Year Zero, Nine Inch Nails, Interscope (2007). 16 morceaux, 63 minutes.

San conteste, Nine Inch Nails est l’un des groupes les plus intéressants de la décennie 90 dans le genre du metal industriel. Quoique la dénomination « groupe » ne s’avère pas forcément pertinente, Nine Inch Nails étant essentiellement le projet d’un seul individu, Trent Reznor.

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Entre 1989 et 1999, NIN a sorti quatre albums : le séminal et colérique Pretty Hate Machine (1989), le furieux Broken (1992), le dépressif The Downward Spiral (1994), et le cathartique The Fragile (1999). À sa manière, chacun de ces disques a fait date.

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Mais… Reznor ayant eu quelques soucis d’addictions diverses, il a fallu attendre six ans après The Fragile pour entendre de nouvelles chansons : With Teeth est sorti en 2005, une manière de résurrection… qui manquait un peu de mordant (pardon). La suite, il n’a cette fois pas fallu un lustre pour l’écouter : le Year Zero dont il est ici question est sorti en 2007 – avant un recueil d’instrumentaux, Ghosts I-IV, et un autre album, The Slip, sortis tous deux la même année 2008. (La première moitié de sa discographie d’alors est sortie sur une durée de dix ans ; la seconde sur quatre ans seulement.) Si Reznor a mis ensuite NIN en sommeil, cela n’a été que pour lancer un side-project, How to destroy angels, de la pop-indus (?), et pour composer les (excellentes) bandes originales des trois derniers films de David Fincher. Bref, le bonhomme est entré voici dix ans dans une période de grande prolixité ; cela au détriment de la qualité, d’aucuns estiment.

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Year Zero donc, un album concept.

Lors d’interviews, Reznor s’en est expliqué : désireux de changer de méthodologie, il ne souhaitait plus piocher dans son journal de quoi composer ses nouvelles chansons, raison pour laquelle il s’est lancé dans l’histoire d’un futur dystopique. On peut retracer la généalogie de ce concept jusqu’à 1974 et le Diamond Dogs de David Bowie, disque très inspiré de 1984 (à l’origine, Bowie voulait d’ailleurs adapter le roman d’Orwell en comédie musicale, mais les ayant-droits de l’auteur s’y sont opposés) (des liens existaient déjà entre Bowie et Reznor : le second a remixé une chanson du premier, « I’m afraid of Americans », et joue un inquiétant stalker [pléonasme !] dans le clip ; les deux ont ensuite fait une tournée ensemble en 1997, Nine Inch Nails assurant la première partie des concerts). L’on peut citer également, en Francophonie, la comédie musicale Starmania. Et, postérieur à Year Zero, le double album Controlling Crowds (2009) du groupe britannique Archive, dont le titre est tout un programme.

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Comme bon nombre d’œuvres sorties durant les années Bush (Southland Tales, sorti aussi en 2007, par exemple et dont on parlait récemment dans cet Abécédaire), Year Zero se veut une critique de l’administration Bush Jr d’alors et de ses tendances liberticides (le Patriot Act, etc.) et fondamentaliste. L’année zéro du titre de l’album est 2022, année où les USA renaissent, après une série d’attentats, sous la forme d’une théocratie chrétienne ; la population y est sévèrement contrôlée par le Bureau de la Moralité, et maintenue dans un état d’hébétude constant par l’adjonction de drogues dans l’eau courante. Sans oublier la Présence, phénomène inexpliqué (hallucination due aux drogues ? autre chose ? la vérité est ailleurs…) se manifestant sous la forme d’une main fantomatique descendant du ciel (cf. la pochette de l’album)…

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L’album a été doublé par un jeu en réalité alternée, créé par 42 Entertainment – ses membres fondateurs avaient déjà travaillé sur un JRA pour A.I. de Steven Spielberg, et ont bossé plus tard sur des projets semblables pour The Dark Knight ou Tron: Legacy. Dans l’histoire fictive de Year Zero, un groupe de scientifiques envoie clandestinement des sites à rebrousse-temps : avant et après la parution du disque (avril 2007 dans le monde réel), ç’a aura été tout un festival : découvertes de clefs USB contenant chansons, liens vers des sites web, numéros de téléphones, le tout afin de créer un univers des plus crédibles. (Ce qui semble avoir marché, ce JRA ayant remporté un prix lors du Festival international de la créativité de Cannes en 2008.)

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vol0-y-art.jpgEt la musique dans tout ça ? C’est malheureusement là que Year Zero pèche… Pourtant, l’entrée en matière est foutrement efficace : « Hyperpower! » est un court instrumental, porté par une rythmique martiale et des guitares saturées bientôt englouties par les cris d’une foule. « The Beginning » poursuit sur cette lancée : rentre-dedans, la chanson gagne en puissance jusqu’à s’achever sur un solo de synthé distordu. Plus tubesque, « Survivalism » est structuré de manière similaire, avec un refrain agressif. « The Good Soldier » est plus léger musicalement, en contraste avec les paroles, évoquant un soldat taraudé par le doute alors qu’il patrouille dans les rues où il a vécu enfant. « Vessel », volontiers bruitiste, contient des paroles plus cryptiques. « Me I’m not » se caractérise par une ambiance lourde et hypnotique plutôt réussie. « My Violent Heart » alterne calme et violence ; des sons mécaniques/industrielles soutiennent le refrain, pour un résultat un chouïa retro-eighties. Titre assez dansant, « The Warning » lorgne vers les chansons vaguement rappées, et désormais très datée, de Pretty Hate Machine près de vingt ans plus tôt – bof.

Pas grand-chose à dire sur « God Given » et « Meet your master », morceaux rentre-dedans mais peu mémorables, voire un tantinet embarrassant en ce qui concerne le second. En revanche, « The Greater Good » est un nouveau morceau très atmosphérique, à l’ambiance poisseuse ; la voix de Reznor est réduite à des murmures tandis que se font entendre grésillements et autres bleeps. D’autres bruitages parasitent également, et pas de manière très utile, la seconde moitié de « The Great Destroyer », chanson traitant de la surveillance généralisée.

vol0-y-avt.png« Another version of the truth » préfigure avec succès les expérimentations de Ghosts I-IV : une mélodie au piano sur fond de grésillements, formant un morceau aussi inquiet dans sa première moitié que contemplatif dans la seconde, pour une impression de désolation générale. « In this twilight » se caractérise par une ambiance crépusculaire, forcément, mais manque de force. Enfin, « Zero-sum » conclut l’album : des murmures alternent avec des chœurs désenchantés, sur une petite mélodie au piano soutenue par des beats concassés. Mais il y a un semblant de lumière dans ce titre.

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Year Zero se différencie des précédents albums de Nine Inch Nails par une profusion de sonorités électroniques : pourquoi pas, mais cela peine à masquer la pauvreté relative des compositions. La première moitié du disque tient à peu près la route tout en étant loin des grandes heures des albums précédents, la seconde peine à retenir l’attention, et malgré quelques passages instrumentaux réussis, aucune bonne chanson ne se distingue. L’album se situe un cran en-dessous de With Teeth, lui-même moins réussi que les disques de la décennie 90 de NIN. A croire que Trent Reznor n’est jamais aussi bon que lorsqu’il parle de son nombril. On ne peut dénier au musicien l’honnêteté de ses intentions, la pertinence du concept (même si la dénonciation demeure ici un peu facile), la volonté de se renouveler, mais le résultat peine à convaincre et à rester dans la mémoire. In fine, l’intérêt de Year Zero se situe moins dans la musique que dans le jeu en réalité alternée. Malheureusement, huit ans après sa sortie, plus aucun des sites web mis en place n’est accessible.

Un temps, il a été question de porter Year Zero à l’écran, sous la forme d’une mini-série, produite par HBO et la BBC, et co-écrite avec Daniel Knauf, le scénariste de La Caravane de l’étrange. Le projet est cependant tombé définitivement à l’eau. Dommage, il aurait été intéressant, voire inédit (pour autant que je sache), qu’un album devienne une série télé.

Introuvable : non
Inécoutable : oui
Inoubliable : non