Taxidermie [Taxidermia], György Pálfi, 2006. Couleurs, 91 minutes.

Et un nouveau film hongrois…

Pour changer de 1, Taxidermia ne se base pas sur une nouvelle de Stanislas Lem, mais sur deux textes de l’auteur hongrois Lajos Parti Nagy. Il s’agit là du deuxième film de Pálfi, après Hic (Hukkle, 2003). Se découpant en trois parties de longueur semblable, Taxidermia brosse un étrange portrait de la Hongrie de la seconde moitié du XXe siècle.

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Tandis que défile le sobre générique, une voix, doublée par celle d’un interprète, nous informe que, pour comprendre une œuvre, il faut remonter à son commencement. Le ton est donné.

L’on suit tout d’abord Morosgoványi Vendel, ordonnance (autre manière de dire troufion) dans un coin de campagne au fin fond de la Hongrie. La Seconde Guerre mondiale semble finie, mais rien n’est moins sûr : Vendel pourrait très bien ne pas en avoir eu connaissance. Le soldat, sorte de vieux garçon, est aux ordres d’un lieutenant tyrannique, Öreg Balatony Kálmán, et vit dans une cabane branlante, à mi-chemin des toilettes et de la maison du lieutenant, qui vit là avec son épouse et leurs deux charmantes filles. Une cabane dont le mobilier consiste essentiellement en une baignoire en bois, aux fonctions multiples : bain, bac à lessive, lit de mort… Sexuellement frustré, Vendel se console avec la flamme d’une bougie… ou les restes d’un cochon récemment égorgé. Entre le porc et la femme grassouillette de Kálmán, quelle différence ?

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Cru, crade, cette première partie est furieusement organique (avec des scènes de sexe non-simulées, semble-t-il), et professe déjà la fascination de Taxidermia pour le corps, ses orifices et ses substances. Hommes et bêtes se mêlent, tant dans leurs lieux de vie (à l’instar de la baignoire à tout faire, du lit jusqu’au lieu de stockage du porc) que dans leur apparence — la scène finale de ce premier segment est significative à cet égard.

Le film se poursuit avec le fils du lieutenant (ou pas, le doute subsiste), Kálmán Balatony. L’époque a changé, la Hongrie est désormais sous le joug communiste. Le premier plan de cette deuxième séquence nous montre Kálmán en train de s’empiffrer de soupe : le jeune homme, quasi obèse, est champion de bouffe sportive. Bouffe sportive : avaler le plus vite possible le plus de bouffe possible ; les épreuves concernent soupes, pains de viande, légumes, desserts, etc. En la matière, Kálmán est rapide. Avec son collègue Bela, le jeune homme représente la Hongrie lors des compétitions de ce type, ayant lieu dans les pays du Pacte de Varsovie. C’est ainsi qu’il rencontre Gizi Acsél, championne en viande, qu’il va se disputer avec Bela…

La bouffe sportive, ce sont les Hunger Games à l’envers, l’opposé de l’» artiste de la faim » de Kafka. Le pire étant qu’il ne s’agit pas d’une invention du réalisateur. Gerbante à souhait (littéralement : Kálmán, Gizi et Bela passent leur temps à se goinfrer avant de tout régurgiter), cette deuxième partie est à mon sens la plus réussie de Taxidermia : tant pour l’aspect historique que la thématique.

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La troisième et dernière partie se consacre à Lajos Balatony, le fils (enfin, là encore le doute est de rigueur) de Kálmán. Individu malingre et souffreteux, taxidermiste de son état, il mène une vie solitaire dans une Hongrie contemporaine – ses seuls contacts humains sont la caissière du supermarché et son père, avec qui il entretient une relation conflictuelle. Au fil des années, Kálmán a continué à grossir, jusqu’à devenir aussi monstrueux qu’immobile, et il ne fait plus guère que bouffer des barres de chocolat (avec l’emballage en alu, parce que la flemme), engraisser de voraces chats de compétition (bon, techniquement, c’est Lajos qui s’en occupe) et regarder des championnats de bouffe sportive à la télé. Mais Lajos a un projet… L’œuvre de sa vie.

Cette dernière partie, qui explique le titre du film, culmine lors d’une séance d’auto-vivisection à la limite de l’insoutenable, aussi clinique que gerbante (mais pas réellement gore). Le body art rejoint le body horror. Mais… cette séquence axée sur Lajos est ratée : on ne comprend pas le cheminement qui amène Lajos à commettre ce geste extrême. La quête de l’immortalité ? Si c’est le cas, elle est imperceptible. Reste l’ambiance et les images, marquantes. L’épilogue tente, peut-être, une justification de cette intrigue en partie inaboutie : le travail que Lajos accomplit sur lui-même subit in fine une imperfection.

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Dans l’ensemble, Taxidermia s’avère un film fascinant, à l’image impeccablement léchée (un peu trop peut-être ?). Son aspect cru et organique, ainsi que son attrait pour le corps humain (ou animal) sous toutes ses coutures (y compris intérieures) participent grandement à cette fascination mêlée de répulsion. Il ne faut cependant pas omettre le portrait de la Hongrie que dresse Pálfi via le prisme de ses protagonistes, tous plus ou moins tordus, frustrés, pervers, toujours en conflit — avec l’autorité ou à tout le moins le père — et aux amours insatisfaisantes. Un pays où il fait bon vivre, en somme.

Jusqu’au-boutiste, volontairement choquant, Taxidermia n’est certes pas un film tout public (euphémisme). Il s’en faut sûrement de beaucoup pour crier au chef d’œuvre, mais malgré ses imperfections, ce deuxième long-métrage de György Pálfi mérite le coup d’œil.

Introuvable : non
Irregardable : par endroits
Inoubliable : oui