La Disparition, Georges Perec. Gallimard, coll. « L’Imaginaire », 1989 [1968]. 328 pp. GdF.
Les Revenentes, Georges Perec. Juillard, 1997 [1972]. 140 pp. GdF.

Avant de parler des Revenentes, « texte » de Georges Perec, il convient d’évoquer La Disparition, son antithèse – brièvement, car beaucoup a déjà été dit sur ce roman et que je ne suis pas sûr d’avoir un éclairage nouveau et pertinent à apporter.

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Roman le plus connu de Perec, formant une sorte de trilogie de l’absence avec W ou le souvenir d’enfance et l’énorme La Vie mode d’emploi, La Disparition raconte celle de la lettre « e », au point que le roman n’en comporte pas une seule occurrence. Ou presque : dans l’édition Gallimard apparaissent en rouge les mots/paragraphes hors-contrainte, comme le nom de l’auteur, sa brève biographie, quelques épigraphes en fin de volume.

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L’histoire commence par les insomnies d’Anton Voyl. L’individu est troublé par la présence de quelque chose qu’il ne parvient pas à définir : « un rond pas tout à fait clos, fini par un trait horizontal ». Lorsqu’il disparaît, son ami Amaury Conson débute une enquête pour tenter de le retrouver. Il va retrouver amis et membres de la famille de Voyl, retracer son étonnante généalogie. Celle, expliquée au travers de longs flashbacks, a quelque chose de rocambolesque.

Mais c’est peine perdue : diégétiquement, leur quête est sans espoir. La lettre « e » leur apparaît, mais ils sont incapables de l’identifier :

« Ainsi, parfois, un rond, pas tout à fait clos, finissant par un trait horizontal ; on eût dit un grand G vu dans un miroir.
Ou, blanc sur blanc, surgissant d’un brouillard cristallin, l’hautain portrait d’un roi brandissant un harpon.
Ou, un court instant, sous trois traits droits, l’apparition d’un croquis approximatif, insatisfaisant ; substituts saillants, contours bâtards profilant, dans un vain sursaut d’imagination, la Main à trois doigts d’un Sardon ricanant.
Ou, s’imposant soudain, la configuration d’un bourdon au vol lourd, portant sur son thorax noir trois articulations d’un blanc quasi lilial. »

La lettre demeurant absente du texte, il leur est impossible de mettre le doigt sur cette absence. Même la lecture d’un lipogramme sans « e » ni « a » ne leur met la puce à l’oreille : s’ils remarquent l’absence du « a », ils ne peuvent effectuer le saut logique du « e ».

« Il marchait dans un haut corridor. Il y avait au mur un rayon d’acajou qui supportait vingt-six in-folios. Ou plutôt, il aurait dû y avoir vingt-six in-folios, mais il manquait, toujours, l’in-folio qui offrait (qui aurait dû offrir) sur son dos l’inscription « CINQ ». Pourtant, tout avait l’air normal : il n’y avait pas d’indication qui signalât la disparition d’un in-folio (un carton, « a ghost » ainsi qu’on dit à la National Library) ; il paraissait n’y avoir aucun blanc, aucun trou vacant. Il y avait plus troublant : la disposition du total ignorait (ou pis : masquait, dissimulait) l’omission : il fallait la parcourir jusqu’au bout pour savoir, la soustraction aidant (vingt-cinq dos portant subscription du « UN » au « VINGT-SIX », soit vingt-six moins vingt-cinq font un), qu’il manquait un in-folio ; il fallait un long calcul pour voir qu’il s’agissait du « CINQ ».
(…)
Il y avait un manquant. Il y avait un oubli, un blanc, un trou qu’aucun n’avait vu, n’avait su, n’avait pu, n’avait voulu voir. On avait disparu. Ça avait disparu. »

Stylistiquement, c’est un tour de force, qui use de toutes les ressources de la langue française pour proposer trois cents pages sans la lettre « e ». Perec a recours, sans abus, à quelques locutions anglaises, latines, allemandes, et ne malmène que modérément la grammaire (par exemple, « le hasard » devient « l’hasard »).

Le roman fait la part belle à l’intertextualité, préfigurant La Vie mode d’emploi et la trentaine de pastiches contenu au fil de ses chapitres. Ici, le deuxième chapitre résume L’Invention de MorelOn en reparlera, ainsi qu’Adolfo Bioy Casarès. ; on retrouve plus loin Moby Dick puis des pastiches de différents poèmes de Hugo ou Rimbaud ; sans oublier de nombreuses références à Locus Solus (Canterel devenant ici Cantaral…) et à Roussel, notamment lorsque Perec cite la phrase à l’origine du procédé roussellien.

Écrire un texte sans la lettre « e » est une chose. Mais ça n’est « faire que la moitié du chemin », comme l’indique la quatrième de couverture des Revenentes. Si la voyelle « e » s’est absentée d’un roman, il n’est que justice et équilibre que de lui consacrer un volume entier.

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Bref. Les Revenentes est l’exacte antithèse de La Disparition. D’une part, parce que ces deux romans n’ont aucun mot en commun ; d’autre part, parce que ce deuxième volume propose l’inverse du premier. Les deux textes partagent cependant deux choses : une ambition folle, et une épigraphe, ne comportant comme voyelle que « e », due à certain Lord Holland.

L’histoire des Revenentes est (grosso modo) celle de Clément, qui se retrouve pris, entre la Frence et l’Engleterre, dans une intrigue visant à dérober les diamants de Bérengère de Brémen-Brévent. L’aide dans cette entreprise sa sœur Estelle et son amie Thérèse Merelbeke, l’ex-épouse du rebelle chef berbère Mehmed ben Berek. Ça se termine en partouze chez l’évêque d’Exeter, amateur d’éphèbes.

Bourré d’humour, Les Revenentes suit une intrigue sans queue ni tête. Quant aux contraintes, Perec fixe d’entrée de jeu trois règles, l’une d’elle consistant à admettre que « y » est une semi-voyelle et que sa présence sera tolérée ; une autre règle déclarant que l’orthographe sera de moins en moins respectée…

Drôle de lettre que le « e ». Une prononciation variable : é, è, eu, e muet, i lorsque doublé en anglais. Perec emploie à fond ces ressources de prononciation pour Les Revenentes. Le roman gagne d’ailleurs à être lu à voix haute, l’orthographe « pèrteeQleeère » du texte écrit rendant sa lecture malaisée. Cf. l’extrait ci-dessous :

« Je sens qe ce n’est le temps de plézenter. Qe je me permette d’emettre qelqe geste et ces mecs me descendent ! C’est le temps de recenser mes vertèbres et de me dépécher de trensmettre des tendres bézers vers mes chers Père et Mère ! Les verts temps de l’enfence émergent de Léthé : mes dents de bébé et mes dents de lé, le blé de mes mèches rebelles, les fêtes et les étrennes ! Et mes semelles de crêpes ! Et les médelènes qe je trempe dens le thé qe Mémé me verse ! Et ces cents mètres ventre en terre dens les prés semés de genêts ! Les nèges éternelles, le dégel des névés, les belles bergères de Vendée ! Et « Phedre », et « Esther », et cette « Belle Hélène » qe j’entends chez Pleyel ! Et même Bébert de Flers ! Le brevet élémentère, le grec, les belles-lettres ! Merde, qe n’è-je enfenté cette thèse : Entheethèse, réteecence, chrèses et épenthèse chez Térence et chez Scève ! »

Les liens Disparition/Revenentes sont d’ordre binaire. Ce que le premier est, le second ne l’est pas.

La Disparition  : une contrainte respectée, sans trop d’accrocs à la grammaire française ; une structure réfléchie et une intrigue alambiquée ; une intertextualité réjouissante ; une réflexion sur l’absence et sa perception ; un succès littéraire, régulièrement réimprimé.

Les Revenentes  : une contrainte respectée… de loin, qui fait un gros fuck à la grammaire et l’orthographe ; pas de véritable structure et une intrigue foutraque, qui oscille entre les mauvais genres ; pas d’intertextualité ; discours aux abonnés absents ; un texte n’ayant pas marqué les mémoires, rarement réédité.

Si on a adoré La Disparition, Les Revenentes peut laisser une drôle d’impression : celle d’un roman foutraque, gentiment jemenfoutiste, graveleux… et pas vraiment indispensable. Un texte en forme de récréation pour l’auteur oulipien. Pour les curieux.

(Schwette, c’est pédestre !)

Introuvable : non
Illisible : oui
Inoubliable : non