I comme Impressions d'Afrique

L'Abécédaire |

Où, en attendant la réédition de L'Enchâssement de Ian Watson, l'on redécouvre l'auteur qui l'a inspiré pour ce roman : Raymond Roussel. Et l'on débute avec ses Impressions d'Afrique.

Impressions d’Afrique, Raymond Roussel, 1909. GF Flammarion, 2005, édition avec dossier présentée par Tiphaine Samoyault.

Récemment, le travail sur la réédition de L’Enchâssement, roman de science-fiction (ou plutôt de linguistique-fiction) de Ian Watson (dont il ne sera pas question ici, car très bientôt très trouvable, et très lisible qui plus est), a donné à votre serviteur l’envie de lire Raymond Roussel. De fait, le roman de Watson évoque abondamment Raymond Roussel, en particulier son poème impossible, Nouvelles Impressions d’Afrique (sur lequel on reviendra sûrement dans un prochain billet). De quoi donner envie de découvrir l’œuvre de Roussel. Mais avant les Nouvelles, d’abord les premières Impressions d’Afrique :

« Vers quatre heures, ce 25 juin, tout semblait prêt pour le sacre de Talou VII, empereur du Ponukélé, roi du Drelchkaff. »

vol0-i-impressions1.png

Impressions d’Afrique début de manière pour le moins cryptique : quelque part en Afrique, à Ejur, capitale du royaume du Drelchkaff, un gala a lieu à l’occasion du couronnement d’un souverain. Suit la description, sur une dizaine de chapitres, du gala proprement dit, proposé par le Club des Incomparables. Chaque membre du Club (à l’exception du narrateur) y va de son tour, étonnant ou extraordinaire, et si minutieusement décrit, au point de rendre nébuleuses les choses exposées. Le gala achevé, le narrateur relate alors les raisons de sa présence en ces lieux : quelques semaines plus tôt, le paquebot Lyncée a fait naufrage au large des côtes africaines. Ce sont les soldats de Talou VII qui sauvent les rescapés, dès lors prisonniers de sa majesté. En attendant leur libération, ils conçoivent chacun les numéros qu’ils présenteront lors du couronnement.

vol0-i-impressions3.jpg

vol0-f-marelle.jpgDans la préface à l’une des rééditions, Roussel indique qu’il vaut mieux commencer le roman au chapitre X, qui permet de mieux comprendre les chapitres précédents. Ceux-ci restent quelque peu abscons sinon. De fait, la présentation du contexte et des personnages n’intervient qu’au dixième chapitre ; les neuf précédents relatant uniquement le gala du couronnement. Cette manière double d’appréhender le roman préfigure, d’une cinquantaine d’années, Marelle de Julio Cortázar. Le roman de l’auteur argentin se caractérise par le fait d’avoir deux débuts, et deux sens de lectures. En bref : on peut commencer Marelle au chapitre I, et le lire de manière linéaire jusqu’au conclusif chapitre 56 – mais le livre se poursuit avec une troisième partie, qui reste donc non lue. Ou bien on peut entrer dans la Marelle au chapitre 73, et sauter ensuite de chapitre en chapitre – et l’on lit ainsi tout le livre. On peut y voir là un ancêtre des « livres dont vous êtes le héros », vingt ans avant Le Sorcier de la Montagne de feu.

Mais Marelle est un livre éminemment lisible ; Impressions d’Afrique, c’est une autre paire de manche. Outre les descriptions à la minutie affolante, le roman se caractérise par l’emploi de procédés d’écriture, dignes de l’OuLiPo – d’ailleurs, l’Ouvroir de Littérature Potentielle reconnaît, voire revendique l’influence de Roussel, et Georges Perec fait plusieurs fois référence à l’auteur de Locus Solus, notamment dans W ou le souvenir d’enfance.

Les procédés, donc. Roussel s’est expliqué à leur sujet dans son ouvrage posthume Comment j’ai écrit certains de mes livres, où il livre ses méthodes d’écriture. Le premier procédé consiste à dériver deux termes :

« Je prenais le mot palmier et décidais de le considérer dans deux sens : le sens de gâteau et le sens d’arbre. Le considérant dans le sens de gâteau, je cherchais à le marier par la préposition à avec un autre mot susceptible lui-même d’être pris dans deux sens différents ; j’obtenais ainsi (et c’était là, je le répète, un grand et long travail) un palmier (gâteau) à restauration (restaurant où l’on sert des gâteaux) ; ce qui me donnait d’autre part un palmier (arbre) à restauration (sens de rétablissement d’une dynastie sur un trône). De là le palmier de la place des Trophées consacré à la restauration de la dynastie des Talou. »

L’autre procédé, dit procédé évolué, utilise une homophonie plus ou moins vague :

« Là je me suis servi de la chanson « J’ai du bon tabac ». Le premier vers : « J’ai du bon tabac dans ma tabatière » m’a donné : « Jade tube onde aubade en mat (objet mat) a basse tierce. » On reconnaîtra dans cette dernière phrase tous les éléments du début du conte. »

À partir de ces procédés, Roussel organise l’intrigue, répartissant les nouveaux éléments obtenus de manière créative et inventive. Et invisible, pour qui n’a pas les clefs (raison pour laquelle il est préférable de lire les livres de Roussel dans les éditions équipée d’un dossier critique). D’ailleurs, le titre lui-même n’échappe pas aux jeux de mots. On peut le lire comme « impression à fric ». Ou le voir comme une pièce de tissu sur laquelle une carte est imprimée :

« L’étoffe, riche et soyeuse, figurait une grande carte de l’Afrique, avec indications principales de lacs, de fleuves et de montagnes. »

L’imaginaire n’est pas non plus en reste dans Impressions d’Afrique. D’une part, la géographie africaine fictive : les États africains rivaux du Drelchkaff et du Ponukélé ; d’autre part, il y a ces machineries complexes que décrit Roussel – et qui formeront le cœur de Locus Solus, roman sur lequel on se penchera aussi prochainement.

vol0-i-impressions2.jpg

Impressions d’Afrique n’a guère eu de succès en librairie lors de sa sortie, ne trouvant grâce aux yeux d’aucun critique (hormis Edmond Rostand). Sur les conseils de ce dernier, Roussel a adapté son roman en pièce de théâtre, qu’il a fait représenter – et qui a récolté un insuccès certain. L’auteur en a tiré quelque amertume, comme il s’en exprime en conclusion de Comment j’ai écrit certains de mes livres :

« En terminant cet ouvrage je reviens sur le sentiment douloureux que j’éprouvai toujours en voyant mes œuvres se heurter à une incompréhension hostile presque générale.

(Il ne fallut pas moins de vingt-deux ans pour épuiser la première édition d’Impressions d’Afrique.)

(…)

Et je me réfugie, faute de mieux, dans l’espoir que j’aurai peut-être un peu d’épanouissement posthume à l’endroit de mes livres. »

Roman curieux, par moments franchement ennuyeux mais ne laissant pas de fasciner, Impressions d’Afrique vaut certainement la lecture.

Introuvable : non
Illisible : oui
Inoubliable : à sa manière

Haut de page