Grand-messe annuelle du fandom SF, la Convention Mondiale de Science-Fiction – dénommée également WorldCon –, est un événement dont j’ai entendu parler depuis que j’ai commencé à m’intéresser au genre en tant que tel. Lorsque j’étais jeune lecteur, cet événement était revêtu d’un caractère mythique – n’est-ce pas là qu’étaient décernés les prix Hugo récompensant les meilleurs romans de SF ? Qu’imaginer sinon un grand rassemblement festif, un brin bordeline à en croire le Norman Spinrad d’Il est parmi nous. Faute de fonds suffisants, j’avais manqué les précédentes WorldCon européennes : la LonCon 3 à Londres en 2014, la WorldCon 75 à Helsinki en 2017. Hors de question cependant de la manquer une troisième fois lors de sa venue sur le Vieux Continent… Pour l’occasion, je me joins à la team nooSFere – composée de Bruno Para, Bruno Vasina, Bruno René-Marc Dolhen, Bruno Gilles Goullet et de sa compagne Olga (qui délaissera la WorldCon pour visiter Dublin), et de Saturnin DejardinÉvidemment que c’est un pseudonyme….

Dans les semaines précédant la WorldCon, je fais consciencieusement mes devoirs, lisant toutes (ou presque) les fictions finalistes des Hugo, afin de voter de la façon la plus éclairée possible. Néanmoins, ce n’est que la veille du départ que je me décide à concocter mon programme pour les quelques jours de la manifestation ; c’est aussi l’occasion de me rendre compte que, OMG, plusieurs des autrices et auteurs que l’on publie au Bélial’ seront présents : Daryl Gregory, Nancy Kress, Geoffrey Landis, Ada Palmer, Michael Swanwick ou encore Ian R. MacLeod, Ian McDonald et Ian Watson (oui, il y a beaucoup de Ian). L’occasion de me rendre compte de la diversité incroyable de l’offre en matière d’animation : chaque demi-heure, ce sont pas loin d’une dizaine de conférence qui sont proposées en même temps. Sans compter les animations annexes : ateliers pratiques, cafés et bières littéraires, représentations théâtrales ou musicales… (Pour qui veut consulter les 192 pages du programme, c'est ici.) Cela m’évoque les Utopiales – mon seul point de comparaison –, avec d’un côté une offre pléthorique d’activités et de l’autre un public bien plus restreint.

Le William Butler Yeats

Certains traversent l’Atlantique à bord d’un voilier ; je me contente pour ma part de prendre le ferry à Cherbourg pour gagner Dublin. Avec un peu de chance, mon empreinte carbone sera moindre que si j’avais pris l’avion. À bord du W.B. Yeats, navire au nom littéraire s’il en est (j’aurais préféré James Joyce ou Ian McDonald mais on ne choisit pas), la traversée se déroule sans encombre. Pas de cabine pour moi, juste un siège inclinable dans le Quiet Lounge qui n’a de « quiet » que le nom – la télévision et les lumières resteront allumées tout le temps, et ces humains miniatures que d’aucuns appellent « enfants » en font leur terrain de jeu. Qu’importe, cela ne m’empêche guère de passer la soirée en mode crypto-Lunes d’Encre, à lire Children of Ruin d’Adrian Tchaikovsky (qui paraîtra en LdE) et regarder le documentaire Mercury 13, qui s’intéresse aux femmes du programme éponyme, thème pas sans rapport avec The Calculating Stars de Mary Robinette Kowal (qui paraîtra aussi en LdE).

I love the smell of embruns in the morning

Jour 1

Arrivé dans la capitale irlandaise le jeudi en milieu de matinée, je file vers le Convention Centre Dublin (CCD pour les intimes) – le nombre croissant de personnes arborant le badge de la WorldCon que je croise me permet d’estimer mon approche du Saint des Saint. Géographiquement, la WorldCon se répartit sur plusieurs sites, le CCD étant le principal ; à une huitaine de minutes à pied se trouvent l’hôtel Gibson et Point Square, accueillant d’autres aspects de la manifestation. Avec sa façade vitrée cylindrique, le CCD ressemble à un aspirateur Dyson démesuré, surplombant la Liffey. Le quartier connaît une poussée subite de béton : sur le chemin menant à Point Square, on traverse un paysage hérissé de grues et de buildings en construction, à différents états d’achèvement. Entre deux édifices, on trouve parfois une rangée de maisonnettes typiques, auxquelles on peut prédire une espérance de vie limitée.

Convention Center Dublin
Le Convention Centre Dublin
En direction de Point Square
Vers Point Square

En attendant de retrouver la team nooSFérienne, qui a la bonté de m’accueillir dans leur AirBnB, je fais la queue pour récupérer mon badge — avec son illustration signée Sana Takeda – et mon premier autocollant, « My First WorldCon ». Le badge permet, si besoin, l’apposition d’une pastille afin de préciser les pronoms relatifs à son porteur : she/her, he/him, they/them ou autre. Parmi les participants, certains font la collection des autocollants et arborent une ribambelle colorée longue comme le bras (#lengthdoesmatter).

Le badge de Dublin2019

Le temps de déposer mes sacs à la consigne, de faire un tour de reconnaissance à travers la Dealer’s Room (où l’on trouve une DeLorean et surtout bon nombre de stands d’éditeurs, de goodies, de postulants à de futures WorldCons), d’y saluer quelques Français – Jeanne-A Debats, directrice artistique des Utopiales, et les universitaires niçois Anouk Arnal, Estelle Blanquet et Éric Picholle –, la journée est bien avancée et il est trop tard pour assister à la conférence « Welcome to the WorldCon ». Tant pis. J’ai aussi loupé l’atelier « Yoga and meditation for Trekkies », mais je pense que j’y survivrai. Avec Saturnin Dejardin, membre honoraire de la team nooSFérienne arrivé avant le reste du contingent (Gilles Goullet me fera remarquer l’inexactitude de cette phrase : l’émérite traducteur de Peter Watts et son épouse [au traducteur, pas à Watts] étaient déjà sur place), je me rends à ma première conférence de la journée : « Ear Wyrms », par l’autrice anglaise Zoë Sumra. La jeune femme a pour but de nous expliquer pourquoi bon nombre de bandes originales sonnent pareil, exemples à l’appui… mais la technologie lui fait des misères et empêche la diffusion correcte des extraits musicaux. Il s’écoule vingt bonnes minutes pendant lesquelles la conférencière et les techniciens du CCD tentent de faire fonctionner le PowerPoint qui fonctionnait pourtant très bien la veille. Quoi qu’il en soit, la réponse à la question des BO similaires est simple et repose sur quelques facteurs : Hans Zimmer, Hans Zimmer, Hans Zimmer, l’utilisation de « temp tracks », musiques temporaires utilisées lors de la phase de montage dont l’effet secondaire est d’inciter le réalisateur à demander au compositeur quelque chose qui y ressemble mais pas pareil. Et encore Hans Zimmer et ses élèves, comme Ramin « Game of Thrones » Djawadi. Et voilà que passe un bénévole brandissant une pancarte « 5 minutes ». Zoë Sumra conclut sa conférence par un quizz musical, ce qui nous vaut de gagner des chocolats.

Mon intention était d’assister à « Disaster and Apocalyptic World Changes », mais je me heurte à la réalité des lieux : l’offre en matière de tables rondes et conférences est pléthorique, mais les salles ont une capacité d’accueil souvent limitée. En ce premier jour, les bénévoles et le staff du CCD peinent encore à organiser les files d’attente – chose qui sera réglée dans les jours qui suit – et doivent faire un usage immodéré de leurs cordes vocales. Bref. Saturnin Dejardin et moi nous retrouvons donc à une table ronde sur les comics, « Franchise Characters ». Bien vite, la discussion s’oriente quasi-essentiellement sur les films du Marvel Cinematic Universe et du DC Universe. F.D. Lee, autrice londonienne, déclare : « Attention, je vais dire un truc super polémique : je n’ai pas tellement aimé X-Men: Days of Future Past. » Ah ouais, c’est vachement polémique. Le scénariste Scott Edelman fait figure de vieux grognon. Au premier rang, un type acquiesce sonorement à tout ce qui est dit et semble croire que la TR s’adresse à lui seul.

À l’issue de la conférence, nous rejoignons les autres membres de la délégation nooSFérienne afin de prendre possession de l’AirBnB nous accueillant, sur l’autre rive de la Liffey. Un appartement sympa et spacieux, mais pourvu d’un balcon inaccessible, histoire de prévenir les suicides ?

La team nooSFerienne : dis-moi ce que tu bois, je te dirai qui tu es
La team nooSFere : dis-moi ce que tu bois, je te dirais qui tu es…

De retour au CCD, je me perds dans les files d’attente et j’assiste par dépit à une autre table ronde sur les comics : « I know my worth: the women of Marvel movies ». Bon, qu’il s’agisse de la Sorcière rouge, de la Veuve noire ou de Captain Marvel, les femmes du MCU ont désormais tendance à poutrer. Et ce n’est pas un mal. Néanmoins, la fatigue commence à se faire sentir et je m’assoupis durant une partie du débat.

Un peu plus réveillé, j’enchaîne avec« Talking animal characters in SF », parce que pourquoi pas ? Et il y a Adrian Tchaikovsky parmi les participants. Lui qui a fait parler des araignées dans Dans la toile du temps et d’étonnants céphalopodes dans sa suite Children of Ruin a bien des choses à dire : à vrai dire, la table ronde serait un monologue de Tchaikovsky que ça ne me dérangerait pas outre mesure. À côté, les autres n’ont pas grand-chose à dire de vraiment passionnant, au-delà de leur passion pour les chats ou les chiens. L’un des intervenants, RJ Barker annonce qu’il adore Watership Down et ses lapins (cool, moi aussi), mais s’avère incapable de citer le roman de Richard Adams lorsque la modératrice demande si les participants connaissent des romans où les animaux parlent non pas quelque langue universelle mais des langages différents. L’un des ressorts narratifs de Watership Down est précisément que les lapins doivent communiquer avec un volatile stupide, ne parlant la langue lapine que mal. Bref. Une conférence pour rien. Mais Adrian Tchaikovsky gère.

Alors que se déroule la cérémonie de remise des Retro Hugos (alias le truc qui nous a autorisé à apposer un bandeau rouge ne disant pas « Robert Heinlein inédit » sur Waldo), je retrouve les nooSFériens pour un dîner dans un bar dans le quartier de Temple Bar. Sur la scène à proximité, un duo guitare & chant s’attache à reproduire des classiques, alternant entre « Dirty Old Town » et des titres de U2, parce que, bon, on est en Irlande.

Jour 2

Un peu avant dix heures, me voici dans l’une des grandes salles du premier étage du CCD, pour la table ronde « Apollo at 50 ». Ian Sales, auteur d’une tétralogie uchronique, « The Apollo Quartet » modère rien moins que les auteurs Mary Robinette Kowal et Geoffrey A. Landis, l’astronaute Jeanette Epps et le physicien David Stephenson. Les intervenants connaissent leur sujet sur le bout des doigts et la table ronde aussi passionnante qu’amusante. Eh oui, comme le fait remarquer Landis, tout finit par revenir à des thématiques pipi-caca, qu’il soit question des paillettes étincelantes que virent les astronautes d’Apollo VIII (leur urine cristallisée) à l’art de bien pondre son étron en zéro G. Des caméras fixées au fond des WC permettent de s’entraîner sur Terre, nous rappelle Jeannette Epps. Landis s’émerveille encore du programme Apollo et de ses avancées : « C’est comme si on avait pris des technologies du XXIe siècle et qu’on les avait ramenées dans les années 60. »

Apollo at 50
Jeannette Epps, Mary Robinette Kowal, Ian Sales, David Stephenson et Geoffrey Landis (désolé pour la qualité de la photo)

Mon goût pour la musique m’a fait assister à plusieurs tables rondes sur ce thème. Il en va ainsi de « "Where words fail, music speaks": literary soundtracks ». Les auteurs invités – A.J. Hackwith, R.F. Kuang, Ian McDonald et Kieron Gillen – évoquent leur manière de travailler avec ou sans musique, nous font partager quelques extraits. L’amusement est là lorsque R.F. Kuang annonce écouter de la pop/r’n’b lors de la phase de correction, afin de vérifier que le texte sur lequel elle travaille garde la même puissance émotionnelle en dépit du parasitage audio. Mais du lot, c’est McDonald qui a les goûts les plus intéressants.

À midi, me voici à une nouvelle TR : « Living in the future: 2019 depicted in film ». Si la modératrice, la jeune brésilienne Claudia Fusco, cite naturellement Blade Runner, Akira et Running Man, trois films culte datant des Eighties, les autres intervenants prennent soin d’ajouter des nanars de l’époque, tels que 2019, After the Fall of New York ou The New Barbarians, ainsi que des choses plus récentes comme The Island et Geostorm. Le choix de l’année 2019 tient surtout du hasard, les œuvres évoquées étant toutes le reflet d’une époque. Entre déluge de bombes et sociétés atroces, la fiction n’a pas vraiment vu en rose le futur. Voyons voir ce que donnera 2049…

À la sortie de la table ronde, je rejoins pour déjeuner Francis Lustman — l’homme sans qui Diaspora de Greg Egan n’aura probablement pas vu le jour en français, du moins, pas avant 2975.

S’il y a bien un point de rendez-vous au CCD, c’est naturellement le bar. Comme aux Utopiales, me direz-vous. Ici, le bar se situe au premier étage, et a pour nom le Martin’s, en hommage à Martin Hoare, Gallois fan de SF, membre assidu des conventions, décédé fin juillet. C’est là que je retrouve Geoffrey Landis. Ce ne sera pas la première fois lors de cette WorldCon : je m’en veux d’avoir lu si peu de son œuvre. L’écrivain est humble et discret, et éminemment sympathique. L’écouter parler des projets sur lequel lui et ses étudiants travaillent est tout bonnement passionnant : poser une sonde robotisée sur Triton et la faire voyager d’un pôle à l’autre du satellite neptunien ; envoyer une sonde au plus près du Soleil, ce qui est plus ardu qu’on le croit. On évoque bien sûr Le Sultan des nuages et Vénus, la possibilité d’une vie microbienne dans ses nuages, l’envoi de prochaines sondes sur son infernale surface. Un travail prenant et passionnant, qui lui laisse bien moins de temps pour écrire.

Geoffrey A. Landis
Geoffrey A. Landis

Plus tard dans l’après-midi, j’assiste avec Pascal Godbillon (le directeur des collection Lunes d’Encre et Folio SF, pour les deux du fond qui n’auraient pas suivi) et Gilles Goullet à la table ronde « Cities of the Future ». Comment mieux habiter les villes dans le futur ? L’autrice américaine Christine Taylor-Butler souhaite que travail, transports et habitat puissent être mieux conciliés – un véritable enjeu aux USA. Pour nous autres, Frenchies, l’objectif est de parvenir à attraper Ian McDonald à la fin de cette TR et d’échanger quelques mots avec lui… Le projet est mis à exécution, mais McDonald, accompagné de son épouse et d’un molosse du staff faisant deux fois ma taille, est pressé. Pascal a à peine le temps de me présenter à l’auteur de la trilogie Luna (et de Le Temps fut, très belle novella à paraître bientôt en Une Heure-Lumière). On le retrouve dans la Dealer’s Room un peu plus tard, occupé à dédicacer quelques ouvrages.

Un auteur et son traducteur
Ian McDonald et son traducteur, Gilles Goullet

J’avais envisagé de participer à la Bière littéraire de Ian Watson, mais il fallait s’inscrire la veille et c’était déjà complet. « Qu’importe, me répond son épouse Cristina par email, Ian estime que tu devrais venir. » Sur place, hélas, pas moyen de m’incruster : le cerbère en charge de la surveillance des tables veillent à ce que seuls les courageux ayant pris leur mal en patience pour s’inscrire puissent participer à la Bière Littéraire. Et bien vite, la table de l’auteur de L’Enchâssement est comble. Tant pis.

Ian Watson
Ian Watson, et son épouse Cristina derrière lui

Désireux d’assister à tous les événements proposés par la WorldCon, j’avais envisagé pour la soirée de me rendre à la représentation de l’orchestre de la WorldCon. Néanmoins, je me laisse convaincre par les nooSFériens d’aller assister aux « bid parties », à l’étage Wicklow. Le choix des lieux des prochaines conventions mondiales est effectué par le public, deux ans avant… mais un peu de lobbying s’avère nécessaire au préalable. Si les villes destinées à accueillir les trois prochaines WorldCon sont plus ou moins déterminées (Wellington en 2020, Washington DC en 2021 et vraisemblablement Chicago en 2022), le choix reste ouvert pour 2023. Trois villes sont en compétition : La Nouvelle Orléans Memphis, Shengdu et Nice. « Faut aller à la bid party chinoise, ça va être cool », annonce RMD. Sauf qu’il faut apparemment être membre du PCC ou à tout le moins de la délégation chinoise pour entrer dans la salle accueillant la fête. On se déplace dans la pièce d’à côté, pour Nice 2023. Un projecteur diffuse des spots émanant de l’office du tourisme niçois (j’imagine) ; sur les tables, on trouve des Pringles et des bonbons Coca. Cool, c’est vachement français, tout ça. Quant au vin, les quelques bouteilles ont déjà été éclusées. Joie. On se déplace à nouveau dans la pièce d’à côté, qui accueille des Japonais : leur projet n’est pas exactement d’accueillir une nouvelle WorldCon après Nippon 2007 mais les membres de l’équipe organisatrice ont décidé de remettre le couvert pour une simili-Convention mondiale, la HalCon (à ne pas confondre avec la Hal-Con, convention de SF canadienne, située à Halifax). On peut y boire du saké, de la liqueur de prune et, ami lecteur, il te faut t’imaginer l’auteur de ces lignes s’empiffrer de trucs ressemblant à des Curly mais de forme cylindrique, et avec des goûts variés. Allons savoir pourquoi, le Curly goût citron est atroce.

La soirée se termine par quelques bières, peut-être une ou deux de trop.

Jour 3

S’il y a bien une chose que je n’ai pas envie de louper ce samedi matin, c’est le concert de Sassafrass. Wikipédia vous apprendra que le Sassafras (avec un seul ‘s’ final) est un arbre de la famille des lauraceae, poussant en Asie et dans les deux Amériques. Avec deux ‘s’ finaux, c’est le nom de la formation musicale fondée par Ada Palmer. Une formation à géométrie variable, allant d’une dizaine de membres à deux. La représentation a lieu à Point Square, dans une salle nommée Warehouse (l’entrepôt) : sol en béton, murs en contreplaqué à peine repeint, chaises pliantes disposées face à une vague estrade, c’est peu dire que le lieu est rustique.

Sassafrass
Lauren Schiller, Ada Palmer et Jo Walton

Elles sont trois à monter sur scène : Ada Palmer, sa comparse Lauren Schiller, et une invitée inattendue, Jo Walton. Qui ne chante pas. En raison de l’acoustique pleine d’échos de la salle – haut plafond, revêtements muraux pas vraiment idoines –, les chanteuses ont adapté leur répertoire, pour des textes plus aisés à comprendre. En soi, décrire Sassafrass est simple : des chansons folk chantées a capella, sur des thématiques nordiques/viking. À l’écoute, c’est un tantinet plus complexe : complexes justement, les chansons le sont. Il s’agit souvent de duos, chaque chanteuse ayant sa partition et son texte, les deux voix s’entremêlant, se répondant. Une première chose est sûre : Ada Palmer a une indéniable présence scénique ; Lauren Schiller a, pour sa part, moins de coffre et de charisme, mais son registre vocal est plus étendu. Une deuxième chose se remarque moins : l’humour est présent, quoique de manière discrète (cela s’entend notamment sur « The Futhark Song » : imaginez la chanson de l’alphabet… mais pour les runes nordiques !). Dès l’introductive « Ice and Fire », la trentaine de membres du public est subjuguée – du moins, c’est ainsi que je le perçois. Des cinq chansons interprétées par le duo, « My Brother My Ennemy », racontant comment Odin et Loki sont devenus ennemis jurés, est la plus puissante. Entre chaque chanson, pendant qu’Ada Palmer et Lauren Schiller reposent leurs cordes vocales, Jo Walton lit des poèmes sur des thématiques scandinaves, et c’est chouette. Un excellent moment.

La représentation terminée, je reste traîner dans les parages dans l’espoir d’échanger quelques mots avec l’autrice de « Terra Ignota  ». Celle-ci est d’abord occupée à vendre CD et DVD, mais dès lors que la foule se disperse, je peux enfin approcher Ada Palmer, me présenter… et avouer dans la foulée que je n’ai pas encore lu Trop semblable à l’éclair, préférant attendre de découvrir le roman dans la traduction de Michelle Charrier. Voilà qui est un brin ballot, et j’aurais sûrement pu épargner du temps en ne lisant pas tous les textes sélectionnés aux Hugo, pour lire à la place la VF de Trop semblable à l’éclair. Tant pis. Le roman est apparemment en cours de traduction dans plusieurs pays, mais c’est pour la France qu’Ada Palmer éprouve le plus d’inquiétude, Trop semblable à l’éclair se basant sur la philosophie des Lumières et la transposant dans un avenir lointain, aussi étranger pour nous que pourrait l’être ce début de XXIe siècle à une personne du XVIIIe siècle. Je repars, deux CD de Sassafrass dans la besace.

Pour la suite de la journée, j’avais l’intention vague d’assister à une pièce de théâtre lovecraftienne, The Eldritch Accoutant… mais je croise Éric Picholle et Estelle Blanquet, et décide plutôt de les accompagner voir la table ronde sur « The mathematics of music ». En attendant que la TR commence, on traîne dans la salle d’exposition voisine, où l’on peut admirer des choses plutôt jolies (mais parfois moches et pas très inspirées). Deux Français exposent à cette WorldCon : Didier Cottier et Nicolas Sarter. Le premier est peintre/sculpteur : ses œuvres intrègrent volontiers des morceaux d’appareillages électroniques réassemblés, pour des résultats étonnants et évocateurs. Son « Grand Chambellan » lui vaut d’ailleurs le prix de la meilleure œuvre en 3D aux ArtShow Awards, décernés à cette WorldCon. Le second, on y reviendra.

Les maths et la musique, donc. Si le thème m’intéresse, je suis assez vite perdu – voilà ce que c’est de ne pas avoir fait de cours de solfège à l’école (évidemment, la difficulté supplémentaire est le solfège en anglais, où les notes portent comme nom les lettres de l’alphabet). J’en retiens surtout la présence de Gary Lloyd, Britannique dont les compositions s’inspirent des œuvres de Iain M. Banks ou Alan Moore. Il nous fait écouter un extrait de l’une de ses œuvres, apparemment riche en addition et soustraction ; j’en retiens surtout le caractère saisissant. Dommage qu’on ne puisse trouver que ceci sur YouTube.

Pour passer le temps, je retourne ensuite au CCD pour la table ronde « Relationships with sentient AIs in science fiction », où je retrouve les nooSFériens qui se sont fait fort de suivre l’auteur canadien Derek Künsken. Celui-ci a une voix qui berce et je crains de m’être un peu assoupi à l’écouter. Il n’empêche : si les Byzantins s’interrogeaient sur le sexe des anges, cette discussion sur le genre (ou l’absence d’icelui) des intelligences artificielles a quelque chose d’un peu plus intéressant. Même si je suis bien en peine de m’en rappeler un traître mot.

Parmi les auteurs présents à la WorldCon se trouve Daryl Gregory. Il m’avait donné rendez-vous pour 15 h à un petit raout organisé par le magazine Locus, « sur un bateau en face du CCD ». Voilà qui pourrait être plus précis, mais les navires à quai en face du CCD ne sont pas légion. Pour plus de sûreté, je demande mon chemin à quelqu’un qui semble se rendre au même endroit que moi ; quelques minutes plus tard, nous voici à bord du MV Cill Airne. Dans le bistro installé à l’étage sont rassemblés une partie de l’équipe de Locus, et en voyant enfin le badge de l’homme à qui j’ai demandé mon chemin, je constate que, BON SANG, il s’agit de Jonathan Strahan – l’immortel anthologiste responsable de l’excellente série « Infinity ». Dans un coin, l’air un brin maussade, il y a Gary K. Wolfe, fameux spécialiste de la SF signant ses critiques dans les colonnes de Locus. Daryl Gregory arrive quelques minutes plus tard ; l’auteur de L’Éducation de Stony Mayhall a déjà pu admirer les illustrations intérieures qui agrémenterontHarrison Harrison, la préquelle de Nous allons tous très bien, merci que le Bélial’ publiera en 2020. « C’est comme si Nicolas Fructus avait extrait les images de ma tête. »

Daryl Gregory et Liza Trombi
Daryl Gregory et Liza Trombi

Daryl me présente à Martin Šust, éditeur du magazine tchèque XB-1 – le nom fait référence à Ikarie XB-1, film polonais inspiré du roman Le Nuage de Magellan (Obłok Magellana, inédit en français). En discutant avec Šust, j’apprends qu’en République Tchèque, les magazines de SF sont mensuels, au format A4, et disponibles en kiosques : l’inverse de la France où les revues sont trimestrielles, au format digest, disponibles en librairie. Quoi qu’il en soit, XB-1 a publié dans son numéro de juillet la novellette de Daryl, « Nine Last Days on Planet Earth », récit d’une invasion alien florale finaliste du Hugo (et qu’on pourra lire bientôt dans Bifrost). Par la suite, je me retrouve à bavarder avec Claude Lalumière, auteur canadien ayant principalement publié en anglais (quelques nouvelles sont parus dans Solaris, un recueil chez la maison québécoise Alire), et Jetse De Vries, un Néerlandais qui a été éditeur pour la revue britannique Interzone dans les années 2000.

Locus
Et du coup, j'apparais dans le magazine Locus

De retour au CCD, je rejoins Pascal Godbillon pour le concert de Death Ingloria (https://www.deathingloria.com/). Sur le papier, c’est alléchant : un album-concept de sept chansons, trouvant écho dans sept mini-comics d’une page et dans sept clips. Sur scène, le groupe consiste en fait en la chanteuse-guitariste, Galina Rin, et son ordinateur, contenant le backing band. Par conséquent, cela me donne l’impression d’assister à un karaoké glorifié. Le dessin des comics n’est pas fou-fou, les clips sont juste les versions animées desdits comics, et les compositions relèvent d’un gros rock à guitare que vient seulement relever la thématique SF de l’album The Wolf Onboard. Le concept, lui, me paraît un brin confus, mais bon… la chanteuse et sa perruque serpillière semblent à fond et c’est l’essentiel. « Du sous-Evanescence », résume le directeur de Lunes d’Encre, « mais crois-moi, c’est bien mieux que le concert qu’il y avait juste avant. » J’ose à peine imaginer.

Quelques bières au Martin’s plus tard et je m’en vais gaspiller ma soirée à la Masquerade. La Masquerade ? « C’est de la merde », me dit RMD. « C’est moins bien que le cosplay des Utopiales », nuance Jeanne-A Debats. Comme je ne vais jamais au cosplay des Utos et que je suis curieux jusqu’à la bêtise, je décide de me rendre à cette Masquerade. L’auditorium est bien moins rempli que dans mes prévisions, et j’essaie de choisir une place d’où je pourrais facilement regagner la sortie si cela s’avère nécessaire pour ma santé mentale. La spontanéité du maître de cérémonie, vêtu d’un costume noir à paillette et encadré par des sosies d’Aziraphale et Crawley, est mise à mal par le texte de son speech défilant en même temps sur l’écran derrière lui. Il annonce qu’il ne se permettra qu’une mauvaise blague… mais plein de blagues débiles, idiotes, de mauvais goût : la réalité des faits prouvera que ses interventions ne seront pas si drôles que ça.

Pendant une grosse heure se succèdent sur scène cosplayeurs et cosplayeuses. Certains s’essaient à des costumes originaux, la majorité s’inspirent de thèmes existants. Si la huitaine de cosplayeurs qui introduisent la Masquerade ont la mise en scène la plus chiadée (un peu de décor, une voix off présentant chacun des personnages, une vague esquisse d’intrigue), les autres se contentent de traverser la scène. Du côté des reprises, on peut voir une Fifi Brindacier obèse, une Captain Marvel plus vraie que nature, Loki à la recherche de l’Artefact, une Dame Olenna Tyrell espiègle, la farouche princesse Mononoké, l’élégante Miss Alexia Tarabotti… Du côté des costumes originaux, on peut applaudir une Ours polaire issue de la WorldCon d’Helsinki, trois jeune femmes représentant les différents états de l’eau (« À cause des contraintes de sécurité du CCD, le Plasma n’a pas pu se joindre à nous »), un personnage pataud qui se dandine jusqu’au milieu de la scène et qui étend tout ses membres, dessinant une étoile à cinq branches au contour luisant dans la pénombre qui plonge soudain l’auditorium, ou encore une selkie – de loin, le costume le plus complexe, mélange de méduse, de cheval, d’hippocampe, luminescent… et un tantinet encombrant, la personne sous l’harnachement manquant quitter la scène.

Masquerade
Masquerade

Après trente-neuf entrées correspondant à diverses catégories dont je perds le fil, le jury se retire pour délibérer. Pour patienter, diverses personnes sont invitées sur scène à des matchs d’impro ; en l’occurrence, il s’agit de débiter un speech en réaction à une succession d’images plus ou moins aléatoires. À ce jeu-là, Mary Robinette Kowal se montre la plus inspirée, brodant un discours délirant sans jamais perdre le fil, sauf peut-être vers la fin. Ses successeurs feront de moins en moins bien. Quant à moi, pas vraiment intéressé par l’annonce des résultats, je choisis de m’éclipser. Dehors, je croise Ada Palmer, en route vers le meet-up consacré à « Terra Ignota » : la description de l’événement le qualifie « plein de spoilers », et comme je n’ai pas (AAAARGH) pas encore lu Trop semblable à l’éclair, autant s’en aller.

Bannière Dublin2019
Ici s’achève le récit des trois premières journées de la Convention mondiale de science-fiction en l’an deux mille dix-neuf.
À suivre…