Pomaïe Klokochazia balek, Nosfell (V2 Records, 2004). 13 chansons, 46 minutes.

Il n’y a pas que Christian Vander, le leader de Magma, à chanter dans une langue imaginaire : il y a n’importe quel chanteur de cabine de douche (vous, moi ?) en yaourt, et Nosfell en klokobetz.

Le klokobetz ? C’est la langue parlée en Klokochazia – simple, non ? Et Klokochazia, c’est le lieu d’où vient Nosfell, alias Labyala Nosfell, alias Labyala Fela Da Jawid Fel – ce qui signifie en klolobetz « celui qui marche et qui guérit ».

Pour ma part, c’est au travers de son premier album, Pomaïe Klokochazia balek, que j’ai découvert l’artiste voici quinze ans (déjà, bon sang). À la manière de Magma, Nosfell déploie un univers volontiers hermétique, chanté dans une langue imaginaire pour l’essentiel, mais aussi en anglais à l’occasion. Instrumentalement, l’approche est moins abrupte que celle de la formation de Christian Vander : violoncelle, guitare, et voix – celle de Nosfell, démultipliée. On pourrait qualifier le disque de minimaliste, et pourtant, il s’avère d’une richesse étonnante.

vol12-p-cover.jpg

L’album commence avec « Children of Windaklo », une véritable profession de foi : une voix répète en boucle le même motif, avant d’être rejointe par une seconde voix, plus haut perchée, déclamant les paroles proprement dites. Certes, on ne comprend rien, c’est chanté en klokobetz. C'est bien l'objet et le pouvoir d’évocation fonctionne à fond, pour qui accepte de se laisser emporter par icelui. En arrière-plan, le violoncelle est là pour soutenir l’ensemble. Une guitare arrive, les lignes du violoncelles se dédoublent tandis qu’une beatbox humaine prodigue une rythmique lourde. À mesure que la chanson gagne en puissance, une chose devient sûre : Toto, on n’est plus au Kansas – ni même sur Terre – mais bien du côté de Klokochazia.

Si, mentalement, vous êtes resté au même endroit, ce disque ne peut plus rien pour vous. Sauf passer à la chanson suivante. Chantée en anglais, « Shaünipul » se montre d’un abord plus direct. Guitare, voix, rythme plus enlevé, et un passage où l’on imagine bien Nosfell inciter le public à taper dans ses petites mains (ce que ledit public fait d'ailleurs dans le live au Trianon accompagnant l'édition remastérisée des 10 ans de Pomaïe).

« They shall not call this solilo…
… quy a wretched act
Of monopoly on a moving
Tainting, staining soul
Because I work for the Animal »

Parmi les treize chansons, quelques-unes se démarquent tout particulièrement : « Sladinji the Grinning Tree », aussi malicieuse qu’inquiétante et dont les paroles rappellent les arbres mangeurs de Hobbits de la Vieille Forêt ; l’entêtante « Blewkhz gowz (the only thing he had to say) », à mes oreilles l’un des sommets de Pomaïe… L’album se conclut avec « The Wise Left Hand », qui se conclut sur les mêmes intrigantes paroles répétées à l’envi d’une voix inquiétante :

« They told me who you were
and who you expected me to be, so,
these are the consequences of our reciprocities »

Tantôt Nosfell se fait conteur, narrant à l’auditoire les histoires de Klokochazia ; tantôt il semble en devenir lui-même l’un des protagonistes. L’ensemble est saisissant, et Pomaïe Klokochazia balek laisse une impression durable.

Dans une interview accordée au magazine Longueur d’onde, peu avant la sortie de ce premier album, Nosfell balayait en quelques mots l’univers : « Ce pays est composé d'une île principale et de plusieurs plus petites. » Une géographie que l'on peut admirer sur la pochette de l'édition anniversaire de Pomaïe…, tatouée sur le dos du musicien. « Il n'est pas géré par des hommes, mais par son histoire. Il y a sept forces fécondes, comme des personnages impalpables, qui ont la faculté de donner naissance à des êtres, par eux-mêmes, sans s'accoupler. (…) C'est un pays qui a un peu une double histoire. Il a vécu un changement d'ère et donc de culture. L'époque qui est décrite dans Pomaïe Klokochazia balek, le premier disque, est la seconde ère. Celle d'avant est encore plus sombre, mais sera, je l'espère, éclairée plus tard si j'ai la chance de faire d'autres disques. Il y aura des recoupements de personnages et d'histoire. »

Les treize chansons de Pomïe Klokochazia balek forment ainsi un tout cohérent où, morceau par morceau, on découvre l’univers étrange (étranger ?) de Klokochazia. On retrouve çà et là un même bref texte retraçant cet univers : « Par exemple le vieux Shaünipul, employé en pertes d’idées que plus personne n’écoute et qui, sur la fin de sa vie, cherche ce qui lui rendra sa crédibilité. L’histoire impossible de Blewkhz Gowz – le septième fils du roi Stevgak, maître de Chimdega – et de Milenaz, celle qui fit couler du bout de ses doigts la sève dont se nourrissent les enfants de Windaklo (« Children of Windaklo »). Celui encore qui, pensant être pénétré du Mandamaz (cette faculté à ne pas avoir besoin d’essayer pour réussir) trahit tour à tour ses proches, pour finalement sombrer dans la folie et dans l’oubli. » Pour autant, pas question pour Nosefell de tout expliquer : « Mon but est que le public soit libre. J'ai mes propres règles de langage, je raconte des histoires mais elles ne sont pas explicitement commentées dans le dique. Je veux tout faire pour exceller dans la suggestion. » Sous cet aspect-là, c’est réussi. À noter que l'édition anniversaire de Pomaïe… est dotée d'un livret : pas de paroles mais une brève nouvelle retraçant un événement inquiétant survenu au narrateur. Côté dramaturgie, le live au Trianon accompagnant le disque original permet de se rendre compte des talents de conteur du musicien (notamment sur « Slakaz Blehezim ».

vol12-p-cover10ans.jpg

Après Pomaïe Klokochazia balek, Nosfell a rapporté des nouvelles (parfois chantées en français) de Klokochazia, au travers de ses deux albums suivants : Kälin Bla Lemsnit Dünfel Labyanit en 2006 et Nosfell en 2009. Las, la fraîcheur et la magie qui imprégnaient Pomaie m’ont paru moins présentes sur ces deux albums, en dépit de bons moments.

vol12-p-discog.jpg

Toujours en 2009, le livre-disque Le Lac aux Vélies propose une sélection de chansons, réarrangées pour un orchestre symphonique ; si la musique perd le minimalisme inventif qui faisait une partie du charme de Pomaie…, le livre, joliment illustré par Ludovic Debeurme, offre une très intéressante approche visuelle de l’univers du chanteur. Après deux albums déconnectés de Klokochazia – Amour massif en 2014 et Echo Zulu en 2017 –, Nosfell y est revenu l’an passé, au travers d’une campagne de financement participatif visant à permettre la publication du Codex klokobetz Volume I, avec notamment un manuel de klokobetz (et son alphabet rappelant l’amharique) et une carte (qui me rappelle, dans un genre différent et tout aussi particulier le Voyage en République de Crabe de Tarmasz).

Si cela inaugure de nouvelles excursions du côté de Klokochazia, je suis partant.

Introuvable : non, d’autant que le disque a bénéficié d’une réédition à l’occasion de ses quinze ans
Inécoutable : si vous préférez Christophe Maé, je ne peux rien pour vous
Inoubliable : je ne sais pas comment on dit « Mais carrément » en klokobetz, alors on va se contenter d’imaginer