d’archéologues sur un monde où l’on a découvert des vestiges, témoignant de la présence passée d’habitants. Mais ces derniers sont introuvables, comme s’ils s’étaient évaporés. À moins que ? Une nouvelle assez terne. Les deux suivantes s’avèrent plus intéressantes : « Babel Interface » et « The Naked Face of God » constituent deux variations sur le thème de la divinité — avec des titres pareils, on s’en serait douté. La première nous présente un xénolinguiste au service d’un extraterrestre infâme, qui va devoir acquérir un nouvel état de conscience pour se libérer. La seconde voit un autre xénolinguisite capturé par des aliens, auprès de qui il va devenir une sorte de shaman.

Dans « Communion of Minds », Greer Yancy (xénolinguiste, vous l’aurez deviné) se retrouve échouée avec l’équipage d’un vaisseau sur une planète désertique. Ils y retrouvent un type, sorte d’ermite qui fiche le camp avec l’astronef. Trop en dévoiler serait dommage : disons seulement que cette nouvelle brode sur un thème proche de celui de The Thing.

Enfin, la novella « Reading the bones » conclue le recueil. Sur une planète colonisée par les humains, les autochtones commencent à se rebeller et à massacrer les occupants. Bon, les humains n’ont jamais fait beaucoup d’efforts pour comprendre les natifs. Un xénolinguiste va fuir à travers la jungle qui couvre une bonne part du monde en compagnie des filles de l’administrateur colonial, et parvenir au cœur de la civilisation indigène. Là, il va assister à la naissance d’une chose inouïe… « Reading the bones » évoque Le Guin tout autant que Watson, pour un résultat intéressant, qui touche enfin au cœur du sujet. Il manque néanmoins un peu de force pour rendre cette novella inoubliable — qui a cependant convaincu les jurés du Nebula 1999.

Le problème de The Guild of Xenolinguists réside en ce que Sheila Finch ne fait malheureusement pas grand-chose de son concept. Des gens qui se trouvent être linguistes rencontrent des problèmes, qu’ils résolvent : grosso-modo, chaque nouvelle se résume à cela. Dans le lot des onze textes, l’intérêt va donc s’avérer très variable, certaines développant un brin le concept (« Out of the mouth » par exemple). La lecture demeure plaisante, mais rien de plus, et les textes ne volent guère plus haut que l’épisode de Star Trek moyen — à l’exception de « Reading the bones », plus ambitieuse et plus fouillée.

L’auteure se base sur la théorie de la grammaire universelle, dit hypothèse Sapir-Whorf d’après ses deux créateurs, et… voilà. Rien de plus. Certes, Ian Watson se basait aussi dessus pour L’Enchâssement, mais il avait le mérite de proposer une histoire excitante. Ici, aucune des nouvelles du recueil ne marque vraiment, et l’aspect linguistique du recueil très (trop) léger en devient donc un défaut. Zut, où sont les langues vraiment exotiques ? — Des langages basés sur la température, les odeurs, que sais-je. Pourquoi les aliens communiquent-ils tous verbalement ? Où sont les passages techniques qui raviraient les amateurs de (hard) science ? Les concepts qui mettent en surchauffe notre matière grise, manière Raymond Roussel ? La jaquette indique que Sheila Finch a étudié la linguistique : cela ne se ressent que trop peu dans le recueil. Les xénolinguistes auraient pu être plombiers que le résultat serait demeuré le même.

Un joli potentiel bien gâché. Dommage. (Autant de signes pour en arriver là, désolé…)

Introuvable : oui, en français
Illisible : non
Inoubliable : hélas non