Catherine Dufour / Photo par Patrick Imbert
Catherine Dufour © Patrick Imbert

L’Accroissement mathématique du plaisir était ton recueil des années 2000, L’Arithmétique terrible de la misère couvre essentiellement les années 2010. Comment perçois-tu ton évolution d’écrivaine sur cette période  ?

Cette décennie-là, j’ai plongé dans la littérature mainstream, avec L’histoire de France pour ceux qui n’aiment pas ça, Le guide des métiers pour les petites filles qui ne veulent pas finir princesses et Ada ou la beauté des nombres chez Fayard. Et j’ai renoué avec la fantasy en fin de décennie grâce à L’Atalante, merci les ami·es  ! Mais je n’ai jamais eu l’impression de m’éloigner de la SF, parce que j’ai écrit de nombreuses nouvelles de SF, j’ai travaillé avec Zanzibar, j’ai donné des conférences sur mille sujets SF, j’ai même participé à des ateliers d’écriture de SF optimiste (une gageure). Voilà ce qui a changé : j’ai acquis la conviction que l’optimisme est nécessaire. Et la vague impression de mieux structurer mes livres.

Le mainstream par Catherine Dufour

Là où ton premier recueil faisait la part belle à différents genres (fantasy, fantastique), celui-ci a une tonalité essentiellement SF : pourquoi ?

Parce que c’est ce qu’on m’a demandé d’écrire. Et ce qui m’est venu sous le clavier. Dans les années 2010, l’écrivain·e de SF a acquis un bizarre statut de conseiller·e. Cent corps de métier et entités sociales se sont tournées vers nous pour nous demander, avec angoisse, des nouvelles du futur. Alors qu’écrire de la SF, ce n’est pas prédire l’avenir : c’est juste révéler les anxiétés, les espoirs, les questions et finalement, la tournure d’esprit d’aujourd’hui. Mais j’ai tenté de répondre à ces demandes, ce qui m’a amenée à explorer bien des domaines dont je n’avais guère connaissance. Je me suis notamment intéressée à la ville du futur, et au visage de la ville en SF. J’ai découvert, ô surprise, qu’elle a été bâtie au XIXe siècle et n’a pas beaucoup changé depuis.

L'Accroissement mathématique du plaisir

Le recueil commence par « Glamourissime ! », qui parsème par petit bout le livre, avec une mise en page très publicitaire. Quelle est l’origine de ce texte ? Et faire de Ken Liu un perso secondaire, c’est un peu gonflé, non ?

Ça me fait tant plaisir et à lui, si peu de peine. Ah, les particules intriquées qui nous permettraient de remonter le temps ! Si un jour je frotte une lampe et qu’un génie apparaît, mon premier vœu sera, soyez-en sûr·e, une machine à voyager dans le temps. Je veux tout voir ! La taille du nez de Cléopâtre, Agnès Sorel avait-elle les cheveux blonds ? Bassompierre était-il aussi beau qu’on le raconte ? La peste noire a-t-elle ou non touché l’Afrique noire ? Les chiens du Ghana portaient-ils vraiment des colliers d’or ? À quoi ressemblait Antinous ? À l’occasion d’une visite au Cern, j’ai posé la question aux astrophysicien·es de là-bas, relativement à la faisabilité des particules de Liu. Ils et elles m’ont répondu : « C’est cinq sigmas. » Ça veut dire « débile » en poli. Mon cœur s’est brisé.

Dans la nouvelle « Une fatwa de mousse de tramway », tu fais dire à l’un des personnages : « Je n’arrive pas à m’habituer à ce monde. » C’est le ressenti général qui semble se dégager des textes, avec des protagonistes plongés dans une société frénétique et de moins en moins plaisante. Est-ce ton ressenti aussi ?

Je crois qu’on a tous et toutes ressenti cette frénésie au moins à travers cette suspension qu’a été le confinement. Prendre son temps est un luxe rare, perdre sa vie à la gagner est le lot de la plupart d’entre nous, du moins de celles et ceux qui ont la chance d’avoir un emploi. « Ils te prendront tout ton temps ou ils te le laisseront en entier », c’est du Lennon, ça ne date pas d’hier. Qui a dit que l’invention technique majeure du capitalisme, ce n’est pas l’usine, c’est l’horloge ? Bien sûr que nous sommes plongé·es dans une frénésie dénuée de sens. L’art ne parle à peu près que de ça, je pense.

La première douzaine de nouvelles semble se dérouler dans un même avenir déglingué, certains textes faisant référence à d’autres, que ce soit au sein du recueil ou à tes romans. As-tu en tête une histoire du futur ?

Oui, clairement, j’ai un imaginaire et un seul. Avec des bulles distinctes, certes, mais un seul quand même. Je navigue dedans, franchissant d’un pas certaines ruptures épistémologiques possibles : la découverte du voyage dans le temps, l’annexion des sous-sols, le développement de la réalité virtuelle. What if ? Et j’essaye de mettre en scène des humain·es aux prises avec ces ruptures. Disons que je marche dans un pantalon à plusieurs jambes temporelles. J’en ai encore quelques autres en tête, il me reste à les coudre.

Outrage et Rebellion

Comme l’indique Feyd-Rautha dans son billet sur ton recueil, tu dézingues à peu près tout. Y a-t-il quelque chose – dans notre présent ou les perspectives d’avenir – qui trouve grâce à tes yeux ?

Tout est à sauver. Nous toutes et tous, et le sol sous nos pieds. Le désespoir aussi est un luxe, et nous ne pouvons plus nous le permettre. Même si, quand on se lève le matin et qu’on apprend que des riches ont payé 500 euros minimum pour le plaisir de prendre un avion qui les ramène à leur aéroport de départ parce que, n’est-ce pas ? avec le confinement, « cela manque vraiment aux gens de pouvoir voler », on a plutôt envie de retourner se coucher.

Plusieurs textes sont des « Émanations du groupe Zanzibar ». Pour celles et ceux qui auraient hiberné durant la décennie 2010, peux-tu rappeler ce dont il s’agit ?

C’est un groupe d’auteur·es de SF qui ont constaté que notre futur a une tête d’accident de voiture. Et que pour avoir un futur meilleur, il convient d’abord de le tirer de notre imagination. Nous travaillons ensemble non pour avoir des idées fumantes, mais pour élaborer des outils créatifs qui permettent à tous ceux et celles qui le veulent de mettre en branle leur imagination, afin d’inventer des lendemains qui chantent moins faux. Désincarcérer le futur, c’est hyper-cool et c’est .

Le recueil se termine par deux textes ne relevant pas de la SF. Pourquoi avoir choisi de les inclure au sommaire ?

Le premier, la biographie d’Alfred de M., c’est un texte que j’aime bien. Écrire des biographies est ma passion secrète. Le second, « Coucou les filles », c’est une purge. Un texte purement misandre. Parce que ça n’existe pas. Il en fallait bien un… J’ai eu un parfait déplaisir à le rédiger, mais je suis enfin débarrassée.

Au bal des absents

Tu as sorti un polar, Au bal des absents, en même temps que L’Arithmétique…. Peux-tu nous en dire quelques mots ?

J’ai repris le personnage de Claude, l’héroïne d’une nouvelle intitulée « L’immaculée conception ». Elle a pris dix ans, elle aussi, et elle est sans ressources, sans travail, sans toit. Le seul endroit à sa portée, c’est, en gros, une maison délabrée dans la bonne ville de Derry. J’ai voulu opposer les angoisses très concrètes du chômage et celles, pas plus agréables, des menaces de l’esprit.

Question tarte à la crème : quels sont tes futurs projets ? Et est-ce qu’on se retrouve dans dix ans avec un nouveau recueil ?

Voilà, c’est ça. La géométrie de la sérénité, je pense. D’ici là, j’aurai écrit, si le sort le veut bien, un livre de SF méditatif. Je le commence juste. Mille mercis de m’avoir suivie jusque-là ! Et bonne lecture.

 

L'Arithmétique terrible de la misère