Zéroville (Zeroville), Steve Erickson, roman taduit de l’anglais (US) par Clément Baude, Actes Sud, 2010 (2007). 368 pages. GdF.

« Dites donc, c’est pas Alphaville qu’il faut appeler votre patelin, c’est Zéroville. » J.-L. Godard

Août 1969. Vikar Jerome débarque à Hollywood. D’abord promis à des études d’architecture, le jeune homme âgé de vingt-quatre ans a fui l’influence écrasante de son père après sa toute-première sortie – tardive – au cinéma. Deux séances qui furent pour lui une véritable épiphanie, et qui l’ont convaincu de se faire tatouer le crâne. Sur l’hémisphère droit, Montgomery Cliff ; sur le gauche, Elizabeth Taylor – et qu’on n’aille pas les confondre avec James Dean et Natalie Wood, cela met Jerome en rogne ! – dans une scène tirée de Une place au soleil.

vol0-z-films.jpgMalheureusement, les illusions de Vikar disparaissent vite. Son problème est que, à Hollywood, pas grand-monde n’éprouve le même intérêt que lui pour le cinéma. Vu sous un autre angle, la passion, la dévotion de Vikar pour le septième art a quelque chose de dingue, et le bonhomme n’est pas loin d’être un « ciné-autiste ». D’abord pris pour un fou, membre de la famille Manson, le jeune homme va toutefois rencontrer au fil du temps des individus qui partagent son intérêt, autant de jalons importants dans son parcours – un cambrioleur black, cinéphile averti ; une actrice à la filmographie bis, Soledad Palladin, qui vit sur le fil du rasoir, malgré sa fille en bas âge ; une monteuse, Dotty Langer, qui va lui permettre de se faire sa place dans ce milieu ; Viking Man a.k.a. John Milius… Car pour aussi déconcertant que soit Vikar, le jeune homme s’avère un monteur de génie, avec sa propre vision des choses. Personne ne le comprend, pas même lui, mais cela marche.

« Chaque scène est dans tous les temps, se dit Vikar, et tous les temps sont dans chaque scène. Chaque plan, chaque angle de vue, chaque séquence est dans tous les temps, tous les temps sont dans chaque plan, chaque angle de vue, chaque séquence. Les scènes d’un film peuvent être filmées dans le désordre, pas parce que c’est plus pratique, mais parce que toutes les scènes ont lieu véritablement au même moment. La “continuité” est un des mythes du cinéma ; au cinéma, le temps est circulaire, comme une bobine. »

S’étalant sur une douzaine d’années, de l’assassinat de Sharon Tate par la famille Manson jusqu’à la sortie de Blade Runner, Zéroville brosse tout à la fois le portrait fascinant d’un individu hors-norme, cinéphile jusqu’à l’obsession, et celui, non moins passionnant, d’Hollywood et de son évolution : la fin d’un âge d’or, l’émergence du Nouvel Hollywood, une Amérique par endroit perdue dans sa propre contre-culture. Dans cette Mecque du cinéma, Vikar connaît une ascension fulgurante, mais s’obstine à déjouer les pronostics et l’avenir brillant que les autres lui prédisent en suivant sa propre trajectoire, éminemment personnelle, qui ne tient compte que de ses manies. Trajectoire en forme de spirale descendante pour le personnage de Vikar, et qui finit par amener le roman sur des territoires proches du fantastique. L’épigraphe de Josef von Sternberg est à ce titre particulièrement lumineuse :

« Je crois que le cinéma existe depuis l’origine du monde. »

La chute du roman est des plus fascinante.

Pour autant, le roman n’en adopte pas moins une structure particulière (mais pas aussi corsetée que Ô Révolutions, roman lui aussi cinéphile) : 454 chapitres de longueur inégale (de trois pages à seulement un mot), numérotés de 1 à 226, le 227 formant le chapitre central avant le décompte jusqu’à zéro. Autant de bouts de pellicules… L’écriture est au diapason, chaque chapitre formant comme un plan cinématographique. Il est dit qu'un film connaît trois écritures : le scénario, la mise en scène et le montage, cette dernière étant d'une importance cruciale. Vikar le sait bien, Steve Erickson aussi.

Roman éminemment cinéphilique, Zéroville tire son titre d’une réplique de l'Alphaville de Jean-Luc Godard, et regorge de références. Vikar croise ainsi une bonne part du gotha hollywoodien des années 70, et visionne bon nombre de films, dont Steve Erickson se garde souvent de donner le titre : charge au lecteur de deviner ce qu’a vu le protagoniste. (Heureusement, un site s’est chargé de répertorier les films en question.) L’occasion de voir que la culture du personnage ne se restreint pas aux seuls chefs d’œuvre classiques, mais s’étend jusqu’aux cinémas de genre : western, science-fiction, fantastique, pornographique (c’est en regardant un film pornographique horrifique que Vikar a sa seconde épiphanie).

Huitième roman de l’auteur américain Steve Erickson, Zéroville est un coup de maître fascinant, cinéphilique mais pas destiné aux seuls amateurs de cinéma.

vol0-z-zeroville.jpg

De manière somme toute logique, voire inévitable pour un livre parlant d’Hollywood, Zeroville va être adapté au cinéma. A la réalisation, James Franco, l’acteur-réalisateur interprétant Vikar. Pour le reste du casting : Megan Fox (Soledad Paladin), Jacki Weaver (Dotty Langer), Seth Rogen (Viking Man), Dave Franco (Montgomery Clift). La sortie est prévue fin 2015…