(Parution initiale in Bifrost n°44 - octobre 2006, repris dans le recueil La Créode et autres récits futurs)

Tu es née le 29 septembre 1949 à Toulon. Tu es donc Balance, ascendant…

… Gémeaux. Deux signes d’air, deux signes doubles. Ce qui m’amuse, comme ma date de naissance, avec ses quatre 9, même si je ne crois pas une minute aux signes du Zodiaque. Je me sens d’ailleurs souvent double, ce qui n’a rien d’original pour un écrivain, et ce thème de l’être spéculaire revient souvent dans ce que j’écris.

De quel milieu es-tu issue ?

Petit commerce du côté maternel, à Rochechouart, en Limousin : je garde un grand souvenir des bocaux de bonbons dans la minuscule épicerie de ma grand-mère, et j’entends encore le bruit des chaînes roulant dans les tonneaux que mon grand-père lavait, sur le seuil de son chais. Il vendait du vin et en « élevait », en barriques et en bouteilles. Côté paternel, à Châtellerault, en Poitou, c’était bourgeois, mais désargenté : mon grand-père était décédé quand mon père avait deux ans et ma grand-mère ne travaillait pas. Quand je suis née, mes parents étaient tous les deux professeurs de gym, à Toulon, leur première affectation. Ils y sont restés trois ans, le temps pour ma mère de donner naissance à ses deux premiers enfants, moi qui suis l’aînée, et mon premier frère, Dominique, qui me suivait à quinze mois d’intervalle. Ensuite, ils se sont installés à Tours, où sont nés mon deuxième frère, Yves, et ma sœur, Anne, qui ont quatre et neuf ans de moins que moi. J’avais onze ans quand nous avons déménagé pour la région parisienne. Mon père avait toujours rêvé de faire des études de médecine, mais ma grand-mère n’avait pas les moyens de financer ses études. Il a donc étudié la médecine alors qu’il gagnait sa vie comme enseignant. Quand on habitait Tours, il faisait la navette entre la maison et l’hôpital de la Salpêtrière, à Paris, où on lui avait attribué un poste de prof de gym qui lui permettait de suivre ses cours de médecine dans de bonnes conditions. Il fallait quand même avoir la vocation chevillée au corps, d’autant qu’il s’est ensuite spécialisé en pédopsychiatrie. Ce qui est amusant, dans cette histoire, c’est qu’il a continué à exercer à la Salpêtrière comme psychiatre, mais payé par l’éducation Nationale qui le croyait toujours prof de gym ! Comme il soignait des enfants, il pouvait bénéficier des vacances scolaires, et il se fichait royalement d’avoir un meilleur salaire. Il a travaillé toute sa vie en milieu hospitalier, jusqu’à soixante-sept ans — la limite dans le secteur public. Incapable de se résoudre à cesser d’exercer, il a ouvert un cabinet médical et a continué jusqu’à sa mort, à soixante-dix-huit ans. C’était un anar et un passionné, un être secret et stoïque, aussi. Il avait convoyé des aviateurs anglais pendant la guerre et pris le maquis dans le Vercors où il avait vécu un drame atroce : pendant une de ses missions, tous ses amis, trahis, s’étaient fait massacrer, mais quand il nous parlait de cette période de sa vie, c’était pour nous raconter des anecdotes amusantes, jamais en ancien combattant… Frappée par la surdité, ma mère avait arrêté de travailler quand j’avais onze ans, et j’ai grandi dans un cadre où on tirait un peu la langue sur le plan financier. Les vacances se passaient en camping, mes parents voyageaient beaucoup, plutôt au sud de l’Europe, Espagne, Portugal, Italie, mais ça, nous les enfants, on adorait. Et ils ne s’accordaient guère de fantaisies : nous n’allions jamais au cinéma, par exemple. De plus, nous n’avions ni télévision ni radio à la maison, mais là, c’était un parti pris de mes parents. Durant mon adolescence dissipée, j’étais alors en seconde, je me suis fait virer entre Noël et Pâques, et le seul endroit où on a bien voulu de moi était une pension tenue par des religieuses. Ces dames étaient absolument éclairées puisqu’elles projetaient toutes les semaines, dans le cadre d’un ciné-club, les grands classiques du cinéma. Leur découverte m’a fascinée.

On lisait, chez toi ?

Ma mère était une lectrice boulimique qui nous a donné le goût de la lecture. Et quand nous étions petits, elle nous lisait des histoires. Mon premier grand souvenir littéraire reste Le Merveilleux voyage de Nils Olgersson de Selma Lagerlöff, peut-être à cause de la magie de la voix de ma mère racontant sous une petite lampe, dans la pénombre. Dès que j’ai su lire, j’ai dévoré. Lorsque nous sommes venus habiter à Saint-Maur, en région parisienne, je faisais des va-et-vient constants à la bibliothèque municipale — vu qu’il n’était pas question d’acheter grand-chose —, en plus de piocher dans la bibliothèque familiale, notamment les titres qui m’étaient interdits ; c’était bien plus intéressant comme ça ! Je lisais tard dans la nuit. Mes parents en étaient conscients et ça les embêtait sacrément vu qu’il fallait se lever tôt le lendemain matin pour aller à l’école. Nous vivions alors dans quatre pièces. Mes parents, mes frères et ma sœur couchaient dans les deux chambres de l’étage, moi dans le petit salon du rez-de-chaussée. Mon père descendait l’escalier en catimini pour voir s’il y avait de la lumière sous ma porte. Je lisais, la main sur l’interrupteur, l’oreille attentive aux grincements de l’escalier. J’essayais d’éteindre la lumière à temps, mais ça ne marchait pas toujours. La parade paternelle était de me couper l’électricité en enlevant les plombs du rez-de-chaussée. J’avais des solutions : lampe électrique et bougies. Une fois, en désespoir de cause, j’ai même lu à la lumière de la pleine lune !

Quelle enfant étais-tu ? Quels souvenirs conserves-tu de ton enfance ?

J’étais extravertie, dissipée, j’aimais bien rigoler et je me faisais renvoyer de la classe régulièrement. J’étais le genre meneur, que l’on accuse de tout, parfois à tort. Je ne vivais pas la littérature comme un refuge mais comme un plaisir. La nuit, ça m’embêtait de dormir, d’autant que mon sommeil était habité. Je regardais sous mon lit avant de me coucher ! Ce qui ne m’empêchait pas de voir des spectres informes se balader dans la pièce… à l’âge de onze, douze ans, je suis entrée en conflit avec ma mère. Ça se passait très mal. Ma mère est une femme remarquable, mais elle n’a pas supporté de devenir sourde alors qu’elle adorait son boulot et communiquer. Elle a dû arrêter de travailler, ce qui l’a beaucoup déprimée. à l’époque, on ne vous soignait pas pour ça, tant que vous étiez capable de vivre encore à peu près normalement. De toute façon, elle déteste prendre des médicaments, et je ne sais pas si elle aurait admis qu’elle devait se soigner. Du coup, elle était dans un état terrible, ne supportait plus rien et les gifles volaient. Elle le regrette mortellement, mais j’ai passé quelques années durant lesquelles elle me terrorisait.

Globalement, c’était quand même une enfance heureuse ?

Avant dix ans, oui, c’était bien, au moins pendant les vacances, parce que je détestais mon école. Je pleurais tous les matins pour ne pas y aller. J’ai même eu quelque temps une boiterie qui était peut-être d’origine psychosomatique. Après, c’était moins bien et mon père prenait la tangente, je suppose pour éviter de disjoncter à son tour. Il était peu protecteur et très peu présent, ce qui n’empêchait pas mes très bons rapports avec lui. Quant à ma mère, tout s’est normalisé avec elle lorsque j’ai quitté la maison.

Quels étaient tes centres d’intérêt durant tes jeunes années ?

J’étais sportive, contrairement à pas mal de mes camarades écrivains qui racontent volontiers qu’ils étaient bons dans toutes les matières sauf en sport. J’étais sans doute bonne en gym parce que mes parents m’avaient élevée de façon indifférenciée par rapport à mes frères. Je grimpais aux arbres, je me battais avec les garçons, pour moi il n’y avait pas de clivage lié au sexe. D’autre part, j’étais passionnée par tout ce qui était artistique et je ne me débrouillais pas trop mal en théâtre. En seconde, première, terminale, j’ai monté plusieurs pièces, dont Les Justes de Camus. Je jouais l’anarchiste Kaliayev. Cette mise en scène m’a marquée. Le thème de cette pièce n’a rien perdu de son actualité, d’ailleurs. Où finit la résistance, où commence le terrorisme ? Jusqu’où peut-on aller pour lutter contre un totalitarisme ? Ces thèmes sont revenus sous ma plume, des années plus tard. J’avais aussi eu la tentation de monter Caligula, mais il y avait beaucoup de personnages et je manquais de recrues… à partir de douze, treize ans, j’ai commencé à inventer des histoires pour ma petite sœur. Peut-être le point de départ de ma vocation de romancière est-il là ?! Quoique… je crois bien qu’avant cela, j’en inventais pour mon seul bénéfice…

Quels furent tes premiers émois littéraires ?

Durant l’enfance, j’adorais les romans de cape et d’épée : Les Trois Mousquetaires, Le Bossu… Dès que j’ai commencé à piocher dans la bibliothèque de mes parents, ça s’est élargi. Mon premier grand souvenir d’un livre pour adultes, c’est Le Serpent à plumes de D. H. Lawrence. Nous venions d’arriver à Saint-Maur, j’avais onze, douze ans, et même si je n’ai pas pu en comprendre toutes les dimensions, je l’ai encore en mémoire. Sinon, je lisais Le Club des Cinq et ce genre de titres, bien sûr. Ou Mon amie Flicka, Le Fils de Flicka et L’Herbe verte du Wyoming de Mary O’Hara, un joli souvenir… La série des Bob Morane, celle des Le Saint, de Leslie Charteris. C’était très sympa mais pas fondateur. Ce que j’aurais envie de citer, en revanche, pour les lectures avant dix ans, ce sont des bouquins plus anciens qui se trouvaient à la maison : ceux de la Comtesse de Ségur, de Benjamin Rabier, de Hergé, les Pieds Nickelés. Aussi les livres de prix aux belles couvertures rouges. C’est dans leurs pages que j’ai découvert Jules Verne avec des illustrations de rêve ! Tout cela faisait mes délices. Plus tard, à Saint-Maur, même si nous n’avions pas beaucoup de fric, et pas du tout d’argent de poche, ma mère nous laissait acheter ce qu’elle appelait des « sottisiers », c’est-à-dire des « comics » américains qui paraissaient sous forme de petits fascicules à l’italienne, mal imprimés sur papier cul, où nous retrouvions avec délectation des héros tels que Mandrake, Guy l’éclair, Flash Gordon, Buck Rogers, Prince Vaillant… qui nous arrivaient avec un certain décalage ! Ma mère ne crachait pas dessus, d’ailleurs. Elle avait des lectures éclectiques ! Par ailleurs, je dévorais tout ce qui me tombait sous la main et l’éblouissement suivant correspond à la découverte, vers seize, dix-sept ans, des poètes symbolistes, puis des surréalistes et d’Antonin Artaud.

Etais-tu une enfant, puis une adolescente rêveuse ?

Oui, bien sûr. Si tu n’es pas un rêveur, tu ne peux pas inventer d’histoires. La fiction naît du rêve éveillé, non, tu ne crois pas ?! Cela étant, je n’étais pas rêveuse dans le sens où je n’aurais pas pu avoir d’autres activités : si je passais des heures à lire, je passais aussi des heures à grimper partout (je suis assez acrophile, et les arbres étaient d’ailleurs une de mes meilleures niches pour la lecture) ou à me bagarrer avec les bandes rivales en vacances, avec mes frères pendant l’année scolaire.

Quels furent tes premiers rapports à l’écrit ?

Ils ont d’abord eu lieu dans le cadre de ma relation avec mes profs de français, plutôt privilégiée, à travers mes rédactions. Pour la petite histoire, j’avais un problème identitaire, enfant, parce que mes parents m’avaient appelée « Joëlle, Marie, Christine », mais un mouvement contraire, issu je crois de ma grand-mère paternelle, avait imposé le prénom Marie-Joëlle. Que je détestais… Je revendiquais donc mon vrai prénom, sans grand succès, jusqu’au moment où le soutien d’une de mes profs de français, en cinquième, m’a permis d’obtenir gain de cause. Cela dit, ma grand-mère a continué de m’appeler Marie-Joëlle jusqu’à sa mort ! Parallèlement, j’ai commencé à rédiger des petites histoires et j’ai commencé à vouloir écrire quelque chose de plus sérieux vers quatorze, quinze ans. Je me suis d’abord attaquée à un roman : il s’agissait d’une histoire issue de mes vacances dans l’île de Noirmoutier, une histoire d’eau… L’eau, et en tout cas l’élément liquide — voire boueux comme le « sil » du Créateur chimérique —, est un élément primordial chez moi, fondateur et sans doute érotique, ça revient dans presque tout ce que j’ai écrit. Je cachais le manuscrit, ma mère est tombée dessus, elle a assené ce verdict : « J’ai lu ton torchon. » C’était fatal. Je l’ai interrompu. J’ignorerai toujours si j’aurais réussi à l’achever, mais de toute façon, il n’avait rien d’un chef-d’œuvre impérissable. Par la suite, j’ai continué à m’exprimer en écrivant des poèmes, notamment lorsque j’étais en pension, loin de mes parents. J’en ai écrit jusqu’à dix-neuf, vingt ans, en même temps que je m’essayais à la nouvelle.

Des poèmes surréalistes ?

Certains étaient surréalistes, mais la plupart étaient à tonalité fantastique. Il faut dire qu’un autre de mes chocs littéraires avait été la découverte de l’œuvre de H. P. Lovecraft. Avant lui, j’avais apprécié Edgar Poe, et cette fiction à la charnière du fantastique et de la SF m’avait préparée à découvrir la SF dite moderne, à dix-huit ans. Henri, que j’ai connu à cet âge, et avec qui je me suis mariée à vingt ans, avait un professeur, un père spirituel pour lui, dont la femme avait une bibliothèque de SF d’enfer : la collection complète de Fiction et je ne sais combien de centaines, voire de milliers de livres. C’est elle qui m’a initiée. Et là, nouvel éblouissement ! On était en 1968, je découvrais à la fois l’amour et la politique. La nuit, je sautais le mur de ma pension pour rejoindre Henri et j’allais scander des slogans sur les barricades avant de revenir en douce au petit matin. En octobre, je suis arrivée à la fac de Vincennes, nouvellement créée. C’était l’effervescence, le tumulte, un extraordinaire mélange d’insolence et de ferveur… Alors la SF, cette littérature où l’on pouvait exprimer des idées politiques tout en se jouant de la langue avec la même liberté qu’en poésie, me paraissait géniale. Mais à ce moment-là, je ne pensais pas encore à en écrire. Le fantastique venait spontanément sous ma plume, c’était mon territoire de prédilection. Revenons à 68. Je suis inscrite à la fac de Vincennes, en Lettres et en Théâtre. C’est la première année où l’on peut étudier le théâtre, le cinéma, les arts plastiques et la musique à l’université. En théâtre, on attend Bernard Dort, un théoricien que les chevelus doivent effrayer parce qu’il tarde à investir la place. Par ailleurs, les cours magistraux sont barbants. Je vais voir ce qui se passe en cinéma. Là, nouveau choc ! On donne aux étudiants la possibilité de tenir une caméra 16 mm Bell & Howell, de travailler au banc-titre, de monter images et bande-son. Je découvre qu’un art peut apporter des éléments à tous les autres : la direction d’acteurs, l’écriture de fictions, la composition musicale, le jeu sur les décors… et je troque le théâtre pour le cinéma en même temps que je poursuis en Lettres. Voilà. J’ai réalisé un court-métrage onirico-fantastique que j’ai appelé Eaux-Mères (déjà !), qui a été sélectionné pour le festival du Jeune cinéma non professionnel de Rouen, en 1970. Pour l’anecdote, Alain Robbe-Grillet était là et présentait L’Homme qui ment. Or je trouvais qu’il y avait des points communs thématiques entre son film et mon court-métrage de misère. J’étais donc allée taper sur son épaule. Nous nous sommes retrouvés au bistrot pour discuter, avec Henri et sa minuscule épouse, Catherine, et ce salopard a passé son temps, assis à côté de moi, à me caresser le dos pendant que j’essayais de discuter avec lui, lâchant de temps en temps une réflexion acide sur mon langage. Noël Simsolo, un critique cinéma — devenu depuis écrivain —, qui avait aimé mon film, essayait de me défendre, mais le grand homme pensait visiblement à tout autre chose qu’à l’art. Le petit jeu avec sa femme Catherine, impassible, était au-delà de ma compréhension de fille de vingt ans. Je suis sortie de là écarlate, folle de rage et d’humiliation… Des années plus tard, j’ai eu une satisfaction narcissique avec ce triste sire, qui était juré comme moi au prix Apollo, mais ne venait jamais aux délibérations. Jean-Jacques Brochier recueillait son vote. Robbe-Grillet avait dit à Brochier qu’un seul titre lui donnait envie de voter, en 1983. C’était mon roman Les Maîtres-feu. Bien sûr, en tant que juré, j’étais exclue du vote, si bien qu’il n’avait pas voté du tout… Après mon court-métrage, j’ai eu envie de passer à la vitesse supérieure. J’ai réalisé tous les extérieurs d’un moyen-métrage et j’ai cherché le financement pour les intérieurs : je me suis aperçue à ce moment-là que je pouvais faire une croix sur la réalisation professionnelle. J’avais vingt-et-un ans, je rencontrais des producteurs mais, à leurs yeux, je n’avais aucune crédibilité. J’ai alors réfléchi plus sérieusement à ce que je voulais : pour écrire des histoires, il n’y a pas besoin de producteur, un papier et un crayon suffisent. Henri avait déjà acheté la machine à écrire ! De plus, j’avais mesuré en réalisant mon court-métrage à quel point le cinéma est un travail d’équipe, qu’il est illusoire de penser maîtriser toutes les dimensions de la création d’un film, que finalement tu n’es ton propre maître que lorsque tu écris romans et nouvelles. Et comme je ne manquais pas d’ambition ni de culot, je me disais : « Quand tu seras célèbre, tu réaliseras des films comme Duras ! »

Quelle était ta motivation vis-à-vis de l’écriture ?

C’est le rôle du passeur qui m’intéressait. J’avais envie de dire des choses, de montrer ce que j’avais dans la tête. J’étais une révoltée, je bouillonnais. J’étais en rupture mais pas sociopathe. D’où ce désir de communiquer, de transmettre.

Quels sont les grands livres que tu as trouvés dans la bibliothèque de ton initiatrice ?

D’abord, les classiques « majuscule », Bradbury et ses Chroniques martiennes, la série des Fondation d’Asimov, Le Monde englouti et La Forêt de cristal de Ballard, Je suis une légende et L’Homme qui rétrécit de Matheson, les nouvelles de Fredric Brown et Martiens, go home. Je crois que cette amie avait tout « Présence du Futur » chez Denoël !… En grand format, mais je ne sais plus chez quel éditeur, La Nuit des temps de Barjavel, qui m’avait tiré des larmes. Je découvrais juste ces premiers livres quand Gérard Klein a lancé « Ailleurs et demain », chez Robert Laffont. Cette amie, Odile Gréco, achetait tous les titres, les lisait et me les passait. C’est ainsi que j’ai découvert Stefan Wul dans la collection « Classiques », avec un livre qui réunissait trois de ses romans : Piège sur Zarkass, La Mort vivante et Le Temple du passé… Quels bouquins pour qui découvre le genre ! Et Klein publiait coup sur coup une série de chefs-d’œuvre : En terre étrangère de Heinlein, Ose de Farmer, Le Vagabond de Leiber, Dune de Herbert, Ubik de Dick, Un Monde d’azur de Vance, Jack Barron et l’éternité de Spinrad, Tous à Zanzibar de Brunner, La Main gauche de la nuit de Le Guin… On peut faire pire comme initiation ! Surtout que la lecture d’Ursula Le Guin me montrait que des femmes pouvaient publier de la SF sans tartes à la crème prêtant le flanc au fameux discours sur la sensibilité féminine. Et dans le même temps, ou quasi, on trouvait de la SF en poche, donc abordable pour moi, chez J’ai Lu, et je découvrais 2001 l’Odyssée de l’espace de Clarke — qui m’a permis de comprendre la fin du film de Kubrick, entre nous soit dit —, les deux chefs-d’œuvre de Sturgeon, Cristal qui songe et Les Plus qu’humains, la série du Non-A de Van Vogt, Demain les chiens de Simak, Un bonheur insoutenable d’Ira Levin, L’Île des morts de Zelazny, et les « Meilleurs récits d’Astounding Stories, Weird Tales, Wonder Stories, etc. », concoctés par Jacques Sadoul, qui avait eu l’idée géniale de fonder sa collection SF sans étiquette. Je m’arrête, il faudrait tout citer.

J’ai lu que tu aurais conçu assez tôt un livre pour les éditions Losfeld…

Oui. L’Amie-nuit. C’est mon premier vrai travail destiné à un éditeur. Je l’avais réalisé avec Henri. Le manuscrit incluait nos nouvelles fantastiques ainsi que nos poèmes ; une sorte de patchwork illustré de photos dont j’étais le principal objet. Beaucoup de photos de moi nue, du Jean-Loup Sieff avant l’heure, pour le parti pris du noir et blanc très contrasté. Certains clichés avaient déclenché l’écriture de textes, le texte éclairant la photo ou la photo ajoutant au texte, il ne s’agissait pas d’une création purement illustrative. éric Losfeld était emballé et avait décidé de nous éditer au Terrain vague, la seule maison d’éditions qui publiait à la fois les surréalistes, Ionesco, Barbarella, Emmanuelle et La Cause du Peuple ! Hélas, c’était au moment où il enchaînait procès sur procès et payait chèrement ses audaces d’éditeur de livres érotiques et politiques. à l’époque, ces deux formes de publications étaient considérées comme subversives et il se retrouvait avec une régularité de métronome en correctionnelle, avec d’énormes amendes à payer. Rien de tel que la censure économique si tu veux museler quelqu’un ! Je n’ai jamais lu son autobiographie, mais elle porte un titre éloquent : Endetté comme une mule. Notre bouquin était très cher à fabriquer, en héliogravure, les procédures ont mis Losfeld à terre et je crois bien qu’elles ont eu sa peau. Il est mort jeune, à cinquante-six ans. Donc le livre n’est jamais sorti. Je suis allée porter le projet chez Belfond, parce qu’il avait édité Lucien Clergue, mais Pierre Belfond a osé me dire que s’il avait publié ce photographe, c’était parce qu’il était le premier à montrer des poils pubiens ! Bref, nos photos et nos textes étaient très loin d’être assez provocants, et ça n’a rien donné. J’ai fait une dernière tentative chez Albin Michel. Francis Esménard a gardé pendant six mois notre improbable opus sur son bureau. Je veux croire qu’il était sincère quand il disait qu’il avait envie d’éditer ce livre mais il a fini par m’avouer que ses commerciaux ne le suivaient pas. Bref, seuls quelques fragments sont sortis dans les revues Horizons du Fantastique et Argon(1).

Tu aurais également écrit un recueil de nouvelles fantastiques…

Oui, Les Verrous de l’ombre. Juste après avoir réalisé cette « maquette » de textes et photos, j’ai rassemblé un recueil de mes propres nouvelles que j’ai montré à trois, quatre éditeurs qui m’ont renvoyé des lettres polies, à l’exception de Denoël, où l’on m’avait donné à lire les rapports de lecture, qui pointaient les qualités et les défauts des textes, et de Belfond où une directrice littéraire, Sylvie Messinger, aimait le manuscrit… mais Pierre Belfond ne partageait pas son enthousiasme ! Il s’en est clairement expliqué quand je lui ai rappelé mes Verrous de l’ombre en lui présentant notre projet photos, après avoir appris que Losfeld ne pourrait finalement pas le publier. Il n’avait pas tort. L’ensemble était impubliable en l’état. Un véritable travail éditorial aurait été nécessaire pour que les textes soient au niveau. Plus tard, deux ou trois des nouvelles du recueil m’ont servi de support pour des nouvelles plus ambitieuses, comme « Victoire », que Dorémieux a publiée en 1992 dans Territoires de l’inquiétude.

Est-il vrai que tu as fait le nègre pour un réalisateur de télévision ?!

Oui, pour le feuilleton Arpad le tzigane. La série faisait vingt-six épisodes, treize écrits par mon réalisateur, treize par un scénariste allemand (c’était une co-production). Je suis l’auteur de sept épisodes. Je devais être créditée au générique, et finalement mon nom n’est pas apparu. Et pour cause, on aurait dû me faire signer le bulletin de répartition qui permet de toucher des droits d’auteur à la diffusion. J’ai touché ce que l’on appelle la « prime d’inédit ». Ou au moins une partie de cette prime, directement versée par la maison de production. Cela dit, j’avais à peine plus de vingt ans, et ça me semblait bien payé. C’était une jolie série : de l’historique d’aventures, qui me ramenait à mes lectures enchantées d’enfance, les romans de « cape et d’épée »… Après, en 1973, on a retravaillé ensemble sur l’histoire extraordinaire du trésor de Rennes le Château et de l’abbé Saunière. Au terme d’un travail intensif — surtout pour moi, je dois dire ! —, on a pondu tous les synopsis d’une série de vingt-six épisodes et nous étions sur le point de signer, en 1974, lorsque l’ORTF a été démantelé. C’est resté dans les cartons et, finalement, quand ce réalisateur a essayé de vendre à nouveau la série, on s’est fait piquer le sujet. Il a attaqué en justice, mais trop tôt. Il aurait fallu attendre que le projet soit réalisé. Nous avons su plus tard que l’autre équipe avait changé l’écriture en cours de route, sans doute pour éviter d’être prise en flagrant délit de plagiat. On était à deux doigts de gagner le procès sur l’obligation de réserve des chaînes, mais on l’a finalement perdu en appel.

As-tu travaillé, durant ta carrière, sur d’autres projets audiovisuels qui n’auraient pas vu le jour ?

Oui. Beaucoup plus tardivement, puisque c’était à la fin des années quatre-vingts. Après avoir recollaboré à l’écriture des séries d’animation pour la jeunesse Les Mondes engloutis et Rahan, j’ai été sollicitée par un producteur pour l’écriture d’une série 26 x 26’ de SF, tous publics, qui aurait mêlé les techniques du live, de la 2D et de la 3D. J’avais écrit la bible, le pilote, les synopsis des vingt-six épisodes, on avait le réalisateur, Wojtek Siudmak avait accepté de travailler sur les personnages, les vaisseaux, les décors, et il avait exécuté des dessins préparatoires, les éditions J’ai Lu avaient donné leur accord verbal pour la novellisation de la série et Canal + s’intéressait au projet… Malheureusement, nous avions également besoin de l’accord d’autres chaînes, vu l’ampleur du projet, et notre producteur n’avait pas les épaules assez solides pour emporter le morceau. C’était en cours, en 1989, quand j’ai quitté Paris. Incapable de suivre l’évolution du projet de près, j’ai laissé tomber. Mais ça existe, il y a tout un univers, et je ne désespère pas d’en faire quelque chose un jour, peut-être une série de BD, si l’occasion se présente.

A quoi te destinais-tu, au départ ?

Quand je suis entrée à la fac, je voulais clairement faire du théâtre, et comme je ne doutais pas de moi, je pensais à la fois jouer, mettre en scène et, pourquoi pas, écrire les pièces que je monterais. à l’époque, je suivais des cours de théâtre à Paris, en plus de mon cursus Lettres et Cinéma à Paris VIII. Puis j’ai découvert le cinéma et décidé d’explorer cette nouvelle voie. En fait, toutes les activités artistiques me tentaient sauf la musique, peut-être : même si je n’étais pas une mauvaise pianiste, j’avais appris à la schlague, à l’âge de sept ans, avec une prof sadique qui vous tapait sur les doigts à la règle quand vous faisiez une fausse note. Je garde un souvenir cauchemardesque de mes séances chez elle avant l’école — où déjà je détestais aller —, et des petits matins d’hiver où je courais dans les rues nocturnes, glaciales et désertes, pour arriver à l’heure. Ajoute à ça que le calvaire se répétait à la maison, ma mère veillant sur moi comme l’huile sur le feu et les exercices de Czerny s’ajoutant aux devoirs scolaires, et tu auras une petite idée de la détestation que j’éprouvais pour mes cours. Les parents ne devraient jamais imposer à leurs enfants de réaliser leur rêve à leur place. Ma mère avait regretté d’avoir dû se contenter d’apprendre le violon quand elle aurait tant aimé jouer du piano. Ado, j’ai joué plus volontiers de la guitare, mais sans que cela se transforme en passion. Ce qui m’intéressait, en fait, c’était de composer des chansons à partir de mes poèmes. à part la musique, j’aimais les arts plastiques, modeler et peindre, réaliser des affiches. Mais la vie vous conduit parfois sur des pistes imprévues. En 1975, Evelyne Lowins, une amie rencontrée à la fac qui tenait la chronique cinéma d’Horizons du Fantastique, m’a dit qu’une place était à prendre à la tête de la revue, suite au départ de Marianne Leconte. Je me suis présentée, j’ai été retenue et j’ai donc succédé à Marianne, dans l’ignorance totale des circonstances de son départ, sinon sa mésentente avec le directeur / financeur de la revue, Dominique Besse. Marianne n’a pas du tout apprécié que quelqu’un prenne sa suite, ce qui pouvait se comprendre vu les circonstances, si bien que j’ai pénétré dans le milieu précédée par une réputation d’enfer. Heureusement, Michel Jeury m’a soutenue lors de la première Convention — c’était à Bordeaux, si mes souvenirs sont bons — où il m’a fallu affronter le microcosme. J’avais rencontré Michel chez le réalisateur d’Arpad le Tzigane qui voulait porter à l’écran ses « Vierges de Borajuna », parues dans Horizons du Fantastique. Pour la petite histoire, Dominique Besse était effectivement invivable et, par la suite, Marianne est devenue une copine ! Je ne suis restée qu’un an à la tête de la revue avant de démissionner, mais cet épisode a été très important pour moi. Sans lui, je ne me serais sans doute jamais lancée dans l’écriture de nouvelles de SF… et j’aurais suivi une tout autre voie en littérature. à partir de là, j’ai opté franchement pour l’écriture. D’autant que mes rencontres avec les producteurs ne donnaient rien. Soyons clairs : leur idée était de me mettre dans leur lit mais sûrement pas de me confier une caméra. Or je me serais déshabillée, si nécessaire, pour jouer dans un film ou une pièce de théâtre, mais j’avais quelques principes d’une rigidité parfaite : hors de question de coucher avec un producteur pour obtenir le financement d’un film !

A partir de là, tu te consacres surtout au journalisme ?

Oui, j’écrivais des articles et je faisais des reportages dans une publication Filipacchi sur la parapsychologie, L’Inconnu, où j’étais entrée après m’être fait piquer la signature d’une interview du sociologue Jean Duvignaud sur les sectes, et être allée faire valoir mes droits. J’en suis partie quand, Michel Caen aux manettes, on commençait à réviser un peu trop mes papiers. Ensuite, j’ai surtout travaillé comme critique de cinéma, pour Vampirella, Creepy, et surtout L’écho des savanes, où la rubrique me permettait d’avoir la fameuse « carte verte » qui permet d’entrer gratuitement dans tous les cinémas. Une merveille ! J’ai travaillé aussi pour L’écho des savanes / spécial USA, avec Henri, sous le pseudonyme de J. H. Winterhall. On écrivait des récits déjantés, comme le compte rendu d’un festival de cinéma fantastique… inventé de toutes pièces, avec des tas d’astuces sur les titres en anglais. On hurlait de rire en écrivant ça, mais on s’était débrouillés pour rester crédibles. Alain Schlockoff, le rédacteur en chef de L’écran fantastique et directeur, alors, d’une grand-messe du cinéma fantastique et de SF qui se tenait tous les ans au Grand Rex, trouvait incroyable de ne pas y avoir été invité ! Une autre fois, en 1980, on avait fait le Tour de France dans la caravane publicitaire et on en a publié le compte rendu, réel, cette fois, mais… du point de vue d’un extraterrestre !

Le dernier support auquel tu aies collaboré, plus récemment, est la revue de BD [à suivre], dans laquelle tu faisais des critiques de SF, c’est bien ça ?

Ce n’est pas si récent que ça, en fait. Quand j’ai décidé d’arrêter le journalisme après la publication des Olympiades truquées, et de me donner deux, trois ans pour voir si je pouvais m’en sortir en écrivant de la fiction, c’est la seule rubrique que j’ai continué d’assurer. Je ne sais plus exactement quand j’ai commencé (je n’ai jamais noté avec précision mes collaborations diverses, qu’elles soient de fiction ou de non-fiction, dommage pour mes futurs bibliographes si j’en ai un jour), mais c’était sans doute au début des années quatre-vingts, et j’ai gardé ma rubrique SF jusqu’à l’arrêt de la revue, en 1998.

Où publies-tu tes premières nouvelles ?

J’ai publié quelques textes poétiques dans Horizons du Fantastique et Argon. Mais ma première vraie nouvelle est sortie dans L’étoile des autres, une très jolie revue hélas faiblement diffusée et qui a passé comme un météore. Lorsque Frémion et Sadoul ont retenu pour Univers « Qui sème le temps récolte la tempête », j’étais sur un petit nuage, ça m’a donné confiance. Et je ne me suis plus arrêtée. Michel Jeury m’a aidée, plus tard, en me donnant quelques conseils d’écriture, et surtout en m’indiquant de faire attention aux adverbes que j’utilisais à profusion et avec lesquels je bataille toujours ! Depuis son roman Le Temps incertain, je n’avais pas cessé de suivre et d’admirer son œuvre. J’avais une grande confiance en lui. Ses conseils m’ont été très précieux.

« La Créode », elle aussi publiée dans Univers, est ta première grande nouvelle. Qu’avais-tu voulu faire, à travers elle ?

Quand je travaillais pour L’Inconnu, j’avais exploré le vaudou haïtien. Dans le panthéon vaudou, il existe un dieu très populaire, qui s’incarne sous la forme d’un serpent, et qui est double : Damballah Weddo, sous sa forme masculine, Aida (ou Ayida) Weddo, sous sa forme féminine. Cette complémentarité-gémellité-dualité était restée gravée dans ma mémoire. Par ailleurs, les reptiles me fascinent, j’adore saisir une couleuvre pour le plaisir de la sentir s’enrouler et se dérouler autour de mon bras, sans peur, passé les premiers instants de la capture. Ajoute à cela que le thème de l’androgyne premier est fondateur, pour moi… et tu comprendras comment est née cette nouvelle. Dont j’avais déjà rédigé, avant de commencer l’écriture, le passage le plus poétique où les deux êtres, indivis, dialoguent, à la fin, juste avant que Damballah se jette sur le lion, je ne sais pas si tu t’en souviens : « Ayuda, ma sœur douce et cruelle, ma sœur liquide, ma sœur d’eau vive… » Il est rare que j’écrive un passage d’une nouvelle hors continuité. Mes textes sont rarement écrits très vite, mais toujours d’un seul jet. Il est extrêmement rare que je touche après coup à leur construction. Pour en revenir à « La Créode », je voulais aussi montrer un monde où l’on a établi par la dictature une sorte d’utopie, afin de résoudre les problèmes de surpopulation et, accessoirement, les fléaux du racisme et du sexisme. Mais comme je le développerais pas mal ensuite dans le reste de mes écrits, le monde est chaos, et vouloir contraindre ce chaos dans une forme d’ordre est voué à l’échec.

1980 représente un tournant pour toi puisque tu obtiens le Prix Rosny pour « La Créode », justement, et publies ton premier roman, Les Olympiades truquées, chez Kesselring.

Ce fut effectivement une bonne année, sauf si l’on considère que Kesselring était en perte de vitesse. Cela étant, Les Olympiades truquées est un roman qui a touché le public : il a connu quatre éditions, il est étudié en fac de pharmacie (!), il est toujours disponible. Et ce, alors que Stéphanie Nicot l’avait descendu en flammes lors de sa publication et que Jacques Sadoul, à qui je l’avais plus tard proposé pour réédition chez J’ai Lu, m’avait dit qu’il vaudrait mieux que je l’oublie dans un tiroir. Il faut dire que l’image Kesselring était lourde à porter. Pour ma part, sans m’engager spécialement pour cet éditeur, j’avais néanmoins publié une nouvelle dans le premier numéro d’Alerte, une autre dans une antho érotique, Les Lolos de Vénus. J’aimais bien Bernard Blanc, qui dirigeait la collection « Ici et maintenant » (par opposition à la collection de Gérard Klein « Ailleurs et demain »). à l’époque, j’appréciais sa guerre ouverte contre l’establishment et ses provocations m’amusaient… La réédition Fleuve Noir, si elle m’a valu un nouveau prix Rosny, ne rend pas tout à fait justice au livre d’origine. J’avais dû dissocier les deux histoires parallèles qu’il raconte : pour des raisons de longueur, il me fallait partager le livre et je ne voulais pas couper bêtement, au milieu. Un exercice de style intéressant, parce que j’avais dû ajouter un personnage pour que le premier volume, centré sur la nageuse, fonctionne. Cette greffe avait échappé à ceux de mes lecteurs qui connaissaient la première version, ce qui m’avait amusée et satisfaite. Cela dit, lorsque Gilles Dumay m’a proposé une troisième édition à la fin des années quatre-vingt-dix (chez le Bélial’ / Orion), j’ai été ravie qu’il souhaite le rétablissement de l’histoire originelle. J’ai donc retissé ensemble les deux versions… et bien sûr supprimé le personnage devenu surnuméraire.

Pourquoi avoir choisi le thème du clonage pour ton premier roman ?

C’est très curieux, la façon dont ça s’est passé, parce qu’en fait le tout premier roman que j’aurais dû écrire est Chromoville. Mais je mûrissais depuis longtemps aussi l’idée des Olympiades truquées et l’écriture de celui-là s’est imposée. Peut-être parce que je sentais que ce roman serait plus facile. De fait, quand je suis partie l’écrire, à la montagne, je l’ai pratiquement achevé en six semaines. J’ai traîné sur la fin encore deux ou trois mois, mais il avait été quasi bouclé. Je l’ai donné en lecture à Bernard Blanc et à élisabeth Gille (qui dirigeait « Présence du Futur »). élisabeth venait de prendre La Guerre olympique de Pierre Pelot, le mien faisait doublon, mais Bernard avait accepté le manuscrit quasi par retour du courrier, et j’étais contente de publier dans sa collection. Ensuite, j’ai écrit Chromoville que j’ai proposé à élisabeth. Elle en avait lu et beaucoup aimé le début, « Les Polychromes », que Frémion souhaitait publier dans Territoires du Tendre, et que j’ai ensuite édité sous forme de sérigraphie pour la Convention de Quétigny, en 1982. Malheureusement, élisabeth m’avait dit que si elle prenait la nouvelle, elle ne pourrait ensuite accepter le roman. J’ai donc renoncé à publier « Les Polychromes » dans l’antho de Frémion, et j’ai proposé une autre nouvelle, « Hétéros et Thanatos », qui est une sorte d’épilogue au roman, et qu’elle a détestée. Sadoul, lui, l’a trouvée très bien ! Il l’a publiée dans Univers en 1982. Quand élisabeth a lu Chromoville, elle a eu le sentiment de tenir entre ses mains des nouvelles artificiellement reliées ensemble, alors que c’est sans doute mon livre le plus travaillé, avec une construction par enchâssement en sept grandes parties, chaque personnage introduisant le personnage principal de la partie suivante. J’ai montré le manuscrit à Sadoul. Il l’a refusé en me disant qu’il n’en aimait pas du tout la première partie (celle qui avait eu l’heur de plaire à élisabeth !) et qu’il me faudrait aussi retravailler la fin. Comme j’aimais le roman tel qu’il était et n’avais pas envie de le reprendre, je l’ai mis de côté et j’ai écrit dans la foulée Les Maîtres-feu, que Jacques Sadoul a aussitôt accepté pour J’ai Lu. L’année suivante, au moment où il préparait son programme de publication, il m’a annoncé qu’il aimerait bien me publier autre chose. Il avait repensé à Chromoville et cèderait sur le début si j’acceptais de revoir la fin. J’ai relu le manuscrit, admis que la fin avait un côté « chute des tours » assez faiblard, et l’ai révisée rapidement. Jacques m’a dit ensuite avec un petit sourire entendu que c’était mon meilleur livre, et c’est aussi celui de mes titres qui s’est le mieux vendu, autour de quarante mille exemplaires. Pour mon troisième J’ai Lu, Le Créateur chimérique, nouveau problème. Jacques aimait bien le début, il avait fait l’effort de lire la fin qu’il aimait aussi, mais il s’endormait au milieu. Il me demandait donc une révision et un élagage drastique. Il faut dire que j’ai toujours proposé mes livres bruts de décoffrage, et quand je viens de finir un manuscrit, je suis incapable de voir où le bât blesse. Pour Le Créateur, qui développait l’idée de « La Créode », et auquel je tenais beaucoup, j’ai cherché de l’aide. J’ai ainsi eu onze premiers lecteurs, que je remercie au début du livre. Il y avait, entre autres, Gérard Klein et Jean-Claude Dunyach, lesquels m’ont donné de très bonnes idées stylistiques. Le souci, c’est que ma dizaine de lecteurs ne lésinaient pas sur les suggestions, mais qu’elles étaient souvent si contradictoires que j’ai décidé de laisser dormir le texte. Un an après, je l’ai sorti de son tiroir et cette fois, j’étais capable de trouver les points faibles. En l’espace de trois semaines, j’avais fini la révision. Jacques ne s’était pas trompé, l’histoire patinait bien vers le premier tiers, mais contrairement à ce qu’il m’avait suggéré, je n’ai pas fait subir une cure d’amaigrissement au livre, ou juste comme ces chirurgiens esthétiques du Brésil qui enlèvent lagraisse du ventre des filles pour la réinjecter dans leurs fesses, histoire de les galber ! Bref, si j’ai enlevé des passages, j’en ai ajouté d’autres là où je m’étais montrée trop elliptique, et mon récit s’est trouvé dynamisé.

Les Maîtres-feu me paraît, je suis d’accord avec Sadoul, beaucoup plus intéressant que Les Olympiades truquées. Qu’avais-tu voulu raconter dans ce qui est devenu ton premier J’ai Lu ?

Un autre de mes grands thèmes : racisme et colonisation. Je ne voulais pas du schéma classique, où l’on montre comment les méchants colons écrasent les malheureux colonisés, mais bien mettre en scène le triomphe joyeux de ces colonisés, en trompant l’attente du lecteur. D’ailleurs, j’essayais d’être toujours en décalage par rapport à cette attente supposée, et certains lecteurs me l’ont reproché. Tu sais, le genre de lecteurs qui aiment les points sur les « i » ! Pas mes lecteurs favoris… Je voulais aussi mettre en scène le choc de deux civilisations très différentes, avec quelques confrontations savoureuses.

En 1983, année où sortit Les Maîtres-feu, tu publies ton premier roman pour la jeunesse, Nunatak, qui est rapidement suivi par Kidnapping en télétrans (1984) et par La Fille de Terre Deux (1987), romans qui amorcent une nouvelle carrière…

Je n’aurais jamais eu l’idée d’écrire pour la jeunesse si les éditions Casterman n’avaient pas lourdement insisté pour que je publie dans leur collection « L’Ami de poche ». Dans un premier temps, j’avais décliné l’invitation, puis j’ai rencontré Jean-Hugues Malineau, le directeur de collection. Il aimait mon univers, cherchait des textes courts, et m’assurait qu’à part le sexe et la violence, j’avais toute licence pour écrire à mon habitude, puisque je m’adresserais à des ados. J’ai lu Psychanalyse des contes de fées de Bettelheim pour me conforter dans l’idée que je pouvais mettre des grosses bébêtes, leur faire subir les avanies les plus horribles, bref, y aller franco. Et j’ai écrit ce roman, effectivement sans concession, où l’on retrouve quelques-uns de mes thèmes. à partir de là, d’autres éditeurs pour la jeunesse m’ont sollicitée à leur tour. Je commençais l’écriture de mes livres avec un contrat et une avance non négligeable pour qui vit de sa plume, et je me sentais attendue. C’était rassurant et agréable, d’autant que je me sentais libre d’écrire ce que je voulais.

Prends-tu un plaisir particulier à mettre ta plume au service des enfants et des adolescents, ou bien s’agit-il pour toi à chaque fois d’un pur exercice de style ?

Eh bien, je trouve que nous devons un peu plus à nos lecteurs ados que des exercices de style. Si j’avais envisagé d’en écrire sous cet angle, je n’en aurais réalisé qu’un seul. Non, pour moi, c’est un vecteur intéressant, une façon comme une autre de faire passer ses idées, au moins pour ceux qui pensent que c’est important de les transmettre aux jeunes. Quand j’ai commencé à publier, il y avait sacrément besoin de changer l’image de la femme dans la littérature jeunesse et j’avais envie de mettre en scène des héroïnes qui ne soient pas des potiches et qui soient les égales des héros masculins… Le plus dur pour moi, c’est d’écrire pour les huit-douze ans parce que, là, tu ne peux pas te permettre une prose compliquée. Tu es obligé de trouver la poésie, le rythme et la richesse de l’histoire avec des phrases et des mots plus simples et j’ai de vraies difficultés avec ça. Pour les adolescents, j’écris comme pour les adultes, il n’y a aucune autocensure de ma part. Au moins stylistique. Question contenu, ma noirceur s’estompe dans mes livres jeunesse, mais finalement, c’est rafraîchissant. Ou du moins, ça l’était, parce que j’ai cessé d’écrire pour la jeunesse ces dernières années. Les conditions proposées aux auteurs se sont considérablement dégradées : diminution des droits, des avances, etc. Plus grave, depuis une décennie, on constate un mouvement interventionniste sur les textes qui n’épargne même pas les auteurs chevronnés. Je n’ai pas envie de me faire renvoyer un manuscrit accepté, mais entièrement raturé en rouge, parce que l’éditeur souhaite des textes formatés. Je me suis toujours battue pour le statut des auteurs : avant même d’écrire mon premier roman, je militais déjà, au côté de Frémion, sous la présidence de Marie Cardinal, au Syndicat des écrivains de Langue Française, le SELF, qui existe encore aujourd’hui dans le giron du Conseil Permanent des écrivains — le président est… Yves Frémion ! Quand je me suis mise à écrire pour la jeunesse, j’ai adhéré à La Charte. Une poignée d’écrivains à la création de cette association, et aujourd’hui, pas loin de huit cents auteurs jeunesse, tu imagines ! La Charte a obtenu, entre autres, que les animations scolaires ou les débats dans les festivals soient rémunérés. Enfin, en 2004, nous avons fondé à quelques-uns ADA, l’association des auteurs du Languedoc-Roussillon, pour défendre le statut de tous les créateurs en littérature. J’en suis provisoirement présidente, mais j’espère que je serai vite relayée parce que nous commençons à gérer pas mal d’adhésions et des budgets importants, et je peine. Tout ça pour dire que je marche à reculons quand des éditeurs osent une proposition indigne. Cela dit, il en reste quelques-uns, dans les marges, qui font encore du très bon boulot. Ou de nouveaux qui se lancent et dont la qualité des livres et de la relation aux auteurs te donne envie de publier chez eux.

Par ailleurs, Jacques Sadoul te confie le soin de lui succéder à la tête de l’anthologie annuelle Univers, le temps de trois éditions (1983, 1984 et 1985), lesquelles constituent les meilleurs millésimes de la série…

Jacques dirigeait Univers en plus de tout le reste, il n’avait donc pas trop le temps de s’en occuper. Il déléguait le défrichage, faisait un choix dans les nouvelles que ses lecteurs lui proposaient mais avait envie que quelqu’un s’en charge d’une façon plus sérieuse. Il m’a proposé le bébé et je l’ai accepté car je trouvais que c’était un défi très intéressant. Ce qui me stimulait, au départ, c’était la confrontation entre les textes anglo-saxons et les textes français. Il m’est arrivé à plusieurs reprises de refuser des nouvelles que j’aimais bien mais qui ne collaient pas du tout avec ce que je voulais pour la revue, c’est-à-dire de la SF et non du fantastique ou de la fantasy. Aujourd’hui, je serais sans doute plus œcuménique, le genre a évolué, mais à l’époque, je voulais cerner le propos, trouver une unité et coller avec ce que je pensais être l’attente des lecteurs. C’était un énorme travail qui me prenait à chaque fois six mois de l’année. Eh oui, je suis quelqu’un de très consciencieux ! Je faisais retravailler les auteurs français et j’avais la réputation d’être féroce et pinailleuse. Pour l’anecdote, c’est avec moi que Pierre-Paul Durastanti, qui avait vingt ans à l’époque, a traduit son premier texte. Il est devenu mieux qu’un excellent traducteur, il est au top, aujourd’hui, mais il m’avait rendu un texte plein de scories, ce qui était normal pour une première tentative. Je l’avais embêté en reprenant point par point tout ce qui n’allait pas et la pilule avait du mal à passer. Néanmoins, sa traduction avait été publiée. Et je crois que je lui ai fait acheter son premier Robert & Collins !

Que t’a apporté cette expérience ?

Elle m’a apporté beaucoup, notamment avec la correction des traductions, même si j’avais déjà une bonne idée sur la question puisque j’avais rewrité pour J’ai Lu les romans de Barbara Cartland. Pour Univers, j’ai été horrifiée de découvrir les pratiques de certains traducteurs qui jouissaient d’une très bonne réputation. Certains supprimaient les phrases qui les embêtaient ou, faute d’ouvrir un dico, affadissaient les textes originaux, d’autres ajoutaient des phrases et, ce faisant, commettaient allègrement des contresens ! à la fin, j’étais si agacée de perdre un temps fou en révisions que je me suis mise à traduire moi-même. Je ne regrette rien : en voyant les défauts chez les autres, tu finis par les reconnaître chez toi, mais c’était une expérience aussi stérilisante qu’enrichissante. Ça me bouffait trop de temps, je ne parvenais plus à écrire pour moi… et je n’étais évidemment pas payée en conséquence. Voilà pourquoi j’ai dû arrêter.

Vient alors Chromoville…

C’était un livre de révolte, moins guilleret que Les Maîtres-feu. J’avais alors quelque chose de très noir en moi et qui devait sortir. Je sentais une chape de plomb peser sur la société, je ne suis pas une enfant de 68 pour rien, et je voulais mettre en scène cette ville comme une entité d’une beauté terrible, parce que mise au service d’un régime totalitaire. C’est un livre post-cataclysmique bien dans la mouvance de ce qu’on écrivait à ce moment-là, avec des thèmes importants pour moi comme l’idée de révolte et de révolution contre toutes les formes de domination — notamment l’oppression sexuelle —, et le corps utilisé comme instrument de coercition, le corps manipulé, transformé, le corps instrument politique, un autre des thèmes qui traversent quasi tous mes romans.

Quels étaient tes rapports avec Jacques Sadoul ?

Excellents. On riait beaucoup, tous les deux ! Il m’aimait bien en tant qu’écrivain et avait une grande confiance en moi. Il disait qu’il n’y avait que deux personnes en qui il avait une parfaite confiance littéraire pour des travaux du type d’Univers : Gérard Klein et moi. J’étais très flattée car j’aimais beaucoup le travail éditorial de Gérard. En fait, Jacques était pour moi un ange tutélaire, un père en édition. Même si j’aurais aimé qu’elle se traduise par une prise de risque de sa part vis-à-vis de l’écrivain que j’étais, il m’avait accordé sa confiance, et si je n’ai pas publié davantage chez J’ai Lu, c’est vraiment de mon fait.

Tu arrêtes Univers, et pourtant, dix ans plus tard, tu publieras de nouveau deux anthologies, pour la jeunesse, je crois ?

Oui, tu te dis que ça me démangeait ? Je te rassure, ça n’avait rien à voir avec la crise d’urticaire du directeur littéraire. Là, j’avais été guérie quand Patrick Siry m’avait proposé de diriger une collection « Aventures » dédiée jeunesse pour sa nouvelle maison d’éditions, ça devait être en 1989/90. Joël Houssin dirigeait la collection SF et Daniel Riche la collection Fantastique, tous les deux pour les adultes. J’étais très excitée et j’avais prospecté tous azimuts, fait travailler des auteurs, bossé pendant plusieurs mois, quand je me suis aperçue par hasard que Siry avait proposé la même chose à quelqu’un d’autre, Daniel Fondanèche, si mes souvenirs sont bons, et qu’il nous mettait en concurrence. J’étais folle de rage, mais j’avais été vraiment idiote de me mettre au travail sans contrat. J’ai mis Siry en demeure de me signer ce fameux contrat, le travail était assez avancé pour qu’il puisse juger de la validité du projet et des auteurs que je proposais, et comme je n’obtenais pas gain de cause, je me suis cassée. Siry aussi s’est cassé, d’ailleurs, sa maison d’édition a sombré peu après ! Je suis allée proposer le projet au Fleuve Noir, mais ils n’ont pas donné suite, et comme je ne voulais pas bloquer plus longtemps les textes ou les projets des auteurs, j’ai rendu à tout mon petit monde sa liberté. En fait, j’ai réalisé les deux anthos dont tu parles à la demande de Michel Piquemal, qui dirigeait cette collection destinée essentiellement aux Centres de documentation des collèges. Nous avons fait ensemble la Petite anthologie du fantastique, parce que je n’avais pas le temps à l’époque de faire un choix de nouvelles et j’avais juste accepté de rédiger la préface et les interfaces théoriques sur le fantastique entre les textes. Et puis Michel a eu envie qu’on sorte une Petite anthologie de la science-fiction pour l’an 2000. J’ai accepté, c’était plus facile à gérer dans la totalité, et j’ai fait une présentation du genre, en illustrant chacun de ses sous-genres, fiction spéculative, fantasy, space opera, hard science, etc., par une ou des nouvelles. L’éditeur a foiré la sortie du livre, 2001 au lieu de 2000, ce qui était râlant par rapport à l’une des nouvelles, mais ce sont deux anthos qui marchent bien.

Juste après Univers, tu travailles de nouveau pour la télé, à travers les séries d’animation Les Mondes engloutis et Rahan.

C’est Christian Grenier qui m’avait présentée à la productrice, Nina Wolmark, pour la deuxième série des Mondes engloutis. Elle cherchait des scénaristes. L’avantage des séries d’animation, c’est que même si les producteurs se taillent la part du lion en se réservant la plus grosse part du gâteau « droits d’auteur », ça reste bien payé. J’avais déjà donné, je connaissais le principe et je savais à quelle sauce j’allais être mangée. Le scénario télé, c’est de l’écrit sans enjeu littéraire, tu peux vraiment t’amuser en apposant ta marque et ton univers même si tu pars d’une « bible » avec des personnages prédéterminés. Pour Les Mondes engloutis, j’étais libre de mes épisodes. Pour Rahan, on adaptait les bandes dessinées. C’est un travail que je réalisais très facilement et qui a continué à m’apporter longtemps de substantielles rentrées d’argent. Ces séries, surtout Rahan, ont vraiment été diffusées partout dans le monde francophone. Cela dit, c’est un piège total, la télé, parce qu’on y est si bien payé, par rapport à l’édition. Pourtant, un scénario n’a pas vocation à être lu. Il ne deviendra jamais une œuvre impérissable. Il sera transformé en images et il ne sert à rien d’user d’une écriture littéraire. Au contraire, si tu mets des mots trop compliqués, les producteurs grimpent au mur. Le seul moment où l’écriture importe concerne les dialogues. Parce qu’ils sont destinés à être dits par des acteurs, tu as intérêt à ce qu’ils soient à la hauteur. C’est pour ça que les noms de scénaristes que les gens connaissent sont ceux des dialoguistes, comme Michel Audiard…

Tu publies peu de nouvelles entre 1985 et 1990 mais ton meilleur roman, Le Créateur chimérique, sort en 1988.

« La Créode » avait connu un certain succès et on me relançait régulièrement en me demandant quand je ferais quelque chose de plus conséquent avec cet univers. Or je n’ai jamais souhaité écrire de suites à mes nouvelles ou à mes romans, je trouve plus excitant de me renouveler et de passer chaque fois à autre chose. Et puis, quand Raymond Milési a commencé à préparer son anthologie Pathologie du pouvoir, pour la série « Mouvance », et m’a invitée à y participer, j’ai imaginé « Fontaraigne », une autre nouvelle située dans cet univers. Et j’ai vu tout d’un coup comment articuler un roman, en apportant de plus en plus d’éléments au lecteur sur ce monde étrange. C’est finalement devenu mon livre le plus ambitieux. On y retrouve le thème du corps et de l’identité sexuelle, comme dans tous mes livres : une guerre des sexes, un déséquilibre existant depuis nos origines entre hommes et femmes. Si ce thème est si présent chez moi, c’est peut-être parce que j’ai été élevée d’une façon indifférenciée par mes parents. J’étais l’aînée, suivie par deux frères, de quinze mois et quatre ans plus jeunes ; on a donc fait un duo puis un trio. Ado, je me conduisais comme un garçon. Comme je l’ai dit, je grimpais aux arbres, je me battais comme un chiffonnier, je faisais des trucs pendables et je ne sais pas à quelle occasion je pouvais être coquette. Jusqu’à six, sept ans, ma mère adorait me mettre de jolies petites robes, mais par la suite j’étais le plus souvent en jeans, et je sais gré à mes parents de ne m’avoir jamais contrainte dans une pseudo « identité de fille » car je suis arrivée quasi à l’âge adulte sans avoir jamais eu l’idée qu’il pourrait y avoir une vraie différence d’attitude vis-à-vis des garçons et des filles. Je me suis aperçue tardivement qu’il y avait pourtant bel et bien des différences et qu’elles se traduisaient par des clivages insupportables. Je n’ai jamais été féministe au sens militant du terme, je ne me suis jamais inscrite dans un mouvement féministe, mais il y avait un vrai décalage entre la façon dont je me vivais comme fille à l’égal des garçons et l’image de la femme que me renvoyaient les médias et l’environnement professionnel. Jeune, le problème ne se posait pas. Ça a commencé à l’université et ça s’est accru lorsque je suis devenue journaliste. Il était manifeste que j’étais la petite nana que les mecs essayaient de faire entrer dans leur lit. Ça m’agaçait furieusement car j’avais envie qu’on me voie comme une interlocutrice susceptible de parler d’égal à égal et non comme une petite nana à baiser. La situation était exaspérante et c’est pour ça que j’ai commencé à écrire pour la jeunesse, avec l’idée de montrer des personnages de filles qui ne soient pas uniquement la vierge, la putain ou la maman. Donc, pour revenir au Créateur chimérique, j’ai résolu le problème de l’identité sexuelle et du sexisme, puisqu’il n’y a plus deux sexes mais un seul et que la reproduction se passe par scissiparité. On donne naissance à un double de soi-même. On retrouve là un autre de mes thèmes dominants. Je veux parler du double spéculaire qui me travaille en tant qu’écrivain : processus de dédoublement, schizophrénie, quand tu nous tiens… Récemment encore, j’ai repris le thème dans Pollen. La conclusion du Créateur chimérique est une interrogation : peut-on se passer des sexes ? Le double du personnage principal naît blanc dans un monde peuplé d’êtres noirs et on trouve ainsi dans ce roman un autre des thèmes qui courent dans tout ce que j’écris : la différence. Comment l’accepter, comment l’investir, comment elle est rejetée, niée, écrasée, ou comment elle peut devenir un enjeu politique. On trouvait enfin dans ce livre les thèmes de l’intégrisme et de l’immortalité : comment supporter l’immortalité si la personne que tu aimes le plus au monde vieillit et meurt, et si tu n’as plus personne autour de toi. Un thème exploré au cinéma dans Highlander.

Ce roman te vaut un Grand Prix de la SF française amplement mérité !

Ce prix m’a fait énormément plaisir, d’autant que c’est une des rares années où il était subventionné ! La remarque semblera peut-être vénale, mais quand on vit de sa plume, on préfère les prix dotés, comme tu peux t’en douter.

Que penses-tu des prix, toi qui as été juré de l’Apollo entre 1980 et 1990 et du Grand Prix de l’Imaginaire de 1999 à aujourd’hui ?

Pour le Prix Apollo, tout se passait d’une façon extrêmement correcte sauf que certains membres du jury, comme Robbe-Grillet, ne venaient jamais. Pour le GPI, un travail de défrichage toute l’année permet aux jurés, via une grosse présélection, de découvrir les livres les plus importants avant le vote final, même s’ils n’ont pas eu le temps de tout lire pendant l’année. On a créé des commissions dans l’espoir de ne pas passer à côté d’un titre indispensable : elles ont pour charge de lire un maximum de titres par catégorie, et de donner des pistes aux autres membres du jury, charge à ces derniers d’alerter telle ou telle commission sur un livre important qui n’aurait pas été mentionné… Bien sûr, aucun jury ne peut se targuer d’avoir déniché la perle rare, et il est illusoire de prétendre à l’exhaustivité, le nombre des titres en lice est monstrueux, donc on pourra toujours critiquer l’existence des prix et avancer qu’ils sont inutiles. N’empêche, un prix littéraire, ça reste un argument commercial. Je prends l’exemple du vin : si tu veux en acheter dans un supermarché et que tu n’y connais pas grand-chose, tu vas privilégier celui qui a reçu la médaille d’or au concours général agricole, non ?! Tu vas acheter cette bouteille-là, plutôt que celle qui est à côté et qui n’a aucune marque qui la distingue ? Eh bien, c’est pareil pour un lecteur lambda : il entre dans une librairie, il voit un bandeau sur un livre et il va prendre ce livre plutôt qu’un autre pour peu que la quatrième de couverture soit accrocheuse. Ça peut donc avoir un impact.

J’ai le sentiment que tu as, à partir de là, un peu de mal à trouver un projet destiné aux adultes qui te motive vraiment, d’où le fait que tu écrives seulement de courts romans jeunesse.

Avec Le Créateur chimérique, j’étais arrivée à un certain aboutissement du traitement de mes thèmes, momentané (j’avais toujours envie d’écrire !), mais les sollicitations des éditeurs jeunesse étaient fortes et satisfaisantes sur un plan économique, d’autant que publier en jeunesse entraîne une kyrielle d’animations rémunérées dans les bibliothèques, salons du livre ou en milieu scolaire. Il est vrai que je me suis un peu fait piéger. Jusque-là, j’avais toujours travaillé à mes risques et périls et tout d’un coup on me donnait de l’argent pour écrire. Quand on te propose de l’argent après lecture d’un simple synopsis, avant que tu aies écrit la moindre ligne, c’est un gros signe de confiance, tu te sens attendu, cela me rassurait. Au passage, c’est en jeunesse que j’ai découvert le roman historique, c’est une porte que je n’avais pas envisagé d’ouvrir jusque-là. Il y a eu un déclic et je me suis aperçue qu’il pouvait être aussi fascinant d’écrire sur des événements du passé que d’écrire des textes imaginant le futur. J’ai d’abord publié chez Hachette Comme un feu de sarments, devenu dans sa réédition Le Vin de la colère, qui met en scène la révolte des vignerons en Languedoc, en 1907… et ma maison de vacances, une ancienne ferme qui se trouve au point focal des événements. Puis Les Diables blancs chez Gallimard : la Commune de 1871 au moment de la Semaine Sanglante, la déportation des Communards en Nouvelle-Calédonie et leur confrontation à la grande révolte kanake de 1878. Enfin, La Colonie perdue, au Seuil, dont j’avais trouvé le sujet, l’installation réelle d’un colon en Nouvelle-Calédonie à la charnière xixe-xx e, en préparant le roman précédent. Mes deux livres parus chez Gallimard et au Seuil ont été écrits, à la demande de mon éditeur, « comme pour des adultes ». Ils sont d’ailleurs plus longs que des Fleuve Noir, époque « Anticipation », on ne peut pas dire que ce sont de « courts romans jeunesse ». Avec cette niche littéraire, j’ai trouvé un créneau qui me permettait d’exprimer des idées importantes sans contrainte majeure. à ce moment-là, je pensais être arrivée à un niveau honorable sur le plan de l’écriture, de l’exposition des thèmes, de la façon de construire et mener un livre, et j’estimais que j’étais en droit d’attendre qu’un éditeur me signe un contrat sur synopsis pour un roman « adulte ». Or Jacques Sadoul ne voulait pas me donner d’avance, ce n’était pas dans les habitudes de J’ai Lu et il n’entendait pas y déroger. Si j’avais obtenu gain de cause, j’aurais sûrement continué à publier chez J’ai Lu.

Tu t’éloignes alors mentalement de la SF ?

Pas du tout. L’Océanide est de la pure SF. Mais il est vrai qu’il y a eu un hiatus de plus de dix ans en ce qui concerne les romans de SF pour adultes. Je le répète, les éditeurs jeunesse me proposaient de l’argent, la télé m’en procurait, et comme je n’en recevais pas d’un éditeur « adultes », je n’écrivais pas pour les adultes. J’en avais marre. Je trouvais que les éditeurs se foutaient de la gueule des auteurs et de la façon dont ils peuvent vivre. Néanmoins, Jacques Sadoul, puis son assistante, Marion Mazauric, me relançaient régulièrement. Je leur avais soumis deux projets, et ils s’étaient montrés particulièrement intéressés par le sujet de Pollen… sans plus de garantie, mais au milieu des années quatre-vingt-dix, j’avais envie d’écrire de nouveau un roman de SF adulte. Là-dessus, Henri est opéré d’un cancer début 1997. Je parviens à écrire la première moitié de Pollen en 1998 et cède à la pression de Marion qui veut lire le manuscrit en cours de route, sans attendre. Le problème, c’est qu’elle ne me répondra pas avant plusieurs mois, pour la bonne raison qu’elle s’apprête à lancer sa maison d’édition, qu’elle ne peut m’en faire part tout de suite, mais qu’elle souhaite garder mon manuscrit sous le coude. Et moi qui attends son feed-back, je suis dans l’incapacité de me remettre à l’écriture. Arrive l’automne, elle me parle enfin d’Au diable vauvert, sa maison d’édition, et m’annonce qu’elle veut y publier Pollen. Je tente de replonger dans mon récit, mais impossible, je suis bloquée. Entre-temps, j’avais accepté de publier dans la collection « Quark Noir », chez Flammarion. J’avais signé un contrat sur synopsis, à-valoir raisonnable à l’appui (enfin !), avec une deadline à l’été 1999. J’ai dû abandonner l’écriture de Pollen et attaquer le thriller. Pour couronner le tout, Henri a été opéré d’une métastase au foie en mai 1999 et j’ai écrit mon « Quark Noir », Lentement s’empoisonnent, pendant sa chimiothérapie, toutes les nuits cet été-là, jusqu’à quatre heures du matin, pour être présente la journée. Mon père est mort en 2000, ma belle-sœur en 2001, une année particulièrement éprouvante. Je me souviendrai toujours du festival des Utopiales où je devais animer un débat sur l’antho masculine érotique de Jean-Marc Ligny, Eros Millenium, qui répondait à l’antho féminine, Cosmic Erotica, à laquelle j’avais participé. Je venais d’apprendre que ma belle-sœur était en phase ultime de son cancer, j’étais bouleversée, j’avais passé l’après-midi dans ma chambre à essayer d’organiser mes notes pour le débat, dans une sorte de brouillard hébété, en me demandant pourquoi diable j’avais accepté de me trouver une nouvelle fois dans la situation d’animer une table ronde avec plus d’une dizaine d’auteurs. Là-dessus, le moment fatidique arrive, je présente — trop longuement — les auteurs dont j’avais pris le parti de lire le tout début des nouvelles, ils étaient si nombreux que j’oublie Jean-Claude Dunyach… ce qui finit de m’arracher le peu de moyens qui me restaient, fard à l’appui, mes joues m’en cuisent encore ! à la fin du débat, Jean-Claude est venu me dire : « Je t’adore, Joëlle, mais qu’est-ce qu’on s’est ennuyés ! » et, tout ce temps, j’avais l’impression d’être à côté de moi-même, en décalage, si bien que lorsque j’ai téléphoné à Henri pour lui annoncer les nouvelles familiales, ce qui est sorti d’abord, comme une blessure bien saignante, c’est : « J’ai foiré mon débat. » C’est vraiment un mauvais souvenir, même si James Morrow m’avait dit, très — trop ? — gentiment, que c’était très bien. Et tout ce que la maladie et la disparition de ma belle-sœur avaient réactivé s’est tristement confirmé pour Henri l’année suivante avec une nouvelle métastase au foie, très difficile à opérer… Ça ne libère pas l’esprit pour travailler. Surtout que ma mère avait accusé le coup après la mort de mon père, et qu’il fallait lui apporter du soutien. Toute cette période a été très difficile pour moi. J’avais bloqué sur Pollen jusqu’en mars 2001 où j’ai inauguré la Résidence d’auteurs du Diable vauvert, qui avait été mise en place par l’association de Marion Mazauric et la mairie de Vauvert, avec des subventions du Centre Régional des Lettres et du Centre National du Livre. Cette résidence a été libératrice. J’ai terminé Pollen en un mois et le roman est sorti en 2002.

N’as-tu pas été tentée, durant ce que tu viens d’appeler un « hiatus », de passer à une littérature plus réaliste ?

Si. Avant de commencer Pollen, j’avais écrit Schlitte !, un roman de littérature blanche, comme disent les auteurs de Noir. Plusieurs directeurs littéraires ont souhaité le publier… ils se sont tous fait débarquer, la dernière en date, une fille très sympa, chez Belfond. Je l’ai toujours dans mes tiroirs, avis aux amateurs ! Sinon, je vais commencer l’écriture d’un autre roman contemporain, mais peut-on parler de littérature réaliste ? Ce sera clairement un roman fantastique. Jacques Chambon devait le publier en « Imagine », chez Flammarion. Mais je ne vais pas laisser ce projet dans mes cartons. L’histoire se passe entre la France et le Québec, où je suis allée à plusieurs reprises. J’ai fait des repérages, j’ai rencontré les Indiens chez qui se déroule l’intrigue, et j’ai vraiment une doc d’enfer !

Tu publies en 1996 Hurlegriffe chez Encrage, le premier de tes deux recueils de nouvelles.

C’est Gilles Dumay qui a voulu ce recueil et qui a choisi les nouvelles. J’étais très contente parce que ce livre donnait une nouvelle vie à des textes déjà anciens ; si l’on excepte le texte inédit, « Les ésthètes », la nouvelle la plus récente devait remonter à 1988. En plus, c’est grâce à Hurlegriffe que Laurence Decréau, directrice de la collection « Quark noir » où j’ai publié Lentement s’empoisonnent, m’a découverte. Elle aimait bien la sensualité de mes textes et ça lui a donné envie de découvrir mes romans. C’est une éditrice curieuse.

Tu fais ton retour chez les adultes en 1999 avec Lentement s’empoisonnent, justement. Quel plaisir as-tu pris à t’inscrire dans l’édifice « Quark noir » ?

J’étais au départ du projet, c’était assez jouissif de délirer avec son initiatrice, Laurence Decréau. En décidant de publier des thrillers à fondement scientifique, Laurence avait d’abord pensé à des auteurs de Noir. Puis elle s’est dit que pour obtenir des romans bétonnés sur le plan scientifique, il valait mieux s’adresser à des auteurs de SF. Voilà pourquoi, à part Gérard Lecas, elle avait pris contact avec Richard Canal, Pierre Bordage, Jean-Pierre Andrevon… et moi. J’ai publié en cinquième position parce que j’ai traîné, comme d’habitude ! Trois ou quatre auteurs de notre sérail se sont greffés ensuite, comme Ayerdhal ou Christophe Lambert. Jacques Barbéri, Jean-Claude Dunyach et quelques autres devaient poursuivre, mais Laurence Decréau était fatiguée de ramer sans le moindre suivi de Flammarion pour accompagner son boulot, et elle a décidé de saborder la collection. à l’époque, il n’y avait pas de romans sur les OGM, la transgénèse, les dessous pas forcément catholiques des procédures des labos pour valider des médicaments ou des vaccinations, et ça m’intéressait d’écrire sur ce sujet. J’ai pu mesurer effectivement que le service de presse Flammarion ne produisait pas le moindre effort pour promouvoir le titre. En Languedoc-Roussillon, où j’habite, il m’avait été très facile de décrocher télé, radios et presse auprès de journalistes inconnus, sur un tel sujet. Et j’ai d’autant plus râlé quand la collection s’est arrêtée peu après.

Tu fais, en 1999 également, une expérience théâtrale avec Voyage en Domitienne. De quoi s’agissait-il, au juste ?

C’était un travail de commande très intéressant : sept villages proches de Béziers sont regroupés en Communauté de communes sous l’appellation « La Domitienne » et ils voulaient qu’un écrivain travaille sur leur histoire en écrivant une pièce de théâtre qui serait montée localement. J’ai imaginé une fiction se déroulant en partie dans un autobus, lequel transporterait ses spectateurs de village en village avec des « stations » où, chaque fois, une scène serait jouée. Finalement, le comédien principal nous a fait faux bond et on a présenté le spectacle sous forme de café-théâtre, dans le cadre de cafés littéraires dans les sept villages… avec un succès étonnant. On déplace vraiment les foules dès qu’on leur parle d’elles-mêmes !

Pollen, ton dernier roman de SF pour adultes, paraît au Diable vauvert…

Il a vraiment fallu que je m’isole pour en venir à bout.

Tu as toujours eu tendance, je crois, à t’isoler pour écrire tes livres ?!

C’est vrai, j’ai besoin dans ces moments de quitter l’endroit où je vis et où les sollicitations m’empêchent de me mettre devant ma feuille. Dans l’idéal, pour démarrer un roman, il faut que je m’isole ; si j’ai un blocage aussi. Il m’est déjà arrivé de louer un appartement pour me débloquer, pour me réapproprier mon histoire et mes personnages, entrer en totale immersion.

Es-tu d’accord pour dire avec moi que Pollen est en quelque sorte un prolongement du Créateur chimérique ?

Je n’ai en aucun cas voulu faire un diptyque. Le Créateur chimérique est fondé sur la mythologie et tourné vers l’imaginaire. Pollen est beaucoup plus tendu, on n’y trouve pas de digressions métaphoriques. En plus, ce n’est pas le même sujet : Pollen pose la question du rapport homme-femme. Ce qui n’est pas le cas du Créateur chimérique, lequel posait la question du sexe et de l’identité sexuelle. Ce n’est pas le même point de vue. Par ailleurs, si tu prends Chromoville, tu as également le thème du double, du féminisme, de l’exploitation de la femme par l’homme, de l’identité sexuelle. Dans Les Olympiades truquées, tu as déjà le problème de l’identité sexuelle, du double, du féminisme inversé. En réalité, ces thèmes courent dans tous mes livres et, du coup, on ne peut pas parler de diptyque. Pollen est un livre « pro-mec », d’ailleurs, ce n’est pas un brûlot féministe.

A ce sujet, penses-tu être un auteur féministe ?

Le problème, avec ce mot, c’est qu’il renvoie à un certain militantisme. Or je trouve qu’il y a eu des excès dans le militantisme féministe. Ce qui ne m’a pas empêché d’aider les militantes du MLAC, le Mouvement de libération de l’avortement et de la contraception, au début des années soixante-dix. Pour qu’il soit possible d’interrompre une grossesse sans être obligée de passer par une officine clandestine. Ayant été confrontée moi-même au problème de l’avortement clandestin, j’étais bien placée pour savoir qu’il fallait légiférer là-dessus. Une femme doit pouvoir disposer de son corps. C’est valable pour tout être humain, d’ailleurs. Il y a une autre bataille à gagner, aujourd’hui, qui est le droit de mourir dans la dignité, c’est-à-dire que le législateur doit donner à quiconque le moyen d’interrompre sa vie quand il la juge insupportable.

Et si je te disais que tu as une écriture féminine ?!

Ça me ferait grimper au mur d’agacement ! Prends Madame Bovary : si tu ne savais pas que c’est Flaubert qui a écrit, aurais-tu les moyens de décider si l’auteur est une femme ou un homme ? Même chose pour de nombreux textes de Sturgeon. Et rappelle-toi ce que ce même Sturgeon disait d’Alice Sheldon, alors connue sous le seul nom du mystérieux James Tiptree Jr ? « Cet auteur ne peut être une femme ! » Quand Gilles Thomas écrivait L’Autoroute sauvage, quels lecteurs du Fleuve Noir imaginaient qu’elle s’appelait Julia Verlanger ? Un bon écrivain est capable d’écrire sur la sensualité, les couleurs, les odeurs. Quelqu’un comme Jean-Claude Dunyach est très fort là-dessus. Pour autant, écrit-il comme une fille ? Tout cela m’agace d’autant plus que, lorsque j’ai commencé à écrire, on m’affirmait que j’écrivais comme un homme. Qu’est-ce que ça veut dire ? Il y a juste de bons et de mauvais écrivains !

Dans Pollen, page 106, tu écris : « … elle fantasmait la “mise bas”, une parturition animale, saignante, excrémenteuse, et elle en était révulsée… » C’est terrible !

Pourquoi « terrible » ?! Je pense qu’il faut avoir le désir d’enfant chevillé au corps pour en avoir aujourd’hui. C’est sûrement une grande joie que d’avoir un enfant, à chaque fois que j’ai un nourrisson dans les bras, je craque, mais les bébés grandissent, ça devient une sacrée responsabilité. J’ai tenu à distance l’idée d’en avoir pendant des années en me disant que ce serait pour plus tard et puis, finalement, je me suis très bien trouvée de ne pas être passée à l’acte. Ni moi, ni Henri ne ressentions de pulsion irrésistible pour la reproduction ! J’ai d’excellents rapports avec les enfants des autres… pour autant, je ne sais pas si ce serait pareil avec les miens. Il est difficile d’être patient, d’élever un enfant sans péter les plombs, sans s’angoisser au moindre truc. Je suis d’un naturel très anxieux et, si j’avais des enfants, j’aurais certainement du mal à gérer.

N’est-ce pas l’accouchement qui te dégoûte ?

Pas du tout, la naissance est un événement magnifique et ce doit être un moment extraordinaire dans la vie d’une femme… surtout maintenant que les accouchées peuvent bénéficier de la péridurale ! Ce que j’écris à ce sujet dans Pollen correspond au point de vue d’un personnage qui n’a assisté qu’à des naissances animales. Et il ne s’agit pas du point de vue de l’auteur ! J’ai contemplé, et même de très près, comme pour ma chatte, des naissances animales et ça me fascinait.

As-tu pris, jeune, la décision de ne jamais avoir d’enfants ? Disons… avant d’écrire Le Créateur chimérique…

Non. Le sujet me travaillait, mais la décision n’était pas prise d’une façon claire. Ni Henri ni moi n’en voulions au début de notre vie de couple. Ensuite, j’ai souvent entendu ce genre de discours : « Qu’attends-tu pour faire un enfant ? », « Une femme n’est pas une femme si elle n’a pas eu d’enfant ». Il y a une pression sociale autour de ça qui est assez monstrueuse et qui a évidemment provoqué chez moi une résistance. Que la question se pose dans mes livres était logique… Compte tenu de l’éducation des filles, de cette pression et de l’obligation qu’elles ont d’assumer leur fonction de mère avec leurs enfants, que reste-t-il aux femmes comme espace pour avoir des passions aussi mangeuses de temps que l’écriture ? Je tire mon chapeau bien bas à celles qui réussissent à les préserver. En ce qui me concerne, je sais que si j’avais eu des enfants, j’aurais dû arrêter la création littéraire, je n’aurais pas pu tout assumer. Mes frères et ma sœur ont des enfants, Henri a des neveux également, j’ai d’excellents rapports avec eux. Mais avec des ados, ce serait peut-être plus conflictuel parce que je n’ai pas une patience d’ange. Comme j’ai eu des rapports tendus avec ma mère, je ne voulais pas revivre ça avec mes propres gosses. Si j’avais été sûre d’avoir des garçons, j’aurais peut-être sauté le pas plus facilement. De toute façon, je pense qu’il faut avoir ses enfants jeune, d’une façon pulsionnelle, parce que plus on réfléchit, plus on se persuade que c’est une folie de mettre des gamins au monde aujourd’hui. Alors que ce monde ne pourra s’en sortir que par la décroissance. Dans les années quatre-vingts, quand je me posais la question « oui ou non ? », le monde qui nous entourait n’était pas franchement enthousiasmant. Autant nous avons été des privilégiés de vivre notre vie de jeunes adultes dans les seventies, autant les choses se sont dégradées méchamment par la suite. Et ne parlons pas d’aujourd’hui…

Tu dis que tu n’aurais pu écrire tout en t’occupant d’une famille. Aussi, comprendrais-tu que l’on dise que tes livres sont un peu tes enfants ?

Je crois que ça m’agacerait ! Si j’avais eu des enfants, j’aurais sans doute trouvé d’autres moyens de créer moins coûteux en énergie qu’écrire des romans. Donc, si mes livres sont mes enfants, c’est uniquement sur un plan métaphorique, et, certes, la gestation peut être longue et il y a un moment où le livre se sépare de toi. Lorsque ton manuscrit est accepté par un éditeur, il ne t’appartient plus, en tout cas pas de la même façon. Comme un enfant le jour où il sort de ton ventre… La comparaison est pertinente. Certains parents feraient bien de mesurer cette évidence : les enfants qu’ils ont mis au monde ne leur appartiennent pas.

Tu avais annoncé un recueil de tes nouvelles fantastiques, finalement jamais paru, sous le titre de Rêves d’encre.

Il devait rassembler certaines de mes nouvelles pour la jeunesse mais n’a pas trouvé preneur. Les éditeurs jeunesse ont très peur de publier des nouvelles. Là encore, il avait intéressé plusieurs directeurs littéraires, le dernier en date chez Magnard. Un seul des textes, Le Roi des limaces, est finalement sorti en « one shot » chez Magnard, dans la collection « Les Petits fantastiques ».

Ton univers est assez peu scientifique, même si tu dis t’intéresser, par exemple, à la génétique.

J’ai toujours fait un effort documentaire pour mes livres et dès qu’il est question, aussi peu que ce soit, de science, je vais toujours me documenter : je respecte mon lecteur et suis très attentive à ce que je raconte. Si tu lis Lentement s’empoisonnent, tu auras la preuve que je peux écrire un livre fondé sur un plan scientifique. La science m’intéresse assez pour que je sois abonnée à La Recherche depuis le numéro 1, par exemple… Cela dit, après Hiroshima et Nagasaki et la remise en question de la science toute puissante, la SF s’est emparée des sciences dites « molles » (sociologie, ethnologie, philosophie, etc.) et on a commencé à lire des bouquins un peu plus intéressants, de mon point de vue, avec l’apparition d’auteurs tels que Sturgeon, Le Guin ou Farmer… Des romans qui ne se contentaient plus de la quincaillerie SF, mais proposaient une réflexion sur l’homme. Ce que je préfère, en SF, c’est cette interrogation. Et les bouquins qui ont une dimension humaniste.

Comment présenterais-tu ton univers, ta singularité ?

Si je le résumais en un mot, mon univers, c’est la révolte. Depuis le début, depuis mes premières histoires, j’ai des personnages qui sont en opposition. Contre l’ordre établi, une hiérarchie, une pression de l’autre sexe. à l’intérieur de cette écriture de la résistance, on trouve un certain nombre de thèmes récurrents. Colonisation, racisme, sexisme, problèmes posés par l’Autre quand il est différent. Et l’Autre, comme on l’a vu, c’est aussi le double, le semblable, le frère, l’image spéculaire, narcissique, mais aussi dangereuse en ce qu’elle pose le problème de l’image de soi, et in fine de l’identité sexuelle. Enfin, comme on l’a vu aussi, le thème du corps trafiqué, modifié, exploité, enjeu politique ou social court aussi dans la plupart de mes livres.

Michel Jeury avance : « Joëlle écrit du lieu de son enfance(2). »

C’est vrai. L’enfance est le seul lieu où l’on n’a pas encore appris à faire de concessions, où l’on n’a pas commencé à dealer avec les compromissions. C’est la Pureté. Au sens de l’intégrité du comportement individuel. C’est sûrement pour cette raison que j’ai souvent mis en scène des ados dans mes romans, de façon très inconsciente au début.

De quel matériau pars-tu lorsque tu commences un texte ?

Les points de départ sont variables. Les Olympiades truquées est sans doute issu d’un intérêt pour le sport noble, donc sans dopage, induit par mes parents profs de gym. Et j’avais par ailleurs lu des articles sur le clonage qui m’avaient fascinée. En 1979, c’était un thème encore peu exploré dans la fiction. La question fondatrice du roman, c’est : « Si tu fais naître un clone de quelqu’un que tu as aimé et dont tu ne supportes pas la disparition, retrouveras-tu cette personne ? » Et la réponse ne fait aucun doute pour moi : « Bien sûr que non. » Imagine un homme qui ne supporte pas la disparition de sa femme, fait naître un clone et l’élève. Il est dans une dimension paternelle alors qu’il voudrait être dans une dimension amoureuse. C’est un truc impossible, de l’ordre de l’inceste. Pour Les Maîtres-feu, le départ était l’idée de la planète colonisée où les autochtones sont des sauriens intelligents et quasi immortels (on trouve déjà l’idée d’immortalité dans une de mes premières nouvelles : « Qui sème le temps récolte la tempête », Univers 09). Pour Chromoville, c’était la ville-ziggourat aussi belle que mortelle puisqu’elle est le symbole d’un monde impitoyablement injuste et hiérarchisé, avec ses strates dédiées et colorées par castes. En fait, on sait parfois exactement d’où nous vient une idée, mais la plupart du temps, c’est une alchimie mystérieuse, qui m’échappe plus qu’aux trois quarts. Il n’y a que mes quatre romans historiques, finalement, dont je saurais exactement retracer la genèse. J’ai trouvé le sujet du dernier en date, Les Amazones de Bohême, paru en 2006 chez Robert Laffont, en préparant un texte sur les Amazones destiné à accompagner un très beau portfolio de Philip Caza, en 1996. Un mythe fondateur de Prague, présenté dans une vieille encyclopédie comme historique, une guerre de filles contre le prince de Bohême, au viiie siècle. C’était un sujet en or, et je me suis juré de le transmuter en roman ! Et là, on peut parler précisément du matériau, parce qu’avant de commencer à écrire, la période où tu te documentes et où tu accumules livres, monographies, coupures de presse et notes prend toujours plusieurs mois. Cela dit, quand j’avais préparé mon thriller, j’avais accumulé presque autant de doc, et j’avais rencontré une bonne dizaine de scientifiques de divers bords. Là aussi, je peux expliquer sur quoi le livre se fonde !

Quelle est chez toi la part de la préparation, de la construction, du mûrissement et de l’improvisation ? Quelles sont les étapes ?

Là encore, c’est variable. Si tu prends Les Olympiades truquées, la gestation a été longue. J’ai lu des bouquins sur le sport, je me suis documentée, même si ça n’apparaît pas forcément, et ce roman était devenu l’Arlésienne. J’en parlais à tout le monde alors que je n’en avais pas écrit une ligne. Je me suis isolée, et je l’ai écrit en moins de deux mois. L’écriture de Chromoville m’a pris plus de temps. D’abord venir à bout de la première nouvelle, puis définir mes personnages, mes sept chapitres, le fait que le livre serait construit par enchâssement, que la ville serait une entité, fût-elle fantôme, et non un simple décor. Il y avait une vraie ambition littéraire. Après, l’écriture de mon roman Les Maîtres-feu a été très rapide, guère plus de deux, trois mois si mes souvenirs sont bons, au fil de la plume et par association d’idées, après m’être documentée sur le volcanisme. Je savais quelle allait être l’histoire, la rencontre entre les humains et les sauriens, la volonté des humains de voler cette extrême longévité aux sauriens, le tout avec le problème du racisme et du colonialisme. Je n’avais aucun schéma préétabli, et l’écriture a été purement jubilatoire. Pour l’anecdote, je me suis aperçue très tardivement de la dette que j’avais vis-à-vis de Stefan Wul et de Piège sur Zarkass. Ma scène finale est une citation inconsciente de ce roman. Ensuite, on a vu tout à l’heure que Le Créateur chimérique était assez élaboré, lui aussi. Pollen, c’est différent. J’avais pas mal de fiches, sur les personnages notamment, car il y en a beaucoup, ou sur la chronologie de l’installation des humains sur ce monde, mais le livre n’a pas été construit avec autant de rigueur que Chromoville ou Le Créateur chimérique. Je me suis donné beaucoup plus de liberté. Après tout, les plus grandes satisfactions que l’on a, en écrivant, on se les donne en se surprenant soi-même. Mon roman dont j’ai le plus verrouillé l’histoire avant l’écriture — et c’est logique puisqu’il s’agit d’un thriller —, c’est Lentement s’empoisonnent. J’avais dix-sept pages serrées de synopsis.

Qu’en est-il de l’intégrale des nouvelles de Theodore Sturgeon que tu devais co-diriger pour Jacques Chambon chez Flammarion ?

Flammarion a complètement laissé tomber l’idée de la publier. C’est un crève-cœur, parce que nous avions fait un boulot d’enfer, avec René Beaulieu. Je ne m’y serais jamais mise sans René, il faut bien le dire, et c’est d’ailleurs lui qui avait procédé au premier écrémage. Ensuite, on a sélectionné ensemble et j’ai servi d’interface avec Jacques. Nous étions partis pour cinq fort volumes, ce que Jacques appelait « une intégrale raisonnée », c’est-à-dire une sélection des meilleurs textes, dans l’ordre chronologique. Il y avait — il y a toujours ! — beaucoup d’inédits magnifiques, surtout des novellas qui n’avaient pas été publiées en France à cause de leur longueur, j’imagine. On avait fait un sacré travail de défrichage. Si on peut aujourd’hui s’appuyer sur l’intégrale publiée aux USA, lorsque nous avons commencé à travailler sur le projet, peu de volumes étaient parus…

T’inspires-tu de tes rêves pour écrire ?

Très peu. à la différence d’auteurs comme Jean-Pierre Andrevon qui a beaucoup écrit à partir de ses rêves. De toute façon, quand je rêve, c’est plutôt cauchemardesque ! Des cauchemars récurrents, qui plus est.

Quand et comment travailles-tu ?

J’écris la nuit. La fiction, en tout cas. C’est le moment où tu es sûr qu’il n’y aura pas d’interférence. Jusqu’à Lentement s’empoisonnent, j’écrivais mes nouvelles et mes romans à la main, au brouillon, avant de saisir à l’ordinateur. Avec ce roman, j’avais le couteau sous la gorge puisque je devais venir à bout de la rédaction pendant les deux mois d’été. J’étais obligée de me lancer directement au clavier. Et je me suis aperçue que le gain de temps constaté bien des années auparavant pour tout le reste de ma prose : critiques, préfaces, scénarios, traduction, etc., était également vrai pour la fiction. Si bien que pour Pollen, j’ai hésité entre les deux techniques et suis passée de l’une à l’autre. Ensuite, le pli était pris et j’écrivais au clavier. Maintenant, je crois que je ne reviendrai plus en arrière. Travailler à l’ordinateur ne me permet peut-être pas de gagner autant de temps que je le pensais au début, ça permet trop d’aller-retour et de repentirs, mais il est évident que c’est un outil formidable pour visualiser avec clarté son histoire. J’ai toujours écrit d’un seul jet, mais du coup, j’avais des brouillons très raturés, sauf dans les moments de grâce où ma plume courait seule sur le papier, et il vient un moment où la page devient confuse. On n’a jamais ce problème à l’ordinateur. Sinon, je n’ai pas de techniques particulières pour me mettre au travail, ni de rituels. Je peux travailler n’importe où, et d’autant mieux si ce n’est pas chez moi, si l’endroit est calme et si je n’y suis pas interrompue par l’une ou l’autre contingence, du style répondre à son courriel, au téléphone, ou s’occuper de la lessive !

Que mets-tu de toi-même dans tes textes ?

Je me projette dans tous mes personnages. Même les pires ! Je les habite tous. J’ai toujours eu la passion du déguisement. Cela va bien avec le thème du double, je suppose. Je dois être plus qu’un peu schizoïde !

Quel plaisir prends-tu à imaginer des mondes ?

On revient toujours à l’acte du démiurge. L’écrivain donne la vie, même si c’est une vie de papier. Il jouit d’une vraie toute-puissance, sur son univers aussi bien que sur les créatures qui l’habitent. Même quand des personnages t’entraînent sur des chemins imprévus, ces chemins restent issus de toi, sinon il y aurait moins d’angoisse à les voir s’ouvrir parfois sur un abîme… Et lorsque tu écris de la SF, tu es encore plus créateur qu’en littérature blanche puisque, en principe, tu crées un univers différent, et quelquefois, radicalement étranger. C’est à la fois ludique et vertigineux. Et aussi mégalo, je suppose, quand le projet est ambitieux…

Quels sont les auteurs que tu aimes ? Tes admirations ? Tes influences ?

Depuis mes lectures d’enfance, j’ai gardé ma curiosité pour toutes les formes de littérature, mais Antonin Artaud est toujours mon auteur-phare et j’emporte religieusement avec moi au moins un de ses livres à chaque fois que je pars écrire hors de chez moi. Avant, lorsque j’avais un blocage, je me plongeais dans son œuvre et je trouvais le déclic ! C’est moins vrai maintenant, mais il m’arrive encore de chercher l’image salvatrice qui me sortira d’affaire. Un autre livre qui m’est aussi indispensable qu’un fétiche, c’est le dictionnaire Le Petit Robert. Je n’imagine pas de partir écrire sans en emporter un exemplaire. C’est une fabrique à rêves… et à nommer ! Mais bon, ce n’est pas un auteur ! Comme je le disais plus tôt, Lovecraft avait été ma grande lecture coup de poing, au sortir du surréalisme, et juste avant de découvrir la SF. D’abord Démons et merveilles, je m’en souviens encore, un 10/18 tout dépenaillé, je ne sais pas où j’avais récupéré ce livre, mais quelle claque ! Puis La Couleur tombée du ciel et Dans l’abîme du temps. Juste après, je commençais à lire de la SF, mais je n’y voyais aucune incompatibilité d’autant que, comme tu le sais, j’écrivais des textes fantastiques, j’avais acheté Dagon, un grand format paru chez Belfond à la couverture d’un rose impossible ! Je l’ai toujours dans ma bibliothèque. Ces nouvelles de Lovecraft sont sans doute fondatrices, pour moi, par l’usage que cet auteur faisait de la mythologie. La dimension mythique de l’histoire du monde est devenue part intégrante de mes écrits. Et, comme tu peux l’imaginer, j’adore la trouver chez d’autres auteurs. Hier chez Zelazny, aujourd’hui chez Gaiman, pour donner deux exemples… Stefan Wul a lui aussi joué un rôle important pour moi. Avant de le découvrir, à vingt ans, en « Ailleurs et demain Classiques », j’avais déjà écrit des nouvelles, et mes descriptions étaient balzaciennes : ton personnage arrive et tu le décris de A jusqu’à Z. Avec Wul, je m’apercevais que je n’étais pas obligée de donner toutes les dimensions de ce personnage au moment où il apparaît et qu’il était bien plus intéressant que mon lecteur le découvre progressivement, par petites touches. C’était une vraie leçon de littérature, et j’étais persuadée que je devrais procéder ainsi en écrivant mes textes suivants… Sinon, tous les auteurs que je citais au début de cet entretien ont suscité mon admiration éperdue. J’étais sans doute plus particulièrement frappée par Brunner, Dick, Spinrad ou Le Guin, parce qu’ils étaient en phase avec mes préoccupations politiques. Ballard, aussi, dont j’appréciais en plus l’extraordinaire puissance poétique des images : on ne peut pas oublier La Forêt de cristal, ni Vermillion Sands… Et l’univers de Sturgeon me touchait d’une autre façon, droit au cœur. Mais je ne lisais pas seulement de la SF, et j’ai eu quelques autres très, très grandes claques en littérature, quand j’ai ouvert pour la première fois Lautréamont, à dix-huit, dix-neuf ans, par exemple. Ou quand Aimé Césaire s’est ajouté aux poètes que je lisais et relisais — Tardieu, Queneau, Michaux, Caillois, Desnos, Mandiargues, Apollinaire, García Lorca, Cendrars, Pichette et l’inépuisable Rimbaud. Le réalisateur avec qui j’avais travaillé pour Arpad le Tzigane, Guy Saguez, m’avait offert Cahier d’un retour au pays natal, un long poème incantatoire. Je suis presque sûre que cette lecture a fondé mon questionnement sur la colonisation. Et dans la foulée, le même me faisait découvrir Au-dessous du volcan, de Malcolm Lowry, une autre de mes lectures phare… Je suis ensuite allée à la pêche chez les auteurs d’Amérique Latine, avec l’indispensable Cent ans de solitude de García Marquez (même si L’Incroyable et triste histoire de la candide Erendira et de sa grand-mère diabolique est bien plus drôle !), tout Borgès, Bioy Casarès, Alejo Carpentier dont j’aimais les métaphores poétiques et les interrogations sur la révolution, Carlos Fuentes, et aussi les poètes Octavio Paz et Pablo Neruda dont j’avais lu quelques textes au temps de mon immersion surréaliste… Ces lectures sont devenues plus distantes, depuis une quinzaine d’années, mais je me suis encore régalée avec le savoureux petit opus de Luis Sepulveda, Le Vieux qui lisait des romans d’amour. Côté US, sorti des classiques Hemingway, Melville, Fitzgerald, Faulkner ou Jack London, et des auteurs de fantastique comme Poe ou Henry James, je ne connaissais pas grand-chose. J’ai lu Arthur Miller sans enthousiasme démesuré, Sur la route de Kerouac et Le Festin nu de Burroughs avec plus d’appétence, le second surtout parce que j’étais en pleine fascination oulipienne, et que le procédé du cut-up m’intéressait à ce titre. Ma grande claque récente, chez les écrivains américains, c’est Cormac McCarthy, mais je dois le lire à dose homéopathique, parce que je ne sors indemne d’aucun de ses livres. Si on revient à la SF, je dois mes illuminations récentes au cycle de La Culture de Banks, au cycle d’Hypérion de Simmons (au moins les deux premiers), aux Chroniques d’Alvin le Faiseur d’Orson Scott Card, à la trilogie martienne de Kim Stanley Robinson, à la tétralogie du Livre de Cendres de Mary Gentle, à Perdido Street Station de China Miéville, à La Horde du contrevent d’Alain Damasio… Et de James Morrow, plus encore que la trilogie de Jéhovah, satire jubilatoire que je qualifierais volontiers de délire métaphysique habité, Le Dernier Chasseur de sorcières, un roman historique qui ne vous lâche plus après qu’on l’a terminé.

As-tu le sentiment d’appartenir à une famille littéraire ?

Pas du tout. Pour moi, un auteur est un auteur et il n’y a pas de familles. J’en aime simplement certains plus que d’autres. Y compris parmi les francophones, mais on ne va pas commencer à les citer !

As-tu une préférence entre roman et nouvelle ?

Non, ce sont deux distances d’écriture très différentes, qui m’apportent autant. Simplement, les romans demeurent, alors que les nouvelles, tant que tu ne les as pas réunies en recueils, te donnent parfois l’impression de coups d’épée dans l’eau. Et comme tu le sais pour m’avoir souvent sollicitée en vain ces dernières années, je ne suis pas un auteur prolifique, un effet, entre autres, de ma situation familiale difficile…

Quelle est pour toi l’importance du travail sur l’écriture, de la forme, du style ?

J’accorde une extrême importance à ce travail. Moins à la construction — j’y touche peu, une fois le manuscrit achevé — qu’au style. L’euphonie est très importante : la musique des mots. à la limite, le texte devrait pouvoir s’entendre comme un chant. Je suis très attentive au rythme des phrases, à la couleur des mots. Je veille à ce qu’il n’y ait pas de hiatus, à ne jamais accoler de sons semblables, ou qui coulent mal ensemble, par exemple : « je hais Héloïse » ou « il a arraché ». Je traque aussi systématiquement l’abus des adverbes, du participe présent, des répétitions de préposition, du verbe faire, etc. Tu comprendras pourquoi j’ai toujours résisté à la lecture photographique, dite rapide, en tant que critique de livres. Pour moi, chaque mot d’une nouvelle ou d’un roman compte. Cela dit, les meilleurs passages de mes livres sont à mon sens ceux que j’écris d’une traite, sous le coup d’un de ces divins moments d’inspiration qui nous emportent quelquefois, ô bénédiction de je ne sais quelles Puissances ! Ceux-là, je n’ai pas, ou que très peu, besoin de les retravailler.

Tu parlais tout à l’heure de rewriting et de traductions. Pourrais-tu énumérer tes principaux travaux alimentaires ?

J’en ai fait plein, comme tous les écrivains : j’ai travaillé pendant quelques mois pour les contributions indirectes, j’ai été mannequin, j’ai fait des photos pour la Woolmark. Pendant qu’Henri subissait son service militaire, j’ai même été secrétaire chez Framatom, moi qui vomissais le nucléaire ! Tu as noté que j’avais travaillé pour un réalisateur TV. Et que j’ai plus tard remis le couvert pour une productrice. J’ai aussi été attachée de presse du festival de SF de Metz quelques années. Et je me suis occupée de la presse régionale pour le festival de la BD d’Angoulême en 1990. Mes boulots les plus durables, c’était en tant que journaliste et critique, surtout dans le domaine du cinéma, ce qui m’a permis quelques interviews mémorables, et d’aller au festival de Cannes à plusieurs reprises. J’ai travaillé chez Filipacchi sans carte de presse puisqu’ils ne voulaient pas me déclarer ; ce qui m’a consolée, c’est qu’ils ont ensuite été épinglés par l’URSSAF — tandis que ma bonne foi était reconnue… Lorsque j’ai pris le risque d’arrêter le journalisme en 1981, j’avais peur que mes revenus ne soient pas suffisants et Jacques Sadoul m’a proposé de faire du rewriting. Je révisais des traductions de romans de Barbara Cartland, souvent publiées chez Tallandier, si mes souvenirs ne me trahissent pas, et je me demandais comment elles avaient pu être publiées, tellement c’était du charabia. C’était une nouvelle traduction… en bon français ! J’ai arrêté assez vite parce que j’y consacrais trop de temps pour que ce soit rentable. Et puis, ça n’avait rien de folichon : c’était toujours la même histoire de pauvre fille qui rencontre un homme riche et qui finit par le séduire alors qu’il a trahi. Des bouquins pour midinettes ! Ça m’a permis de pointer les lourdeurs dans mes propres textes, à une époque où j’étais encore novice en écriture. Quant aux traductions, j’en ai fait quelques-unes dans Univers pour les raisons que j’ai expliquées tout à l’heure et, une année où j’étais en difficulté, j’ai sollicité Jacques Sadoul, qui m’a envoyée à sa responsable du secteur traduction. Elle m’a donné Conan le triomphant, de Robert Jordan, que j’ai donc traduit pour J’ai Lu, à la grande satisfaction de la dame. Elle aurait volontiers poursuivi la collaboration. J’ai pu m’en passer jusqu’ici. Sinon, j’ai pas mal sévi dans le milieu scolaire en tant qu’auteur jeunesse, et aussi dans des festivals du genre où les auteurs sont rémunérés… un principe que nous essayons d’obtenir pour tous les auteurs avec l’association que nous avons créée en Languedoc-Roussillon, au moins pour les salons et les festivals subventionnés par de l’argent public. Et j’anime aussi des ateliers d’écriture.

Et en ce qui concerne les pseudonymes ?

A part J.-H. Winterhall dans L’écho des Savanes / Spécial USA, je n’en ai quasi jamais utilisé. J’en aurais pris un si j’avais écrit avec Jean-Pierre Hubert le roman que nous avions envisagé de commettre ensemble pour la collection « Gore » du Fleuve Noir, mais je n’ai jamais eu le courage de m’y atteler.

As-tu été traduite à l’étranger ?

En jeunesse et en adulte, oui. En adulte, les romans l’ont surtout été dans les pays de l’Est, sinon les nouvelles sont sorties aux états-Unis, en Italie, en Espagne, au Mexique, en Allemagne…

Quel est ton livre qui a eu le plus de succès et ton préféré ?

Celui qui a le mieux marché est Chromoville, qui approche ou dépasse les quarante mille exemplaires vendus. Le Créateur chimérique est sorti plus tard, à une époque où les tirages étaient moindres. Et bien qu’il ait été primé, il n’a pas bénéficié d’une nouvelle édition. Mes premiers J’ai Lu étaient tirés entre trente et quarante mille exemplaires et les tirages se vendaient. C’était une autre époque, mais j’ai quand même envie de dire aux éditeurs qui se plaignent de ventes en chute libre que s’ils ne se donnent pas les moyens de rendre nos livres visibles, ils ne risquent pas de trouver les acheteurs. Sinon, mon roman préféré est toujours celui que je suis en train d’écrire. Parce que je suis dans la magie de la découverte. Un auteur est à lui-même son premier lecteur. La création est un partage. Entre émerveillement et souffrance. Quand ce n’est pas la souffrance qui domine, on est sur un petit nuage !

De tout ce que tu as fait, qu’est-ce qui t’a donné le plus de joies, de fierté ?

Côté création, je n’ai jamais rien écrit au rabais, uniquement pour gagner du fric. Donc, quand je venais à bout d’un manuscrit, ma joie et ma fierté étaient grandes, à chaque fois. Ma plus grande joie, je l’ai peut-être éprouvée lorsque j’ai terminé sur le fil du rasoir, à six heures du matin, au bout d’une nuit blanche, Lentement s’empoisonnent.

Quelles sont tes passions ?

Henri, les chats, le voyage, l’eau sorcière, la nuit que je préfère habiter, plutôt que m’y abandonner, les films que j’ai la chance de pouvoir regarder maintenant dans de très bonnes conditions grâce à un vidéoprojecteur. Les images immobiles, aussi, qui vous emportent… J’ai toujours en moi l’idée qu’un jour je recommencerai à peindre, une autre de mes passions abandonnées à la sortie de l’adolescence.

Tu es venue au roman historique avec Les Diables blancs et tu poursuis, quoique différemment, avec ton dernier roman pour adultes, Les Amazones de Bohème. Qu’en est-il de cette « nouvelle » veine ?

Mon premier historique est le roman sur la révolte des vignerons en 1907, Le Vin de la colère, qui s’appelait initialement Comme un feu de sarments. La première édition (il en a eu trois) date de 90, tu vois que ce n’est pas franchement une « nouvelle » veine. Et mes historiques ont été écrits avec une grande liberté. Pour moi, ce sont des romans « tous publics ». Je classe d’ailleurs Les Diables blancs, paru dans la collection « Page blanche » chez Gallimard, et La Colonie perdue, paru au Seuil sans étiquette, dans mes romans « adultes ». Quant au dernier, Les Amazones de Bohème, un historico-légendaire qui se passe au huitième siècle et qui est sorti début 2006 chez Robert Laffont, s’il est effectivement destiné aux adultes, il n’en a pas moins été donné par quelques prescripteurs en lecture à des lycéens. Clivages, quand tu nous tiens… Des Première d’un lycée de Bordeaux ont préparé le bac il y a trois ans avec mon roman Pollen, lequel ne fait pas plus l’impasse sur les scènes de sexe que mes Amazones. Cela dit, j’ai rencontré les jeunes en question, et certains se déclarent choqués par les scènes les plus crues. J’imagine que des adultes pourraient tenir le même discours ! En tout cas, c’est assez amusant de mettre les deux romans en parallèle, puisqu’il s’agit dans les deux cas d’utopie féminine, l’une au passé, l’autre au futur. Comme je l’ai dit, les thèmes choisis sont toujours pour moi des prétextes à parler du présent. Même si je respecte au maximum la vérité historique, ce qui m’intéresse, c’est la quête d’égalité de filles prêtes à mourir pour leur idée d’un monde plus juste. Et cette idée, la façon dont elle est battue en brèche, tu m’accorderas qu’elle est plus que jamais d’actualité.

Que retiens-tu de ces trente ans de trajet littéraire ?

Trente ans ? Déjà ?! Tu as raison, trente ans… Ce que je retiens ? Les moments de création où tu es en état de grâce, chevauchant le petit nuage de l’inspiration, du bonheur à l’état pur. Les moments de souffrance aussi : il faut être bien masochiste pour s’enfermer pendant des heures. De temps en temps, il m’arrive d’avoir envie de tout envoyer promener. S’il n’y avait pas le démon qui me mord sauvagement quand je suis restée trop longtemps sans écrire !… C’est mon problème, ça, que je ne sois jamais arrivée à écrire comme on va au bureau. C’est toujours pulsionnel. Des semaines de création intense où je vais travailler jusqu’à douze heures par jour, puis un black-out qui peut s’éterniser. Dans ces moments-là, je me demande si je suis bien un écrivain. Si je le suis, en tout cas, j’en suis un qui doute ! Il faudrait que j’arrive à triompher de ces doutes. Quand je ne doutais pas de moi, je créais sans souci, ou sinon sans souci, du moins avec moins de ces hiatus où je ne parviens pas à dominer mes tétanisations.

De quelles tétanisations parles-tu ?

Le mur noir de l’avenir ! Sérieusement, l’incapacité d’affronter la création. Ce qui est terrible, c’est que si je quitte la maison, en un à deux jours maximum, j’ai surmonté mon blocage, mais dans le contexte quotidien, tous les prétextes sont bons pour reculer le moment d’affronter la « page blanche »… En fait, j’ai assez bien analysé mon problème, c’était facile, remarque : plus tu écris, plus tu comprends et maîtrises les enjeux de l’écriture, plus t’apparaît la difficulté d’entrer en phase — au moins de façon idéale — avec ce que tu cherches à dire, d’où une peur légitime de l’échec. Et quand je suis en résidence d’auteur, ou quand je suis dans une impasse telle que je loue un studio pour en sortir, je dois avoir en quelque sorte une telle « obligation de résultat » que ça me libère. Je ne pense pas que ce soit seulement le fait du recentrage dû à l’isolement, même si ça joue sans doute pour une part dans le processus. En tout cas, c’est ainsi, mes résidences d’auteur sont toujours productives, merci aux mécènes qui m’en proposeraient ! La dernière en date, dans les Pyrénées catalanes, a produit l’écriture d’un petit roman fantastique sur un train historique à voie métrique, Le Canari fantôme.

Quel est ton meilleur souvenir relatif à l’édition ?

Incontestablement, l’instant où Jacques Sadoul, qui m’avait invitée à déjeuner, m’a tendu, au moment du dessert, le contrat pour Les Maîtres-feu, mon premier roman chez J’ai Lu.

As-tu encore un grand rêve d’écriture ?

J’ai toujours eu le projet larvé de créer une espèce de continuité entre mes livres, une sorte d’ « Histoire du Futur ». C’est de l’ordre du fantasme.

As-tu des livres à paraître et quels sont tes projets ?

Un manuscrit que je vais donner en lecture(3). Je suis tellement mangée par mon association qu’il attend sa révision depuis plusieurs mois. Et l’écriture de ce thriller fantastique contemporain qui se passe entre France et Québec. Par ailleurs, j’ai promis des nouvelles…

Le mot de la fin ?

C’est qu’il n’y ait pas une fin trop vite ; je chemine au quotidien avec l’idée de la mort qui bouscule la vie, et je sais que nous ne sommes pas éternels, hélas…

Propos recueillis par Richard Comballot en 2006

(1). L’Amie-nuit paraîtra finalement fin 2009 chez l’éditeur la-coop.org.

(2). « à Marieke pour la vie », préface à Hurlegriffe, Encrage, « Lettres-Science-Fiction » n°1, 1996.

(3). La Chambre de sable est parue depuis chez Glyphe en 2008.