Cette nouvelle de Catherine Dufour issue du recueil L'Arithmétique terrible de la misère, vous est proposée gratuitement à la lecture et au téléchargement du 11 septembre au 11 octobre 2020. Retrouvez chaque mois de temps à autres une nouvelle gratuite dans la rubrique Interstyles.

Catherine Dufour - Pâles mâles
Illustration © mo jo on Unsplash

 

Une émanation du groupe Zanzibar

 

And behold a pale horse,
and his name that sat on him
was Death.

 

« J’ai tout compris, soupira Evette en tapotant sur son écran. Je suis une déesse de la poisse. La poisse m’aime, tu vois ? Elle m’adore. Elle me trace, elle me couve, elle me comble.

– Hm », compatit Adzo. Allongé à côté d’Evette sur le futon fatigué, il tapotait aussi.

« Déjà, je décroche mon bac + 6 en intermédiation grand-européenne la veille du démembrement de la Grande Europe, c’est quand même une preuve solide, non ?

– … court en bouche mais solidement charpenté, marmonna Adzo.

– Depuis, comme 360 millions de couillons d’ex-grands-européens, je seekfind – je trime chaque jour comme une réfugiée climatique tout en cherchant un autre travail pour le lendemain. Et tu sais comment l’Académie française veut nous appeler ?

– Ça existe encore, ce truc-là ?

– Des postuvailleurs. Qui postuvaillent. Elle vient d’inventer le verbe postuvailler pour remplacer seekfinder, l’Académie française. Postuvailler ! [néol.] Mot valise signifiant le fait de postuler en travaillant.

– … une belle robe framboisée et un nez très tanin…

– Tu fais quoi ?

– Je farcis le site wines.biz d’avis dithyrambiques sur le nouveau beaujolais nouveau, cette pisse d’âne. Dix euros les trente. Et toi ?

– Des captchas pour Europeana. Vingt euros les cinq cents signes parce que c’est du cyrillique d’avant 1917. Je savais que le russe me servirait un jour. Non mais, postuvailler, quoi ? Pourquoi pas travailluler ? Je parie qu’ils ont hésité entre les deux, les vieux bulots. Tu les imagines, tout verts sous leur coupole, des gus qui n’ont pas cherché de travail depuis soixante ans ? Je postuvaille, tu postuvailles, et que vouliez-vous que je fisse ? Que je chômasse ? Non, que vous postuvaillassiez. Bande de google glass.

– Bonjour, Evette.

– C’est qui, lui ? bailla Adzo en se massant le poignet.

– Mon correspondant personnel Flexemploi. Entretien hebdomadaire. Je lui ai donné la face et la voix de Knox Jolie-Pitt parce que l’option était gratuite.

– Souhaitez-vous identifier vos atouts, organiser votre recherche, préparer votre entretien, faire émerger votre…

– Rechercher.

– Vous avez sélectionné “rechercher un emploi”. Merci de valider vos mots-clefs. Info du jour ! Vous rêvez d’un CDD ? Pensez à la rudologie !

– La rudologie, pwah ! ricana Adzo. I have a dream : gérer les ordures. »

Du bout du doigt, Evette commença à jeter les offres Flex­emploi à la poubelle.

« Génomicienne ? Pas assez qualifiée. Agente commerciale – trop qualifiée. Ergonome – qualification obsolète, comme d’habitude. Mon certificat iso a deux ans, tu penses. Je vais quand même sélectionner quelque chose pour faire plaisir à Knox. Tiens, là, j’ai un vague “curateur-e d’entreprise. Vous recommanderez à nos équipes un bouquet d’applications et assurerez une veille à leur place afin de faciliter l’évolution de leur personnalité et de leur productivité.” Trop bien payé pour exister, ce poste. La boite doit vouloir frimer pour rassurer son banquier. Ou faire flipper ses concurrents.

– Tu sais bien que Flexemploi bourre les urnes d’offres en carton pour que le gouvernement puisse gémir qu’il y a cent millions de jobs en attente, traiter les chômeurs de feignasses et refuser de verser les allocs.

– Tu sais bien que j’aime tout chez toi, même ton complotisme et ta petite queue, grinça Evette en envoyant son CV.

– Ce qui compte en temps de crise ! brailla Knox avant qu’Evette ne lui coupe le sifflet, c’est la polyvalence de l’experti… »

Evette s’étira.

« J’ai faim ! »

Elle roula au bord du futon, ouvrit la fenêtre et cueillit quatre grosses tomates sur le balcon. Elle en profita pour arroser les jardinières. Dans son dos, elle entendait Adzo roucouler des « mais comme je vous comprends » dans son casque. Compreneur était un bon seekfind : il suffisait d’écouter un senior perclus de solitude en compatissant de loin en loin, et Adzo avait la voix pour ça – une belle basse moelleuse et somnifère. À un euro la minute, c’était du facilement gagné.

« Alors, murmura Evette en comptant sur ses doigts, deux potimarrons, un kilo de rates plus les oignons et la menthe, ça fait cent euros faciles d’ici la fin de la semaine. »

Elle arracha quelques mauvaises herbes, les jeta dans le composteur et referma la fenêtre au moment où Adzo raccrochait.

« C’est de plus en plus petit chez toi, râla-t-il en retournant son long corps osseux sur le futon.

– Bah. Qui a besoin de dix mètres carrés là où neuf coûtent moins cher ? »

Evette éplucha les tomates – la peau était si chargée en métaux lourds qu’elle s’enlevait toute seule –, les coupa en dés, battit une vinaigrette et remplit deux bols.

« Le syndic t’a prévenu, cette fois, avant de reculer la cloison ?

– Pas plus que la fois d’avant, et je n’avais de toute façon pas les moyens de m’y opposer. Bon appétit. »

Assis en tailleur face à face, ils mangèrent lentement tout en cliquant sur des bannières publicitaires. Suivant une alerte de Research gate, Evette repéra une demande de mini-blogging. Thème : la charnière Trias-Crétacé. Comme elle avait mené une recherche sur le sujet pendant ses études, elle alla la repêcher au fond de son cloud et, la fourchette entre les dents, retoucha le texte en trois clics pour lui donner le format voulu.

« Send and collect, zou ! Soixante-douze euros, merci. Ah fuc !

– Hm ? s’inquiéta Adzo en sauçant le fond de son bol avec un morceau de pain.

– Madame Letouit. La vieille du dessus que je masse – massais – tous les jours. Certificat de décès. Fuc fuc fuc. Je l’aimais bien, cette dame. Et elle me payait l’essentiel de mon loyer. »

Evette égrena un chapelet de jurons tandis que la perspective de se faire expulser avant trente jours s’élargissait sous ses fesses.

« C’était le seul job où j’avais une visibilité au-delà de vingt-quatre heures. Quand je parlais de poisse… »

Elle s’effondra sur le futon et vint rouler contre Adzo qui reposait son bol vide sur la moquette.

« Une vingt-quatre heures, marmonna-t-elle en se frottant le crâne à deux mains. Je suis devenue une vingt-quatre heures. Vingt-trois années pour en arriver là. »

Elle attendit qu’Adzo la prenne dans ses bras en ronronnant les consolations d’usage et, comme rien ne venait, elle sentit le trou s’élargir encore.

« Le défaitisme, dit Adzo en replongeant dans wines.biz, c’est un luxe de grands-parents. Nous, on n’a droit qu’à l’humour et à l’alcoolisme.

– Bonne idée. »

Evette tendit le bras au-dessus d’elle, ouvrit le frigo et en sortit une boite de bière locale. Brassée au coin de la rue, elle avait un goût de goudron et de pigeon mort, mais elle coûtait un seau de terreau les douze. Appuyée sur un coude, Evette but la moitié de la canette, rota dans la manche de son pull et jeta un regard en coin à Adzo. Elle l’aimait bien parce qu’il ne paniquait jamais, mais pour l’heure, son manque de panique trahissait un électrocardiogramme plat. L’amour aussi est un luxe de vieux, hein ? songea-t-elle. Elle comprit brutalement que ce genre de petit ami – jeune, beau, mâle et pâle — risquait de devenir très vite, pour elle, un autre luxe inabordable. Elle était encore under-25 et agréablement photoshopée de naissance, mais, si Adzo croisait un aussi beau cul que le sien en plus clair, assis dans plus de dix mètres carrés financés à plus de vingt-quatre heures, il ne serait bientôt plus qu’un petit point noir à son horizon.

« En plus d’être un mâle pâle, tu as un nom occidental et pas moi, grommela-t-elle dans la mousse.

– Ok, fit Adzo en relevant enfin le nez de son écran. Qu’est-ce qu’on va pouvoir te trouver, pour remplacer ta vieille rhumatisante ? »

Evette posa sa bière et compta sur ses doigts :

« Pour le moment, je donne déjà mon sang, ma lymphe, ma moelle et mes totipotentes. Plus, je ne peux pas. J’ai aussi ce plan de testeuse d’hôtel. Ce n’est pas que ça m’amuse mais quand je dors ailleurs, je peux mettre mon studio sur B&Biz. Cela dit, ça fait un petit temps qu’ils ne m’ont plus contactée, B&Biz.

– Et puis je dors où, moi, pendant ce temps ? » regimba Adzo.

Evette haussa les épaules. Et s’ils ne t’ont pas recontactée, c’est parce que tu n’as pas donné suite à leur dernière proposition de location. Parce que tu avais commencé à loger Adzo… En fait, c’est un boulet vingt-quatre carats, ce type.

« Tu veux une bière goût pigeon ? »

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« Alors, qu’est-ce qui m’a rapporté le plus, ces derniers temps ? »

Dans la lumière du petit matin, Evette calcula que l’asmr arrivait en deuxième position après madame Letouit. Elle extirpa de sous le futon une caisse de maquillage, quelques vieux journaux, une boite de confiseries en sachets individuels et un micro cardioïde. Adzo, après une brève douche, lui enfonça distraitement sa langue dans la bouche et partit à une formation quelconque – pour la donner ou la suivre, Evette ne se souvenait plus. Elle marmonna :

« J’ai déjà tourné la séance make-up, le chignon, le séchage d’oreille avec gants en latex, le pliage de vêtements, le rangement de bijoux et l’examen du nerf crânien, il reste ? »

L’asmr, art vidéo s’adressant essentiellement aux tympans, consistait à aligner de menus bruits du quotidien. L’auditeur, poussant le volume à fond, devait pouvoir entendre le moindre craquement, le moindre murmure, le moindre soupir et le bruit de la circulation de l’autre côté des carreaux. Il y retrouvait le temps perdu, quand maman peignait ses cheveux ou lavait ses oreilles – l’asmr venait à bout de beaucoup d’insomnies. Le visuel, moins important, devait être paisible et se résumait à un cadrage minimaliste : deux mains et une moitié inférieure de visage, plus le cou. Le plaisir frissonnant de l’asmr avait, en théorie, plus à voir avec la nostalgie qu’avec la sexualité. Evette avait cependant remarqué que les chaînes les plus bankables, comme MeMyselfAndI, mettaient en scène des créatures fraîches aux épaules dégagées.

Elle commença par se poser des faux ongles et des lentilles bleues. Elle enfila un top à fines bretelles, se maquilla avec soin, lissa ses cheveux, vernit ses dents en blanc A0 et se poudra jusqu’au sternum. Elle éteignit toutes les sources de bruit possibles, alluma son micro et passa un quart d’heure à déshabiller lentement des confiseries, froissant les petits sachets en amidon de maïs transparent et écartelant des barres chocolatées qui laissaient couler sur ses doigts leurs entrailles de caramel. Elle enregistra ensuite dix minutes d’avions en papier, de cocottes et de bateaux. Le papier glacé craquait délicieusement sous ses ongles, elle dut se secouer pour ne pas s’endormir elle-même. Elle finit par un make-up roleplay basique : ayant fixé un cercle en carton autour de sa cam, elle étala du fond de teint de part et d’autre de l’objectif avec une éponge en mousse de silicone, griffa le haut du carton avec son rimmel et barbouilla le bas de gloss, sans cesser de murmurer « vous êtes superbe » et de faire de l’œil à l’objectif. En fait, je pourrais me contenter de mettre des tonnes de rouge à lèvres en me léchant les dents pendant des heures. Comme le dit Morin : le secret de la starification, c’est d’allier le plus d’innocence possible au plus d’érotisme possible. Un L2 en philo, ça mène à tout.

Dérushage, montage, effets, réglages : à midi, Evette constata qu’elle avait oublié un foutu détail. Elle venait de dépenser trois heures à monter trois fois dix minutes. Même s’il payait bien, l’asmr tombait sous le coup du principe fondamental seekfind : « trop long pour ce que ça rapporte ». Normal que j’oublie à chaque fois : j’adore faire de l’asmr. Too bad. Elle mit ses vidéos en ligne, avala un bol de nouilles et monta au jardin de toit.

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Tu m’étonnes que branler des pistils au pinceau, ça reste un créneau pas trop encombré. Cassée en deux dans le vent glacial qui faisait osciller la tour, les yeux ulcérés par le dioxyde de carbone, Evette maniait en claquant des dents le pinceau à un poil pour féconder des rangées de courgettes, de citrouilles, de pâtissons et de courges. Avant de redescendre chez elle, les reins raides, le nez bouffi et les paupières gonflées, elle dut passer à l’aspirette son pantalon, sa doudoune et son bonnet incrustés de poussière noire.

« Ici Flexemploi ! Vous aimez les animaux ? Vous avez le sens du contact, le goût du jeu et une autorité innée ? Devenez promeneur-se de NAC ! »

Evette sortait juste de l’ascenseur quand elle reçut cette annonce pur seekfind. Elle lut : Chiens, furets, fennecs, space morgage  ! On peut même promener des hyènes. Et ça précise : BYOD . Amène ton propre matos. Elle cliqua sur le lien : « Matériel exigé : bandes molletières + gants renforcés. Vacc. antitétanique et antirabique. Certifs. iso athlé. + véto. recommandés. Trilingue serait un + » Arf. Trilingue pour promener des clébards. Do you speak caniche ? Oua oua. Elle passa à l’annonce suivante. Cleaneuse d’hôtel Formule Cheap. Ça, ça lui allait mieux. Et d’abord, elle savait faire.

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1/ Ouvrir la porte 2/ Rafler les restes, tri sélectif, les serviettes dans le bac Lav’vite, suspendre la literie, espérer que le client ait oublié un truc cher, fail 3/ Fermer la porte et appuyer sur Désinfect’minute 4/ Profiter de l’instant pour sortir les serviettes du bac et les plier, rouvrir la porte sur un nuage de vapeur, poser les serviettes propres sans se casser la figure sur le sol glissant, hop ! les oreillers et la couette sur le lit, vérifier le savon le coran la bible et deux cintres check, un bonbon sur la table 4/ Fermer la porte, appuyer sur Sèch’quick, attraper le chariot et courir jusqu’à la porte suivante avec dix euros de plus dans la poche, plus 2,75 de Prim’fast. Bon sang, je suis en train d’exploser ma moyenne !

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Elle rentra tard, moulue et puant le désinfectant. Adzo était là, immuablement vautré sur le futon devant son écran. L’odeur ne lui échappa pas.

« Du cleanage ? Encore ? Et si tu essayais de viser plus haut plutôt que plus bas ? »

Il regardait Evette avec sérieux de sous sa frange.

« Je t’ai déjà dit que tu ressemblais à ma mère ou j’ai évité ? soupira Evette dont l’estomac grondait avec rancune.

– Merde, cleaneuse d’hôtel, tu es bac + 6 ou bien ? Tant qu’à patrouiller dans la merde, fais un truc qui rapporte ! Mais si je te parle de tester des jeux en RV, tu vas me dire que ça te fout la gerbe, c’est ça ? »

Evette, déstabilisée par la charge, bredouilla :

« Non, je supporte bien l’oculus, superbe oreille interne…

– Il y a les nanos, aussi. Mais tu as toujours évité de m’avouer que ça te flanquait la trouille, peut-être ? »

Evette haussa les épaules tout en tassant, du bout du pied, sa doudoune sous le futon.

« Les nanos, ça me va. J’ai déjà suivi un protocole pharmaceutique. Un beau moment. On m’a dessiné une grille dans le dos, pulvérisé une crème différente par case et j’ai passé la journée au soleil au bord d’une piscine, avec juste l’ordre d’aller me baigner toutes les vingt minutes. Grande classe. Mais le type qui m’avait inscrite sur le listing de la société pharmaceutique est sorti de mon réseau depuis… bon, on a cassé salement, lui et moi. Si toi, tu connais quelqu’un dans la pharma… »

Culpabilise un peu, aussi.

« Ce qui se teste en nanos, ces temps-ci, désolé de te l’apprendre, mais ce ne sont pas les médocs, ma grande. Ce sont les sextoys. Et je sais que tu as horreur de ça. »

Ça fait combien de temps qu’il a envie de me larguer, en vrai ? Evette se glissa toute habillée dans le tube de la douche. Bientôt elle se tortillait, lançant un à un ses vêtements par-dessus la cloison en plexiglass.

« Regarder une realskin de 22 centimètres me ressortir par le scrotum à la suite d’une mauvaise programmation, j’évite aussi ! cria-t-elle. »

Elle acheta pour deux euros d’eau chaude. Désinfectée comme elle l’était, elle n’avait pas besoin de plus. Tout en brassant ses cheveux sous le jet, elle brailla :

« Et toi alors ? Tant qu’à parler seekfind, tu en es où ? »

Parce que, gros malin, si tu n’es pas un vingt-quatre heures, c’est juste grâce à ton rein.

Adzo avait loué un de ses reins à un receveur compatible. Ça lui assurait une rente jusqu’au jour où – en espérant que ce jour n’arriverait jamais. Adzo n’avait qu’une contrainte : mener une vie saine médicalement attestée. Concrètement, quand il se défonçait, il devait se bourrer de produits masquants qui mangeaient un bon quart de sa rente, mais aucun seekfind n’est parfait. Evette refusait absolument ce genre de plan : les receveurs étaient en général déjà lourdement malades quand on signait avec eux, elle en était sûre. Étonnant qu’un complotiste comme lui s’en tape. De plus, elle tenait à ses cuites. La douche s’arrêta, Evette fit coulisser la porte et tendit la main pour prendre une serviette. Elle saisit un bout de phrase :

« … fini ma dernière UV aujourd’hui. Bientôt, si tout roule, tu auras devant toi un Digital death manager niveau 3 certifié iso/iec.

– Croque-mort numérique ? Tu ne peux pas viser plus haut ? »

Sa provocation tomba à plat sur le futon. Tous deux savaient que le data mining de données post-mortem n’était pas un seekfind : c’était un vrai job. À mesure que la big generation retournait à la poussière en laissant derrière elle des testaments alambiqués – ça peut être exigeant, un mort qui pèse un pétaoctets de données –, c’était même un des rares secteurs en pleine expansion. Le death management offrait un travail, c’est-à-dire un job de jour avec un salaire au-dessus du seuil de pauvreté, une assurance santé, un bureau avec des collègues, et un CDD miroitant au bout de la route. Evette se tortilla à nouveau pour enfiler son pyjacourt et sortit de la douche, fumant de vapeur et de jalousie.

« Je me demande ce qu’ils font, nos potes qui s’en sortent », dit-elle sur un ton dégagé. Savez-vous planter des clous dans les mollets d’Adzo en faisant un tour du côté de la réussite de ses copains ? Elle ouvrit le profil de Mau. Mau avait toujours tout réussi.

« Alors, bailla Adzo en tapotant inexorablement, Mau est toujours dans l’impression d’organes ?

– Nan, il imprime des maisons, maintenant. Des immeubles, même. Voire des quartiers – tu connais Mau. Très exactement, il est en train de réimprimer le campus de la Grande Borne. Il a fondé sa boite de géomatique avec Cruz et ça brasse des trillions.

– Sacré Mau, conclut sobrement Adzo. Tu n’avais pas décroché un iso en géomatique, toi ?

– J’avais commencé une formation. C’était un fake. Pas le genre “ formation cheatée pour désinformer des futurs concurrents”, mais le genre “vous n’avez pas le niveau pour suivre mais je vous inscris quand même”.

– Une formation Flexemploi. »

Evette se fit une tartine de protéines pour chasser le sale goût du désinfectant qui traînait encore sur sa langue, et déroula son CV. La moitié de ses certificats était périmée. Langue, socio, ergo, huma-num, sémio, un putain de CV de fille. Je suis comme toutes les femelles, moi : j’ai fait des sciences molles alors qu’il n’y a que les dures qui payent. Je ne suis pas trader, actuaire, data miner ou neurobio. Pour les filles, de toute façon, ce sont les sciences molles ou le care. Foutue orientation à treize ans. Foutu destin. Ses trois vidéos asmr avaient eu leur bref succès. L’annonce du dessous la fit tiquer. Ce n’était pas plus pénible que le ménage, plus physique que le massage, plus putassier qu’hôtesse d’accueil à Dronexpo. Si j’avais dix-sept ans, c’est sûr, ce ne serait pas une bonne idée de commencer le seekfind par là. Mais aujourd’hui que je suis à un an et demi de ma date de péremption, pourquoi pas ? Elle cliqua.

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Evette s’épila du haut en bas à la douchette laser, gomma le tout, se fit les pieds et la chatte en multicolore. Non qu’elle avait l’intention de s’en servir – le travail sexuel, pas mon truc —, mais le mental, ça compte. Elle racheta des lentilles, vertes cette fois, se passa en blonde, récura ses oreilles et son nombril, se brossa la langue jusqu’à la luette. Elle dépensa trois heures à se maquiller en nude, plus deux à édifier un chignon, tout ça pour avoir l’air parfaitement naturelle et légèrement décoiffée. Elle enfila ses dessous pump-up, sa tenue noire collante, sa paire de chaussures à semelles rouges, des lunettes noires de marque « tombées du drone », et enfin, piocha dans ses échantillons de parfum très cher. Son premier rendez-vous e-largement voulait que ses potes bavent d’envie autant sociale que sexuelle – et lui aussi, un peu. Même si le contrat était très clair : les mains juste là et là, pas de bucco-bucal ni de verbal-trash. Juste avant de partir, dans son miroir déroulant, Evette se trouva toute jolie, rajeunie et assez tarte. Et tellement photoshopée qu’on ne risque pas de me reconnaître.

Ce fut un succès. Le garçon n’était pas vilain mais franchement bête, et il avait les mains moites. Il traîna Evette de happenings en boites hurlantes, postant des rafales de photos où il la tenait par la taille et lui léchait le cou. Remplie de champagne, Evette riait de bon cœur. Après la ronchonnerie coûteuse d’Adzo, elle appréciait de se dérider le narcisse aux frais de quelqu’un d’autre. À la fin de la nuit, l’œil rivé sur ses commentaires, son rendez-vous e-largement la planta là avec un salut de la main. Evette sortit des ballerines de son sac et rentra chez elle en titubant. Un b-bon loyer vi-hite gagné.

Prise de pudeur, elle se doucha et se démaquilla avant de rejoindre Adzo dans le futon. Mais celui-ci dormait tellement qu’elle regretta sa peine, l’odeur chaude de sa sueur et celle de la salive le long de son cou.

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Adzo débordait d’enthousiasme :

« J’ai décroché un CDD de deux semaines au musée Ricard ! Curateur d’une expo sur le patrimoine pré-réseaux. La partie “Travaux ménagers”, hein ? Ce n’est qu’un seekfind, quand même. »

Hors champ, Evette jaugeait de nouveaux ongles miroirs, un peu chers mais très on the edge – on pouvait carrément sniffer dessus. L’e-largement, c’est des frais, aussi.

« Je teste des artefacts pré-modernes, enchaîna Adzo. Regarde ce truc ! Pur plastique pétrolier et acier qui pèse une tonne. C’est un genre de balai. Avec un fil électrique, mais regarde ça ! »

Evette lança un regard à son écran et renifla :

« À mon avis, ça ne s’utilisait pas comme un balai, ton truc. Ça devait glisser par terre. Tu as fait des recherches dans les vieux films ?

– Oui. Crois-moi, les vieux films parlent de tout sauf de ménage. »

Evette relut pour la millième fois l’alinéa cinq de son contrat. Mobilier. Tu parles d’un job.

« Tu as regardé les vieilles pubs ménagères ? suggéra-t-elle.

– Pareil. J’ai trouvé des femmes qui se roulent sur des canapés en bois d’arbre, des familles qui sourient comme des cinglés, des produits qui nettoient tout en cinq secondes comme si les peintures intelligentes existaient déjà, mais un mode d’emploi, niente. Et ça, à ton avis, c’est quoi ?

– C’est un cube noir avec des gommettes carrées multi­colores. Très moche. Mais sûrement très cher.

– “Rubik’s cube”. C’est marqué là. Un presse papier ? Nos ancêtres étaient accros au papier. Et ça ? On dirait un stylet graphique. Enfin, le chaînon manquant entre le stylet et la plume d’oie. Il y a un logo. “Bic.”

– Un pic à glace ? C’était tous des alcooliques. »

Evette fit défiler le contrat du bout du doigt. Suivant toujours la veine turgescente des sex-jobs-mais-pas-complètement, elle avait accepté de — accepté de réfléchir au fait de jouer le mobilier dans une boite à cul. Table basse. Quatre heures à quatre pattes. Une ficelle entre les jambes, de la poudre partout, des verres sur le dos et pas le droit de se gratter le nez – c’est combien, la pénalité, si je me gratte le nez ? Même en cochant toutes les options « pas touche », ça payait l’eau.

« Et ça ?demanda Adzo. “Famas. Chargeur.” Bon, je vais le ranger aussi dans la partie presse-papier. Tout le monde s’en fout et j’ai encore deux cents items à catégoriser. Et regarde ! Ma tenue pour l’expo – parce que je fais les visites aux étudiants, aussi. Pur XXe siècle ! Une “queue de pie”. C’est un genre d’oiseau. Et regarde le collier ! C’est un clito. En bronze.

– Pourquoi un clito ?

– Innovation ménagère du XXe siècle.

– Et… comment ça, innovation du XXe siècle ?

– Découverte du XXe siècle, si tu préfères. Les organes qui ne sont jamais malades, pourquoi veux-tu les étudier ?

– À un moment, un truc qu’on a le nez dessus depuis cent mille ans…

– Tu m’as vu en queue de pie ? »

Et il y avait l’autre rôle – sirène. Quatre heures à flotter dans un aquarium avec de la pâte d’oxygène sur le nez. Bien sûr, il fallait déduire le prix des extensions blond cendré – amorti si elle cochait l’option « autopalpation spontanée des seins ». Ça m’économisera une mammo.

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Adzo mit le bouquet de légumes au milieu de la table, remplit les deux flûtes de prosecco et fit un origami avec le contrat de pacs. Elle dirait oui. Bien sûr qu’elle dirait oui ! Il était diplômé et embauché dans la foulée. Finies les angoisses, les caries qui traînent et les cloisons qui bougent – il avait déjà récupéré son rein. Il s’assit, sonné par sa propre joie. L’angoisse qui pesait sur ses épaules faisait sentir son poids écrasant à l’instant même où elle se dissolvait, et un bouillon de mots ravalés affluait sous sa langue – essentiellement des gros mots, constata-t-il. Il donna un coup de poing sur le futon :

« Putain ! Je vais enfin pouvoir payer ma part de loyer, déclara-t-il au frigo. » Il passa un doigt le long du flanc bombé d’une aubergine : « Et toi, ma grande, tu vas pouvoir arrêter le no-sex tarifé. »

Il attendit jusqu’à ce que le prosecco soit complètement débullé.

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« Un accident malheureux. »

Adzo regardait le front pâle de l’avocat luire sous la lampe, de l’autre côté de l’écran.

« Nous sommes tellement désolés. La pâte d’oxygène, hélas. La qualité, la quantité peut-être ? Les accidents sont exceptionnels, mais enfin…

– Mais de quoi vous parlez, là ? Ma copine s’est noyée, merde ! »

Adzo, accroché au bord du futon, entendit sa voix partir en dérapage.

« Oui, vous n’étiez pas pacsés ? Concubinés ? Mariés ? L’assurance est… je crains que… la prime, n’est-ce pas ? Ça paraît dérisoire dans un moment aussi terrible, ces histoires d’argent, mais c’est le minimum… seulement, il faut un lien légal entre vous deux. »

L’avocat soupira en farfouillant dans ses données.

« Le contrat mobilier qu’a signé votre compagne, n’est-ce pas ? Comporte une clause de risque et une décharge. Toutes deux signées, bien sûr. »

Adzo descendit son regard du front jusqu’aux yeux. Ils n’étaient pas fuyants mais mats, comme dépolis. Lisses, étals, emplis de ce calme qu’achète l’argent – les seekfinders avaient le regard plus labile, plus brillant. Il sut. Ou plutôt, il vit. La boite à cul de haut vol, la moquette aussi épaisse que sa cuisse, le cool jazz, les bruits mouillés de la chair en action, l’odeur de cuir et d’entrecuisses, le mobilier – des filles à quatre pattes avec des seaux à glace sur le dos, des garçons à genoux portant une gerbe de vraies fleurs dans leurs bras, des filles et des garçons écartelés contre les murs en tableaux vivants et dans l’aquarium, quoi de plus gracieux, et pervers, et coûteux, quoi de plus luxueux, en fait, qu’une noyée aux cheveux épars ? Un beau corps mort, inaccessible et nu, Thanatos elle-même venant saisir Eros fatigué par la queue et le branlant jusqu’à la prostate. Pour le prix d’une franchise d’assurance. Adzo se vit traverser l’écran, les dents en avant.

« Bien sûr, l’assurance prend en charge les soins funéraires. »

L’avocat cessa de brasser des octets. Adzo savait. Il savait de plus en plus. Il n’y a pas de pâte oxygène frelatée chez ces gens-là. De la même façon qu’il n’y a pas de tomates au cadmium ni de bière au goudron.

« Je connais un artiste, enchaîna l’avocat, très, très engagé dans la mémorisation de la beauté. Très, très engagé auprès des personnes en deuil. Il fait des lyophilisations – c’est le terme. Il expose bientôt à la Tate Moon. Il met en scène, dans le but de lutter contre l’oubli – j’ai pensé à vous, à cette si jeune femme. C’est tellement désolant. Je vous joins ses coordonnées. Je lui ai parlé de vous. Il compatit, vraiment. »

C’est si beau, une noyée. Et ils ont les moyens de se payer ça. Le clou de la soirée, je parie. Ou même pas.

« C’est une licence artistique. Je vous l’envoie. Il s’agit d’une simple location, les restes vous seront rendus, bien sûr, à la fin de l’événement. Voyez ça comme un hommage – un hommage artistique, n’est-ce pas ? De Zou Tseu. C’est l’artiste. »

Si je trouve l’adresse de ce connard et que je me présente en bas de sa tour avec un couteau de boucher, je ne franchirai même pas la porte du parvis.

« Zou Tseu – il est très coté – le tarif est confortable. Bien sûr, c’est annexe, mais ces situations entraînent des – enfin, je veux dire qu’il vaut mieux ne pas avoir de soucis aussi basiques que l’argent dans ces moments-là. Et puisque la prime d’assurance ne peut pas être à votre nom — la licence artistique, elle, peut l’être. Nous pouvons envisager une désignation comme, hm ? Cohabitant attesté ? »

L’avocat haussa un sourcil. Adzo lut la somme. Ça payait dix loyers et cinq mètres carrés de plus. Ça ne valait même pas un aveu. Et moi, je suis death manager. Attends que j’ai pris un peu de points d’expérience dans mon métier, monsieur Bien sûr de N’est-ce pas. Attends que j’apprenne à être le vers dans le bois de vos cercueils. Ou attends juste que j’ai chopé ta vraie adresse en ce monde. Souci basique, hein ?

De l’autre côté de l’écran, l’avocat avait l’air professionnellement navré — et cette voix de benzodiazépine. Une pleureuse professionnelle. Embauchée pour son air suintant. Sûrement en CDI. Tas de merde. Adzo appuya rageusement son pouce au bas de la licence, coupa la communication et se fractura le poing sur le frigo qui fit un drôle de bruit.

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Sur la table, les poireaux fanaient lentement. Adzo, allongé sur son futon, fixait le plafond de son studio. Son frigo ronronnait. Il bougea un peu ses jambes ankylosées, sentit quelque chose sous sa hanche droite, glissa la main, trouva un faux ongle miroir luisant comme une goutte d’eau, et se paya le luxe de fondre en larmes.