Hier, j’ai lancé un projet sur Kickstarter, un site de financement participatif (je crois que c’est comme cela que l’on dit). Comment le cousin, réfractaire à toute technologie dépassant celle du taille-crayon à pile, a-t-il pu se lancer sur l’internet dans une opération ressortissant à cette fameuse « nouvelle économie » dont il ne comprend rien ? D’autant qu’entre le moment où le cousin a entendu pour la première fois de sa vie le mot « kickstarter » et celui où son projet, dûment décrit, argumenté et budgétisé, a été mis en ligne sur le site en question, il s’est écoulé moins de vingt-quatre heures. Le cousin souffrirait-il d’une forme pernicieuse de gastro-entérite neuronale ? Il ne lui semble pas… mais sait-on jamais ! Bref. Il m’a semblé intéressant de faire un point sur ce nouveau mode de financement d’un projet culturel : en l’occurrence un Poème Symphonique inspiré d’un court roman de Jules Verne.

Tout a commencé non pas le jour où David Vincent s’est égaré en cherchant un raccourci qu’il n’a jamais trouvé, mais plus prosaïquement par un mail en réponse à l’opération « Adoptez un Artiste », de l’un de mes vieux camarades de classe – de l’époque où nous éclusions force godets (de champagne) aux Utopiales – me disant ceci :

« Puisque tu frappes à ma porte pour demander une aide financière, je vais partager mon point de vue sur ton projet.

Tu reprends une idée qui est déjà dans l'air du temps en sollicitant tes proches pour une entreprise de crowd-sourcing.

Je n'envisage pas de te donner de l'argent ni de devenir ton mécène particulier.

Il m'arrive pourtant de donner de l'argent pour des projets.

C'est pourquoi je suggère que tu lances un kickstarter, sur Kickstarter justement, ça tombe bien : ils viennent de s'implanter en France et sont disponibles depuis le 11 mai (ou toute autre plate-forme de financement collaboratif à ton goût si tu n'aimes pas kickstarter). Un Kickstarter donc, autour d'une idée, d'un projet – par exemple un roman.

Je serai prêt à verser 100 euros pour un tel projet dans le cadre d'un kickstarter. Et même à réitérer l'expérience si l’œuvre m'a plu.

Pourquoi dans ce cas ne pas te verser directement 100 euros, pourrais-tu objecter ? Parce que je pense qu'il faut que cela participe d'un phénomène culturel qui est en plein essor en ce moment. C'est du moins ma vision de la culture aujourd'hui. »

C’était clair, net et précis. Sauf peut-être l’expression « crowd-sourcing », car à en lire mon correspondant, tel un Monsieur Jourdain des temps modernes, je faisais du crowd-sourcing sans le savoir. Il est des révélations plus douloureuses – encore que le mot sonnât comme une mâchoire se refermant sur l’innocence d’un écrivain désargenté. Mais peu importe. N’écoutant que ma curiosité, je suis donc allé voir ce qu’était Kickstarter.

Alors voilà : on y expose un projet, on indique la somme d’argent nécessaire pour monter ce projet, on décrit aux donateurs potentiels les « récompenses » (c’est le mot utilisé) qu’ils recevront en échange, puis on attend. Si au bout de trente jours, les promesses de dons atteignent la somme demandée, on touche les sous. Si la somme n’est pas atteinte, tout est annulé et on n’a que ses yeux pour pleurer – en se disant que ce fut bien du temps et de l’énergie dépensée pour rien. Oui, parce que juste pour s’inscrire, il en faut du temps ! Il faut aussi comprendre l’anglo-américain grommelé au centre d’une chambre d’écho et transmis par un téléphone tout pourri (parce qu’à un moment il faudra recopier un code transmis depuis un ordinateur anglosaxophone, bien que vous soyez sur la toute nouvelle branche supposée « française » du site…). Et puis il faut aussi scanner sa carte d’identité et l’envoyer. Ah oui, il faut une photo. Enfin, bon, au bout de trois heures (je jure que je n’exagère pas) vous lancez votre projet.

Et là, juste le temps d’aller voir votre boîte mail, et vous découvrez un message de Kickstarter vous annonçant que vous avez déjà récolté cinquante mille dollars ! (non, là je déconne).

Kickstarter est donc un site qui peut permettre à quelqu’un qui envisage de « fabriquer » quelque chose, de lancer une souscription pour en financer la réalisation. Exemple : vous demandez 1000€ pour que votre groupe puisse aller passer deux jours en studio, afin d’enregistrer vite fait quatre morceaux + une troisième journée pour le mixage à oreilles reposées (s’il vous reste des oreilles, tout dépend du style de musique). Puis pour fabriquer à l’arrache cent exemplaires d’un CD quatre titres et financer son envoi via la Poste (même pas peur !) aux souscripteurs. Cent personnes souscrivent en envoyant 10€ : ce peut être des personnes qui suivent vos concerts, et n’ont donc déjà plus d’oreilles, ou des inconnus à qui votre manager a fait croire que vous faisiez de la musique. Peu importe. L’important est d’en convaincre un nombre suffisant – car souvenez-vous, c’est « tout ou rien » : si vous récoltez des promesses de dons pour 998€ et que vous avez demandé 1000€, vous n’avez rien. Ah, c’est benêt ! Il vaut donc mieux être modeste et tout serré dans ses petits souliers quand on fixe la somme…

Un simple site pour lancer des souscriptions, alors ? Non. Car vous ne demandez pas 10€ pour recevoir votre CD mais « 10€ et plus ». Et dans la pratique, il y a des personnes qui ont envie de vous aider, au-delà du simple achat d’un futur CD, et qui vont faire une promesse de don supérieure à dix euros – voire très supérieure. Il y a donc aussi une vraie dimension de mécénat pour qui le souhaite. Et vous pouvez créer plusieurs types de « récompenses » et assortir certaines d’un nombre maximal de personnes pouvant jouer dans cette catégorie. Ainsi, vous pouvez par exemple promettre une photo dédicacée du chanteur tout nu avec son numéro de téléphone, à qui versera cent euros « et plus », et limiter le nombre d’heureux bénéficiaires de ladite photo (cinq, par exemple). Et on peut imaginer pire (peut-être avez-vous des choristes ?).

Intéressant, a priori. J’ai donc eu envie de savoir un peu ce qu’était Kickstarter. Ces gens semblent n’avoir rien à cacher et ils répondent à vos questions avant que vous ayez eu le temps de les poser. Oui, ils ont des frais et prélèvent donc un pourcentage : 5%. Il faut y ajouter les frais bancaires qui dépendent des modes de paiement des donateurs – mais ils précisent que ça sera entre 3% et 5% (à un autre endroit, ils disent entre 4% et 5%). Bon, déjà, attendez-vous à recevoir « seulement » 90% de la somme prévue. Rien à dire sur les frais bancaires sur les transferts et virements d’argent, c’est à vous de les payer, normal. Réfléchissons un instant à la commission de 5%. Kickstarter a été fondé en 2009. Ils annoncent avoir permis à plus de 80 000 projets de voir le jour, financés par 8,7 millions de personnes (on ne sait s’il s’agit de personnes différentes ou si les personnes ayant participé à plusieurs projets sont comptées plusieurs fois), pour un total de fonds récoltés de 1,7 milliard de dollars. La part nette revenant à Kickstarter (leur commission de 5%) représente donc quatre-vingt cinq millions de dollars…

Nous n’avons donc pas vraiment à faire à des militants purs et durs d’une certaine alter-mondialité mais bel et bien à un big business – avec un zeste de méchanceté on pourrait même dire une véritable pompe à fric. Quatre-vingt cinq millions de dollars sur 6 ou 7 ans, ça fait tout de même largement plus d’un million de dollars de bénéfice par mois…

Alors ? On entend souvent dire que la « nouvelle économie » reste du Capitalisme, mais sans capital – et le plus souvent sans salariés ou avec très peu de salariés. Kickstarter fait d’énormes bénéfices. Les gens qui ont lancé ce business ont fait preuve d’intelligence, ils ont su saisir l’air du temps – lorsqu’ils ne l’ont pas façonné – et plutôt que vendre des saloperies inutiles fabriquées par des esclaves dans le quart-monde, ils participent à inventer un nouveau monde. Ce n’est qu’un intermédiaire, une simple plateforme, une « ressource » comme on dit aujourd’hui. Mais in fine, ce sont effectivement des dizaines de milliers de personnes qui peuvent monter des projets qu’aucune banque ne soutiendrait !

Cela mérite réflexion. Et comme des temps-ci je suis un peu dans l’urgence – à titre personnel – j’ai réflexionné très vite (moins de vingt-quatre heures). Et j’ai décidé de signer avec Kickstarter. Non pas pour financer un roman comme me le suggérait mon correspondant, car cela me semble extrêmement compliqué – mais je reviendrai longuement sur cette possibilité dans un prochain billet. Mais pour financer le prochain livre-audio que je projette de réaliser pour la collection CyberDreams au Bélial.

Ce n’est pas un secret de dire que cette collection marche tout doucement – il n’est pas utile de se faire greffer des bras additionnels en quantité significative pour disposer du nombre de mains nécessaire pour compter les ventes. Ah, quand c’est gratuit, c’est une autre paire de manches, comme disait ma grand-mère – Ainsi « Bal à l’Ambassade », en téléchargement gratuit, est en train de devenir un bestseller – mais c’est une autre discussion comme disait plutôt mon grand-père, avant d’ajouter « de toute façon, il n’y a pas à tortiller du cul pour chier droit » (j’avoue m’être souvent demandé ce que cela voulait dire…).

Et face à ce non-secret, il y a cette évidence : il m’arrive de manger. Si !

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Or, mon prochain livre audio est une lecture de Maître Zacharius, un court roman de Jules Verne. Et son habillage sonore et musical va consister en un Poème Symphonique – pour les incultes ou ceux qui n’ont pas accès à Wikipédia, un Poème Symphonique est une longue pièce musicale inspirée par une œuvre extérieure, le plus souvent une œuvre littéraire.

Je compose donc un Poème Symphonique. Rien moins ! Et cette composition cannibalise un mini-opéra que j’avais composé il y a huit ans et que j’ai plusieurs fois évoqué dans ce blog et le complète d’un matériel inédit que j’ai commencé à composer – les abonnés à Chic Planète, ma newsletter personnelle, ont reçu en bonus de la livraison de mai un extrait de ce nouveau matériel et toute modestie mise à part, et les chevilles par sécurité préemballées tout serré tel un couple de hamsters de double bande Velpeau avant une intervention que la morale réprouve, je dois dire que les retours critiques m’ont fortement encouragé à poursuivre mes petites aventures musicales.

Evidemment, en sus de composer, j’interprète, j’enregistre et je mixe. Après avoir lu, enregistré, monté le texte de Verne. Et comme cette petite aventure devrait au final durer environ 90 minutes, ma foi, cela représente au bas mot deux mois de travail à temps plein, enfermé dans mon studio d’où je sortirai juste pour aller me coucher – et encore, je suis capable de dormir sur la moquette et sous les synthétiseurs. Oui, bien sûr, je sortirai aussi pour aller manger… et c’est là que je boucle la démonstration commencée avec la phrase ci-avant : « Et face à ce non-secret, il y a cette évidence : il m’arrive de manger. »

Mon éditeur ne peut évidemment pas financer ce projet. Je n’ai plus de revenus professionnels et, à ce jour, aucune suite à une demande de RSA déposée il y plus d’un mois. Ca commence à être chaud. C’est dans ce contexte que ma découverte de Kickstarter a été une sorte de révélation ! Avec la nécessité de faire en sorte que la souscription via Kickstarter n’entre pas en conflit avec une exploitation ultérieure dans la collection CyberDreams. Il fallait donc proposer des choses différentes – des « récompenses » différentes, pour utiliser le langage de Kickstarter. Et monter une opération sur un temps limité – en l’occurrence pendant le mois de juin.

Le cœur de l’offre, si l’on peut dire, consiste en une souscription d’un montant de « vingt euros (et plus) » permettant de recevoir un coffret de 2 CD, réalisé artisanalement, au meilleure format sonore possible. Edition signée, strictement limitée au nombre de personnes choisissant cette possibilité, et numérotée.

L’offre d’entrée car il en faut une permettant à tout un chacun d’apporter sa contribution, est une souscription d’un montant de « dix euros (et plus) » permettant de recevoir une version dématérialisée via We Transfer.

Enfin, il y a une offre que l’on peut qualifier de « pour mécène » qui permet de recevoir, en sus du coffret, un chapitre de la partition originale. On y trouve le texte de Verne, avec force annotations – indication de lignes harmoniques, portées musicales, réglages des séquenceurs et des effets, réglages des générateurs de son… Comme le texte original est en cinq chapitres, la partition du Poème Symphonique est également en cinq parties. Pour « deux cents euros (et plus) » le souscripteur peut acquérir un des chapitres – il a donc cinq lots de cette sorte. Là, c’est vraiment du mécénat… car sur le marché des manuscrits originaux, le cousin n’est pas encore coté ! ;o)))

J’allais oublier : la somme globale demandée est 2000 euros. J’y intègre la commission Kickstarter et les frais bancaires (8 à 10%), les frais de fabrication des CDs et leur envoi par la Poste (quelques euros par personne). Ce qu’il restera – si l’opération se fait – me permettra de travailler l’esprit libre, pendant deux mois. Il me semble être raisonnable quant à mes souhaits financiers, je n’ai pas de gros besoin ! (mais n’hésitez pas à réagir, si vous trouvez que je me surévalue !).

J’espère vraiment qu’un nombre suffisant de personnes seront intéressées par cette expérience de financement de ce livre audio un peu particulier, ne serait-ce par la notoriété de son auteur (je parle de Jules Verne !) et par l’ampleur du projet musical en soi. Et rappelez-vous, la règle Kickstarter est « tout ou rien » ! Donc, j’ai vraiment besoin de toutes les bonnes volontés : les petits ruisseaux font les grands fleuves, comme disait… mon grand-père ou ma grand-mère, je ne me souviens plus. Peut-être le disaient-ils tous les deux ?