Mock Up On Mu, Craig Baldwin (2008). Noir et blanc, 114 minutes.

Parfois on tombe sur des objets filmiques si étranges qu’on ne sait par quel bout les aborder… avant de se rendre compte que l’étrangeté du film n’est rien en regard de la réalité. C’est le cas du présent long-métrage. Essayons malgré tout… Dans Mock Up On Mu (titre que l’on pourrait traduire par « une maquette sur Mu »), il est question des liens troubles entre l’occultisme, la science-fiction et la conquête de l’espace, au tournant des années 40.

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Nous voici en 2019. Bon, pas l’année 2019 que vous connaissez : pas celle où Rick Dickard chasse des réplicants dans un Los Angeles noyé de pollution, pas celle où Kaneda et Tetsuo font de la moto dans les champs de ruines de Neo-Tokyo, pas celle où New York a chuté, pas celle où des nouveaux barbares font régner la loi (oups, cette version-là serait ressemblante), pas celle où Schwarzie court, court et ne fait rien d’autre que courir et dézinguer les méchants, non, rien de tout ça. Je vous parle d’une année 2019 pas moins délirante que l’hallucination consensuelle constituant notre réalité : celle où L. Ron Hubbard, écrivain de science-fiction reconverti en gourou, a établi une base sur la lune. Plus qu’une base, il s’agit surtout d’un parc d’attraction et d’un centre de désintox, nommé Mu. Hubbard décide d’envoyer sur Terre l’un de ses meilleurs éléments, l’agente C, pour y mener à bien deux missions. La première consiste à se rendre à Las Vegas et à y trouver un certain Lockheed Martin, magnat du complexe militaro-industriel américain, afin de le séduire ; la seconde, c’est pareil… mais avec un certain Richard Carlson. Les choses se compliquent quand C se rappelle sa précédente identité, que Carlson fait de même, et que les plans néfastes de L. Ron sont découverts. Et puis il y a Aleister Crowley dans une caverne.

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Divisé en treize chapitres à la longueur croissante, chacun introduit par un pentagramme indiquant les protagonistes en présence, Mock Up on Mu s’avère un joyeux foutoir… passablement bavard : voix off, dialogues, ça n’arrête pas de bavasser. Et ça cause de quoi ? De projets, de spéculations, de révélations… Le film met en scène plusieurs personnages historiques, et si l’action située dans ce 2019-mais-pas-le-nôtre est totalement fictive, l’intrigue se base sur des éléments réels. D’accord, le film peut paraitre foutraque de prime abord, mais je vous assure que sa folie douce n’est RIEN en comparaison des gens sur lesquels il se base.

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Aleister Crowley

Des cinq protagonistes de l’intrigue, Aleister Crowley est peut-être le plus connu. Cet occultiste britannique surnommé il se traîne derrière lui une réputation gentiment sulfureuse – parfaite pour faire de lui un personnage plus grand que nature. Quant à L. Ron Hubbardn écrivain de science-fiction révélé par John W. Campbell, il crée en 1950 la dianétique, pseudo-science qui servira de base à l’infâmeuse Église de scientologie. Campbell et Alfred E. Van Vogt côtoieront Hubbard un temps avant de s’en éloigner au bout de quelques années.

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L. Ron Hubbard

Là où les choses deviennent plus intéressantes, c’est quand on creuse les autres personnages secondaires du film. L’identité secrète du fictif Richard Carlson est Jack Parsons, de son vrai nom Marvel Whiteside Parsons (1914-1952). Big up aux parents, pour avoir prénommé « Merveille » leur rejeton… Fan de science-fiction, le jeune Parsons, beau brun ténébreux, s’intéresse bien vite à la fuséologie, correspond notamment avec des gens plutôt sérieux comme Konstantin Tsiolkovsky et Wernher von Braun, et, à la fin des années 30, s’initie à l’occultisme, en particulier aux enseignements ésotériques de, je vous le donne en mille, Aleister Crowley. Et dans le lot desdits enseignements, il est question de Thelema, une doctrine lointainement inspirée de l’abbaye de Thélème imaginée par Rabelais et qui affirme grosso modo « Fais ce que tu voudras ». Pour Parsons, cela veut dire : sexualité très permissive (dans la lignée de Crowley), polyandrie, et puis un peu d’inceste pour notre ingénieur, qui couche volontiers avec sa sœur Sara, mineure à l’époque.

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Jack Parsons

En parallèle de ses activités occultes, Parsons va continuer à bosser sur les fusées, jusqu’à être l’un des membres fondateurs du Jet Propulsion Laboratory – labo sans lequel Neil Armstrong et Buzz Aldrin n’auraient pas posé les pieds sur le régolithe lunaire. Bon, ces mêmes activités occultes valent à notre inventeur/chimiste/occultiste d’être viré du JPL. Des déboires qui s'avèreront récurrents mais qui n’empêchent pas le bonhomme de continuer à fréquenter quelques écrivains de SF, tels que Robert A. Heinlein, Anthony Boucher, Jack Williamson… ou encore, surprise, ce cher Lafayette Ron Hubbard. De fait, Parsons hébergera Hubbard à son domicile, et le futur fondateur de la Scientologie s’acoquinera avec la petite amie de l’époque de Parsons, Sara Northrup, qu’il épousera en 1947 et qui jouera un rôle prégnant dans les débuts de la Dianétique (avant que Hubbard franchisse le Rubicon et décide de fonder une religion). En ce début d’année 1946, Parsons et Hubbard décident de prendre un peu trop au mot le roman Moonchild de Crowley (1917), et procèdent à des rituels pour invoquer la déesse Babalon, incarnation divine de l’éternel féminin. 1946, c’est aussi l’année où Parsons rencontre, à l’issue de plusieurs jours de rituels destinés à invoquer la « femme écarlate », nulle autre qu’une rousse flamboyante sur le pas de sa porte. Il s'agit de Marjorie Cameron – que l’on retrouve, devinez, sous le nom d’agent C dans Mock Up on Mu. Sans que Cameron en soit d’abord consciente, Parsons intègre leurs ébats dans ses rituels de magie sexuelle destinée à faire venir Babalon – raté. Peu après, l’amitié entre Parsons et Hubbard s’effiloche, lorsque le premier se rend compte que le second l’escroque – pas de pot. Hubbard fuit et Sara Northrup… et le pot commun de leur petite entreprise. La relation entre Cameron et Parsons va cahin-caha, jusqu’au décès accidentel de l’occultiste en 1952, lors d’une explosion à son domicile. Voilà ce que c'est de stocker des produits explosifs chez soi. D’abord réticente à l’occultisme, Cameron finit par s’intéresser aux archives de son défunt mari, au point de vouloir entrer en communication astrale avec lui (fail) et de se persuader d’être la réincarnation de Babalon (nope). Par la suite, la santé mentale de Cameron va se détériorer, et elle meurt d’une tumeur cérébrale en 1995.

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Marjorie Cameron

Ah, et puis il reste Lockheed Martin. Bon, avouons que le personnage, créé ex-nihilo pour incarner le Complexe Militaro-Industriel dans toute son absence de splendeur, pâlit pas mal par rapport aux autres.

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Lockheed Martin

Soufflons un peu. Cinéaste américain faisant la part belle à l’expérimentation, Craig Baldwin nous offre avec Mock Up on Mu un véritable collage : des extraits de nombreux films de SF et de documentaires éducatifs sur l’espace s’y juxtaposent, avec quelques prises de vue réelles pour lier le tout. Ces dernières sont volontairement altérées, afin que le grain de l’image perde en netteté ; les différences de qualité d’image sont gommées par l’emploi du noir et blanc (à peu près). La synchronisation des dialogues avec le mouvement des lèvres est lui aussi décalé à dessein. L’ensemble produit une impression rêveuse et… décalée, justement. Ainsi, une même conversation entre deux mêmes protagonistes se poursuit, mais par l’intermédiaire de films différents. Par moment, j’ai eu l’impression de voir une version SF du Dossier 51, ou bien À la recherche de l’ultrasexe de Nicolas & Bruno… avec moins de sexe mais une même approche créative et irrévérencieuse des films de genre. Enfin, la bande originale fait de joyeux mélanges, juxtaposant les musiques de Conan le barbare, Star Trek, Goldfinger ou Ennio Morricone.

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Jack Parsons et Marjorie Cameron

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Bref. Jack Parsons, L. Ron Hubbard, Marjorie Cameron, Aleister Crowley : avouons-le, ce creuset improbable de conquête spatiale et d’occultisme est passablement dingue, et il n’y a rien d’étonnant à ce que Parsons ait inspiré plusieurs œuvres, fictions comme documentaires. À ce titre-là, on ne se privera pas de lire Mojave Épiphanie d’Ewen Chardronnet (Inculte, 2016), qui revient notamment sur le personnage et les événements l’entourant. Passionnant de bout en bout pour qui s’intéresse à l’histoire de la conquête spatiale, l’ouvrage de Chardronnet raconte les parcours de Jack Parsons et de Frank Malina, ingénieur devenu peintre, et décrit au passage deux époques charnières : l’avant-guerre, où la crème des scientifiques européens fuit la montée du nazisme pour rejoindre les USA, dont une bonne part des scientifiques nourrissent des sympathies plus ou moins marquées pour le communisme ; l’après-guerre, où la chasse aux sorcières anti-communiste plonge le pays dans une névrose dont il ne semble pas s’être remis. Rituels mystiques, problèmes d’habilitation de sécurité, suspicions du FBI, recherches sur les ergols et propergols, espoirs de paix, science-fiction et dianétique : Mojave Épiphanie nous donne à voir, de façon érudite et détaillée, et surtout moins bordélique que Mock Up on Mu, les surprenants dessous des débuts du programme spatial américain.

Discutant de ce film avec certain rédacteur en chef de certaine revue consacrée à certaine forme de littérature, on en vint à la conclusion que l’Amérique est friande de ce genre de récit : d’un côté, il y a l’Histoire officielle, brillante et héroïque, propre et lisse comme la paroi immaculée d’une Saturn V floquée d’un rutilant USA  de l’autre, l’histoire secrète, bien plus étrange qu’on ne veut bien le croire. À ce titre-là, Mock Up on Mu et Mojave Épiphanie abordent cette période charnière du programme spatial américain… chacun à sa façon.

L'ensemble constitue une curiosité, à réserver aux amateurs d'histoire secrète, et d'ovnis cinématographiques.

Introuvable : en streaming légal par ici
Irregardable : noui
Inoubliable : boum