Locus Solus, Raymond Roussel. GF Flammarion, 2005 [1914]. 330 pp. Poche.

Dans un précédent billet, je disais tout le bien que je pensais d’Impressions d’Afrique. Il est temps maintenant de se pencher sur Locus Solus, l’autre roman de l’étonnant Raymond Roussel.

Avec À Rebours (1884), J.-K. Huysmans voulait écrire un roman où il ne se passait quasiment rien. Dans Locus Solus (1914), il se passe encore moins de choses — ce qui n’empêche pas le roman d’être d’une richesse incroyable.

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Locus Solus consiste uniquement en la visite du parc, situé à Montmorency, propriété d’un certain Martial Canterel. Ce parc, nommé Locus Solus — le lieu solitaire, ou peut-être le lieu singulier, unique – contient différentes inventions mises au point par Canterel. Ce dernier, une journée d’avril, a convié en son domaine plusieurs invités et leur montre ses inventions, qui forment comme autant de tableaux. La première est d’ailleurs un tableau, dont l’explication est l’occasion d’un récit enchâssé. La deuxième s’avère déjà plus étonnante : une « demoiselle », se mouvant avec le vent, va composer en dix jours un tableau fait de dents — des dents de toutes les couleurs, reproduisant une scène d’un livre de contes. Et que dire de la troisième invention ? C’est là un diamant rempli d’une substance aqueuse, l’aqua-micans, dans laquelle il est possible de respirer. Pour preuve : le bocal gigantesque contient une chanteuse, un chat sans poil et… la tête de Danton. Sans oublier sept petits ludions, qui virevoltent dans ce diamant et reproduisent des scènes significatives. Cependant, cela n’est rien en comparaison de l’imposante quatrième invention : un parallélépipède de verre, contenant des morts rejouant huit saynètes comme autant de moments significatifs de leur vie. Le soir tombe, et Canterel mène ses invités vers des inventions moins élaborées mais non moins étranges.

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« Ce jeudi de commençant avril, mon savant ami le maître Martial Canterel m’avait convié, avec quelques autres de ses intimes, à visiter l’immense parc environnant sa belle villa de Montmorency.

Locus Solus — la propriété se nomme ainsi — est une calme retraite où Canterel aime poursuivre en toute tranquillité d’esprit ses multiples et féconds travaux. En ce lieu solitaire il est suffisamment à l’abri des agitations de Paris — et peut cependant gagner la capitale en un quart d’heure quand ses recherches nécessitent quelque station dans telle bibliothèque spéciale ou quand arrive l’instant de faire au monde scientifique, dans une conférence prodigieusement courue, telle communication sensationnelle.

C’est à Locus Solus que Canterel passe presque toute l’année, entouré de disciples qui, pleins d’une admiration passionnée pour ses continuelles découvertes, le secondent avec fanatisme dans l’accomplissement de son œuvre. La villa contient plusieurs pièces luxueusement aménagées en laboratoires modèles qu’entretiennent de nombreux aides, et le maître consacre sa vie entière à la science, aplanissant d’emblée, avec sa grande fortune de célibataire exempt de charges, toutes difficultés matérielles suscitées au cours de son labeur acharné par les divers buts qu’il s’assigne. »

Locus Solus se divise en sept chapitres, comme autant de merveilles, et surtout comme le nombre d’inventions qui composent le jardin de Canterel. Les auteurs anglophones ont une expression pour désigner cette technique d’écriture consistant à exposer les choses plutôt qu’à les décrire : « show, don’t tell ». Comme dans Impressions d’Afrique, Roussel opte pour une autre méthode : « show, then tell ». Chaque invention est minutieusement décrite — jusqu’à l’inintelligibilité, comme dans le cas de la hie —, suscitant le mystère, avant que Canterel, en bon hôte, explique à ses invités le fonctionnement de ladite invention et l’histoire qui se cache derrière, enchâssant (forcément…) les histoires.

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« Nous fîmes quelques pas vers un point où se dressait une sorte d’instrument de pavage, rappelant par sa structure les demoiselles — ou hies — qu’on emploie au nivellement des chaussées.

Légère d’apparence, bien qu’entièrement métallique, la demoiselle était suspendue à un petit aérostat jaune clair, qui, par sa partie inférieure, évasée circulairement, faisait songer à la silhouette d’une montgolfière.

En bas, le sol était garni de la plus étrange façon.

Sur une étendue assez vaste, des dents humaines s’espaçaient de tous côtés, offrant une grande variété de formes et de couleurs. Certaines, d’une blancheur éclatante, contrastaient avec des incisives de fumeurs fournissant la gamme intégrale des bruns et des marrons. Tous les jaunes figuraient dans le stock bizarre, depuis les plus vaporeux tons paille jusqu’aux pires nuances fauves. Des dents bleues, soit tendres, soit foncées, apportaient leur contingent dans cette riche polychromie, complétée par une foule de dents noires et par les rouges pâles ou criards de maintes racines sanguinolentes.

Les contours et les proportions différaient à l’infini, — molaires immenses et canines monstrueuses voisinant avec des dents de lait presque imperceptibles. Nombre de reflets métalliques s’épanouissaient çà et là, provenant de plombages ou d’aurifications. »

Par ailleurs, Locus Solus se rapproche par bien des aspects d’un roman de science-fiction : parmi les inventions de Canterel, bon nombre d’entre elles reposent sur l’emploi de machines, mécanismes et produits aux effets miraculeux (respirer sous l’eau, ranimer les morts). On n’est pas loin de l’anticipation scientifique d’un Maurice Renard (Le Docteur Lerne, sous-dieu par exemple) ou de Jules Verne (Le Château des Carpathes). Verne, envers qui Roussel reconnaît une dette, comme il s’en exprime dans Comment j’ai écrit certains de mes livres.

Le quatrième chapitre justement, où Canterel fait déambuler ses invités autour d’un gigantesque parallélépipède de verre, où des défunts ressuscités reproduisent le moment-clef de leur vie, préfigure L’Invention de Morel d’A. Bioy Casarès — mais l’entière balade menée par Canterel pourrait tout aussi bien se répéter à l’infini, l’inventeur et ses invités étant pris dans une boucle temporelle les amenant à parcourir indéfiniment cette promenade. La sophistication inutile de ces machineries rappelle, en particulier avec la hie et le reître en dents, l’instrument de torture mis au point par Franz Kafka dans sa Colonie pénitentiaire. Le critique Michel Carrouges trace un parallèle entre Roussel, Kafka, ainsi que Jules Verne, Marcel Duchamps ou encore Jacques Carelman dans son ouvrage Les Machines célibataires.

« Chaque machine célibataire est un système d’images composé de deux ensembles égaux et équivalents, un ensemble sexuel et un ensemble mécanique.(…)
Une machine célibataire est une image fantastique qui transforme l’amour en mécanique de mort.
(…)
Elle apparaît d’abord comme une machine impossible, inutile, incompréhensible, délirante. Elle peut englober aussi bien un paratonnerre, une horloge, une bicyclette, un train, une dynamo ou même un chat, voire des débris de n’importe quoi.
(…)
Gouvernée avant tout par les lois mentales de la subjectivité, la machine célibataire ne fait qu’adopter certaines figures mécaniques. C’est seulement lorsqu’on découvre peu à peu les indices de cette détermination subjective qu’on voit se dissiper le brouillard de l’absurde et se lever l’aube d’une logique implacable. » Michel Carrouges

De fait, Locus Solus forme un contrepoint fascinant à Impressions d’Afrique. Les deux seuls romans de Raymond Roussel s’avèrent à la fois similaires sur la forme et opposés dans le fond. Impressions d’Afrique reposait beaucoup sur le « procédé », Locus Solus bien moins : les jeux de mots y sont plus rares, et le seul vraiment significatif concerne la deuxième invention (la demoiselle devient une hie, ses prétendants un reître en dents…), rendant de ce fait le roman bien moins cryptique que le premier. Impressions… possédait un narrateur-protagoniste ; Locus Solus est raconté par un narrateur collectif, un « nous » indistinct. L’un et l’autre roman reposent sur le principe d’exposition de quelque chose d’énigmatique, avant que n’arrive son explication, et il s’agit systématiquement d’inventions aussi étranges que sophistiquées. Mais là où Impressions d’Afrique fait la part belle au vivant — il s’agit de la représentation d’un spectacle —, Locus Solus se concentre sur des œuvres déjà faites, figées, et étonnamment morbides. Les histoires enchâssées dans le récit sont pour la plupart glauques. De fait, la mort imprègne ce deuxième roman : roman ultime aussi, Roussel n’en écrira plus d’autre par la suite — ce qui ne nous empêchera pas d’essayer de nous intéresser à ses autres œuvres, comme le « poème impossible » qu’est Nouvelles Impressions d’Afrique.

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Bref, Locus Solus s’avère un roman des plus fascinants, difficile d’accès lorsqu’on n’en a pas les clefs, et a l’influence rayonnante : de Georges Perec dans La Disparition (on y reviendra brièvement à la lettre RDisparition commence par un D, je sais) jusqu’à Ghost in the Shell: Innocence. Si l’édition de la collection « L’Imaginaire » de Gallimard est fort jolie, on recommandera surtout la lecture du roman dans son édition critique chez GF-Flammarion, pourvue d’un riche dossier.

Introuvable : régulièrement réédité
Illisible : il y a plus facile à lire que Roussel
Inoubliable : oui