(Parution initiale in Bifrost n°32 - octobre 2003)

Ecrit-on de la S-F comme on écrit de la littérature générale ?

Rien n’est moins certain. Les contraintes inhérentes au genre vont, dans la plupart des cas, amener de subtiles modifications de la construction et du style. La principale raison réside dans les éléments imaginaires que comporte un récit de ce type : technologies nouvelles reposant sur des concepts scientifiques mal connus, modifications sociales radicales, contexte géopolitique inédit, voire un temps et un lieu totalement inventés.

Les contraintes de base

Dans un roman « traditionnel », le monde va de soi, rien de ce qui constitue le réel n’est remis en question. En science-fiction, il faut faire table rase de ses certitudes et accepter les postulats à partir desquels l’auteur a bâti son récit. La nécessité de remettre en question tout ou partie de l’univers est probablement l’une des principales causes du rejet de la science-fiction : on a déjà eu assez de mal à se familiariser avec celui-ci.
En S-F, il convient de prendre le lecteur par la main et de patiemment lui expliquer les règles et les lois de ce nouveau monde. Affirmons-le clairement : prendre par la main le lecteur l’empêche surtout de se barrer ! Un auteur de littérature générale ne connaît pas ce problème.

Prenons un exemple au hasard :

« La flamme du briquet fit rougeoyer l’extrémité de sa cigarette. Sur l’écran vidéo, les pubs débiles qui le faisaient patienter en attendant les instructions pour la manœuvre d’atterrissage disparurent un instant derrière l’épais nuage de fumée qu’il souffla devant lui. »

Inutile de préciser la fonction d’un briquet, l’utilisation qu’on fait d’une cigarette ou la technologie qui permet de diffuser des images. Sauf si on écrit à destination d’une société ayant vécu des siècles à l’écart de la civilisation — c’est tellement improbable qu’il vaut mieux imaginer une espèce extraterrestre à peine évoluée, auquel cas le passage serait réécrit, une fois qu’on aurait appris à lire à cette dernière, à la façon d’un auteur de science-fiction, ce qui donnerait à peu près ceci :

« Il fit tourner la mollette qui, par frottement sur une pierre à silex perfectionnée, lança des étincelles à l’entrée d’un conduit de gaz dont l’ouverture avait été déclenchée dans le même temps par le pouce butant en fin de course sur un poussoir. Une flamme apparut en moins d’une seconde. »

Pour être plus explicite tout en émerveillant le lecteur avec cette technologie d’avant-garde, l’auteur ajouterait une phrase du type :

« Il rangea le porte-feu dans sa poche. »

On voit immédiatement le problème stylistique auquel l’écrivain de science-fiction est confronté. Sa prose  se  complexifie  par  tant de  techniques dévoilées.  Elle devient  encore plus aride dans le cas de la description  d’une cigarette, parce qu’il  faut  alors non seulement expliquer le principe d’inhalation de feuilles de tabac séchées, traitées et découpées en brins suffisamment fins pour être roulés dans une mince bande de papier, mais encore préciser le rôle social du tabac, les vertus de cette occupation apparemment inutile ainsi que les nuisances qu’elles provoquent pour l’entourage et la santé du fumeur. Seul un auteur comme Robbe-Grillet, qui a déjà décrit une paire de chaussettes sur plusieurs pages, serait à la hauteur de la tâche. Et encore ! Dans son cas, il avait triché en n’en détaillant qu’une seule, qui comptait pour deux…
Cela permettrait néanmoins à la S-F de devenir une littérature fort respectable, dont les auteurs, invités sur les plateaux télé, gagneraient en audience ce qu’ils perdraient en lecteurs…

Et que dire de l’écran vidéo ? Il prendrait, dans un roman de S-F, un chapitre entier. D’ailleurs, on n’a pas le temps, les ma-nœuvres d’approche du vaisseau spatial ont commencé.

Parce que la vidéo, c’est autrement plus compliqué que la cigarette. On peut évidemment tricher en adoptant le point de vue de l’espèce extraterrestre inculte, en supposant qu’elle a préféré manger l’instructeur au lieu d’apprendre à lire pour dessiner ensuite de jolis pictogrammes qu’on interpréterait ainsi :

« Il peut faire naître le feu avec ses doigts. Le sorcier crache de la fumée sur des êtres minuscules qu’il garde prisonniers dans une boite transparente. »

Un missionnaire saura heureusement rétablir la vérité en déduisant de ce passage que l’indigène a participé à un jeu genre Donjons et Dragons, mais là n’est pas la question… Le point de vue de l’indigène n’est évidemment pas valable dans le cas d’une technologie inédite : il est juste un clin d’œil aux connaisseurs. En présentant ses innovations technologiques sous des aspects magiques, l’auteur, s’il respecte en cela la troisième loi de Clarke, stipulant que toute technologie suffisamment avancée s’apparente à de la magie, ne fait que reculer pour mieux sauter, car il lui faudra bien, à un moment ou un autre, expliquer que ces prodiges sont bien le fruit de la science.

Retarder trop longtemps cette révélation est peut être payant du point de vue de la surprise, mais risque de décourager un lecteur qui reste encore à trouver, de même que le mien, présentement, qui ne va pas tarder à s’évaporer si je ne me dépêche pas d’entrer dans le vif du sujet…
Le problème narratif auquel l’auteur de S-F est confronté est de réussir à présenter un univers original, inconnu, sans alourdir le récit d’explications fastidieuses.

Voilà qui est dit.

Histoire et S-F

On pourra objecter que ce problème n’est pas spécifique à la S-F mais qu’il est également celui du roman historique et, d’une manière plus générale, de tout roman présentant des lieux, sociétés, situations, thèmes peu familiers, ce qui représentera tout de même, dans moins d’une décennie, 90 % de la production littéraire, au rythme de l’actuelle progression de l’ignorance.

On remarquera toutefois que, comme la S-F, le roman historique n’a pas si bonne presse dans les cénacles de la « Vraie Littérature Qui Compte », sauf s’il est écrit par un auteur issu du sérail ou se résume à une biographie, forcément édifiante, vantant des mérites très conservateurs. Et pour cause ! Si le roman historique se situe sur l’autre versant temporel par rapport à la science-fiction, c’est donc qu’il appartient à la même montagne : les deux littératures traitent de problèmes collectifs, présentent l’évolution erratique de sociétés empêtrées dans leur complexité, bref restituent des univers entiers. Rien de tel dans « l’autre littérature », où l’introspection limite autiste tient lieu de problématique et l’ego inflationniste de l’auteur d’univers haut en couleurs. On ne l’appelle pas pour rien la littérature JEnérale.

Le roman historique a cependant un avantage sur la S-F, à savoir que tout le monde conserve quelques bribes de leçons d’histoire qui peuvent le familiariser avec certaines périodes passées ; ces souvenirs scolaires sont moins prégnants pour ce qui est des sciences et de la philosophie. D’où également le fait que la majorité des lecteurs de S-F, selon les statistiques, est plutôt cultivée.

De l’art de dire ce qu’il faut quand il faut

Du temps où les auteurs de S-F se préoccupaient moins de technique d’écriture que de leurs idées, les exposés nécessaires à la compréhension du récit étaient délivrés d’entrée de jeu, en une indigeste masse de données. L’arrivée de notre vaisseau spatial, pour un auteur de hard science, aurait par exemple donné ceci :

« La vitesse de 65 km/s était encore trop élevée, car le vaisseau avait mal profité du freinage gravitationnel en passant au large de Jupiter. L’ordinateur de bord calcula immédiatement la puissance supplémentaire qu’en compensation les moteurs devraient délivrer. Les réservoirs de deutérium et d’helium3 crachèrent 1000 tonnes par seconde de combustible supplémentaire dans les réacteurs à fusion. Dans la chambre de confinement du plasma, les produits de réaction libérèrent une énergie équivalente à 1014 joules par kilo, qui permit d’atteindre une vitesse d’éjection de 0,047 c pendant une durée suffisante pour que le vaisseau puisse se stabiliser sur l’orbite géostationnaire qui lui avait été assignée. Le champ électromagnétique des chambres de confinement fut coupé tandis que le liquide cryogénique se déversa sur le pourtour de l’enceinte de titane des moteurs dont les défauts étaient régulièrement corrigés par des nanoprocesseurs comblant atome par atome les vides dus à l’usure et la surchauffe. Il n’y avait plus qu’à attendre l’arrivée de la navette douanière. »

Quelques 170 pages plus loin, le lecteur découvrira donc avec intérêt les charmes de la Terre du futur, augmentées de notations géologiques, écologiques et hygrométriques pour qu’on puisse bien se rendre compte à quel point elle a changé. Malgré la puissance des réacteurs à fusion, on voit combien cette masse de détails est un frein à l’action. Notons toutefois qu’il n’y a pas à réellement parler d’interruption de l’action : celle-ci n’a tout simplement pas encore commencé.

Une autre méthode consiste à distiller les détails dans le flot de l’action afin de les rendre plus digestes. Dans le cadre d’un space opera, cela donnerait ceci :

« Marc Starr prépara les divers documents que les services douaniers lui réclameraient. La navette fonçait déjà dans sa direction, mais à une si vive allure que l’atmosphère ionisée surchauffée rendait pour l’instant impossible toute communication. C’était un Dys-VIII, un de ces nouveaux modèles rendus très maniables par la présence de moteurs latéraux. La dernière fois qu’il était venu fourguer de la marchandise sur Terre, les contrôleurs utilisaient encore d’antiques Eperviers à combustion hydrogène-oxygène. Le bond technologique avait de quoi affoler : pour être en mesure de se payer pareils engins, les taxes à l’importation avaient dû sensiblement augmenter. Mark coupa le champ électromagnétique de quelques milliTesla qui protégeait le vaisseau du rayonnement cosmique afin de permettre à la navette d’accoster. »

C’est déjà mieux. Mais les digressions restent visibles et elles peuvent devenir irritantes quand elles se multiplient dans certains nœuds de l’intrigue où les informations sont abondantes. C’est le cas quand des informations techniques et d’autres liées à la société se télescopent :

« “Vos refroidisseurs ne sont plus très performants. La température à proximité du sas dépasse encore les mille degrés. J’espère pour vous qu’ils sont vraiment en panne.”

En effet, les sas se situant dans l’axe du vaisseau, à proximité des propulseurs, les contrebandiers utilisaient ce prétexte pour gagner du temps lors des opérations de contrôle inopiné et dissimuler les marchandises prohibées. Bien sûr, seuls les moteurs de décélération avaient fonctionné, mais il était impossible de pénétrer par l’autre côté car la navette de Mark stationnait là.

“J’aimerais bien couper la gravité artificielle, proposa Mark, mais j’ai à bord un extraterrestre qui n’a jamais connu l’impesanteur.”

Le sas de secours demeurait effectivement impraticable tant que le vaisseau tournait sur lui-même pour assurer une pesanteur à bord.

“Il n’est pas de la Confédération ?” »

Inutile de perdre du temps à justifier cette réplique. On voit bien qu’à chaque phrase un paragraphe d’explication est nécessaire, ce qui peut rendre n’importe quelle intrigue passablement décousue si on n’y prend pas garde.

Après la hard science et le space opera, voyons comment un récit de S-F traditionnelle traiterait ce passage :

« A peine le vaisseau spatial en orbite autour de la Terre, Mark vit accoster la navette des douaniers pour un contrôle de la cargaison. »

En effet, pourquoi s’embarrasser de détails techniques, sachant que l’on aura de toute manière d’autres écueils du même type à surmonter quand sera venu le moment d’aborder le vif du sujet ? Peu importent donc les caractéristiques techniques de la boîte de conserve du futur.
Il en va de même en fantasy :

« Les ailes du dragon décrivirent une parabole autour du donjon. Le chevalier Mark-Qui-Touche-Les-Etoiles était encore sur son fier destrier quand il vit les archers venir à sa rencontre. »

L’inclusion de détails au fur et à mesure des besoins induit un autre effet pervers, à savoir que le lecteur a une mauvaise perception de l’univers au début du récit. Des pans entiers de l’organisation sociale lui sont soudain dévoilés, qui l’amènent à réviser son jugement premier. Ces révélations inopinées ressemblent à des réajustements successifs auxquels l’auteur aurait procédé pour se sortir des ornières de son intrigue.
Le héros sera-t-il arrêté par les autorités pour avoir illégalement voyagé avec un extra-terrestre étranger à la Confédération, un de la pire espèce qui plus est, un Grumm sale, indolent et gaspilleur ? Non, car il exhibe au dernier moment un texte de loi autorisant le déplacement de tout étranger désireux de faire du commerce et que, pour la première fois depuis la découverte de leur planète, c’est le cas avec ce Grumm.
Un des douaniers surpris par l’arrivée du Grumm en question, plus malodorant que menaçant, nonobstant sa quadruple rangée de crocs cariés, et ayant eu le mauvais réflexe de tirer des projectiles paralysants dans sa direction, va-t-il créer un incident diplomatique sans précédent, voire susciter une réaction d’une sauvagerie inouïe ? Non ! Car c’est à ce moment seulement que l’on apprend que la rotation du vaisseau assurant la gravité artificielle induit une force de Coriolis perpendiculaire à son mouvement, de sorte que les balles paralysantes sont déviées avec une intensité égale au double du produit de la pulsation de rotation Omega par la vitesse v de l’objet. Ce sera donc Marc qui se prend tout dans la poire.

Les explications délivrées au fur et à mesure risquent fort de ressembler à un deus ex machina du plus mauvais effet sur le lecteur.

Deuxième partie »