Kurt Steiner tous azimuts

Depuis la création de ce bulletin, je n’ai pas encore parlé de la collection Angoisse. J’avoue lire ses parutions avec moins d’assiduité que celles de sa consœur Anticipation. Néanmoins, parmi les auteurs qui y publient régulièrement, il en est un dont je ne manque aucun livre : Kurt Steiner.

 Si je ne m’abuse, Dans un Manteau de brume est le dix-neuvième roman de Monsieur Steiner dans cette collection. Il est fort bon. Une histoire de revenant qui, sous des apparences très classiques, offre pourtant de l’inattendu. Dans un premier temps, l’auteur campe son décor, longuement, décrivant dans le détail le quotidien d’un petit village de bord de mer. Une fois le lecteur confortablement installé dans une banalité douillette, interviennent les premiers phénomènes inquiétants : apparition aux abords d’un cimetière, mutilation d’animaux de ferme, puis la disparition d’un enfant. L’angoisse s’installe dans les maisons. Kurt Steiner maîtrise son suspense, jusqu’à la découverte de la cause de ces évènements.

A ce moment, le romancier a l’excellente idée d’aller à l’encontre des attentes d’un tel récit et de prendre une voie tout à fait inattendue. Oui, nous sommes bien en présence d’un spectre. Mais non, celui-ci n’a rien de malveillant. Il est une figure tragique, cherchant dans la mort ce qu’il n’a pu atteindre dans la vie. Les personnages, comme le lecteur, douteront longtemps de la véritable nature de ce fantôme, jusqu’à ce que l’évidence s’impose. La fin est fort belle, proposant une résolution très subtile au destin de cet être mémorable.

Bonne nouvelle : Kurt Steiner publie également un nouveau roman dans la collection Anticipation, où il est beaucoup plus rare (il s’agit de son troisième seulement). Le 32 Juillet se situe aux antipodes de Dans un Manteau de Brume. Là où celui-ci fait naître le mystère d’un décor parfaitement connu, celui-là imagine un univers radicalement différent du nôtre. Propulsé accidentellement dans un monde étrange, le narrateur de ce roman, après quelques errements, aboutit à l’intérieur d’un immense organisme vivant. L’exploration de ce corps inconnu constitue l’essentiel du roman. Outre l’étonnement que procure cette visite singulière, Kurt Steiner en tire un récit d’aventure riche en péripéties tout à fait originales. Et même si la dernière partie du livre est moins réussie, plus traditionnelle, Le 32 Juillet demeure néanmoins une lecture très agréable.

Jimmy GUIEU
Piège dans l’Espace
(Anticipation n°145)

On n’en dira pas autant de l’autre Anticipation du mois, Piège dans l’Espace, de Jimmy Guieu. Il met en scène un duo d’entrepreneurs de l’espace, Ronny Blade et William Baker qui, en compagnie de deux-cent autres personnes (dont une vedette qui semble très inspirée de Monsieur Henri Salvador, à qui ce livre est dédié), est « kidnappé » en plein espace. L’idée n’est pas pire qu’une autre, mais elle est très mal développée. Le principal problème de ce récit est que les « kidnappeurs » sont de parfaits crétins. Leurs victimes ont constamment deux coups d’avance sur eux, si bien que jamais l’on ne tremble pour leur sécurité – quand bien même l’un ou l’autre passe à l’occasion un mauvais quart d’heure. Ajoutez à cela un couple de personnages dotés de capacités physiques hors du commun et bien opportunément présents sur les lieux du crime, et on en viendrait presque à plaindre les ravisseurs.

Jimmy Guieu redresse un peu le cap dans la dernière partie, en embrouillant son histoire grâce à l’intervention de nouveaux venus, mais l’intérêt retombe très vite, le romancier commet à nouveau les mêmes erreurs et l’intrigue est résolue dans l’indifférence générale. Quant aux personnages, à commencer par Blade et Baker, ils sont à ce point insipides qu’il est à parier qu’on n’entendra plus jamais parler d’euxNote de Clément :
Un pari perdu , puisque cette première apparition de Blade & Baker ne sera évidemment pas la dernière : Jimmy Guieu les mettra en scène dans une quinzaine d’autres romans, et plusieurs romanciers poursuivront leurs aventures par la suite, jusqu’après la disparition de leur créateur.
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Poul Anderson
La Route étoilée
(Les Cahiers de la Science-Fiction n°8)

Pour du « space opera » de qualité, mieux vaut se tourner vers Poul Anderson, jeune auteur qu’on a déjà pu lire à de multiples reprises dans les pages de Fiction ou Satellite. La Route étoilée présente un futur lointain où l’homme a essaimé à travers les étoiles. L’exploration de l’univers a donné naissance à une communauté de nomades de l’espace, vivant en autarcie à bord de leurs vaisseaux et limitant leurs contacts avec l’extérieur au strict nécessaire. Le roman suit l’équipage de l’un de ces appareils, enquêtant sur de suspectes disparitions dans une zone non cartographiée de la galaxie.

Voilà un livre sans conteste intéressant mais au final assez frustrant. La société que décrit Monsieur Anderson est originale et vraisemblable dans un tel contexte. Les adversaires auxquels ils vont être confrontés sont peut-être plus intéressants encore, car aux antipodes des vilains habituels de ce type de récit. Malheureusement, ils n’apparaissent qu’à la toute fin du roman, et la résolution du conflit est expédiée en quelques pages seulement. Cette fin frustrante gâche assez le plaisir qu’a su nous procurer par ailleurs cette Route étoilée, et l’on ne peut que souhaiter que Poul Anderson revienne bientôt à cet univers pour nous en faire découvrir davantageNote de Clément :
La Route étoilée s’inscrit dans un cycle, « La Ligue psychotechnique », regroupant diverses nouvelles et deux romans, The Snows of Ganymede et Virgin Planet, tous deux toujours inédits en France à ce jour. 
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John Wyndham
Le Temps cassé
(Présence du Futur n°34)

Quelques mois seulement après la publication du très réussi roman Les Coucous de Midwich, John Wyndham revient dans la collection Présence du Futur avec un recueil de dix nouvelles, inédites pour la plupart, qui donnent à voir une belle variété d’ambiances et de thèmes. Le temps est bien sûr le premier d’entre eux, qu’il s’agisse d’une jeune fille retournant dans le passé pour y rencontrer l’homme de sa vie, créant au passage un fameux paradoxe temporel (« Chronoclasme ») ou de manière plus humoristique de touristes venus du futur qui vont considérablement perturber la vie d’une petite ville anglaise (« Les Lunettes de Pawley »).

Monsieur Wyndham fait montre d’une admirable imagination et d’une belle maitrise quel que soit le genre abordé. Parmi les meilleurs textes, citons le très beau et contemplatif « Le Temps du repos », histoire de l’un des derniers Terriens exilé sur Mars qui peine à redonner un sens à sa vie, l’effroyable « Survie », où une jeune femme fragile est prête à tout pour survivre à bord d’un vaisseau spatial en perdition, « Numéro opposé », dans lequel un homme rencontre son double issu d’un univers parallèle et se voit obligé de remettre en question les choix qu’il a fait au cours de sa vie, ou encore « Circuit de Compassion », où les plus mortelles des maladies peuvent être vaincues, mais seulement au prix de l’humanité des patients. Les quatre autres nouvelles au sommaire sont sans doute moins mémorables mais présentent des qualités certaines, et l’on ne peut que louer la qualité globale de ce recueil, à se procurer toutes affaires cessantes.

Fiction n°72

Nouvelles toujours avec les revues du mois. Ne gardons pas le meilleur pour la fin et commençons par Fiction, dont le numéro de novembre est particulièrement réjouissant. La nouvelle la plus marquante est certainement « Un Jour à la plage » de Carol Emshwiller. Dans un univers d’après l’Apocalypse, on y découvre comment une famille ordinaire tente de perpétuer les traditions d’antan dans ce futur cauchemardesque. L’horreur qu’invoque ce texte nait du décalage permanent entre ce que peut nous évoquer la description de situations familières et la forme que prennent ces actes en apparence banals dans ce monde de cauchemar. On déconseillera la lecture de cette nouvelle aux âmes sensibles, mais il s’agit d’une œuvre tout à fait remarquable.

Dans un tout autre genre, « Ad Vitam Eternam » de Howard Fast est une autre réussite. L’idée n’est pas à priori très originale, l’histoire d’un magnat de l’industrie atteint d’un mal incurable qui choisit de se faire geler dans l’attente d’un remède, mais Monsieur Fast pousse la logique de son histoire jusqu’au bout et aboutit à un dilemme moral qu’on n’imaginait pas.

Dernière très bonne surprise du mois, « Le Manteau couleur du Temps » de Mildred Clingerman, histoire d’amour et de voyage temporel qui nous rappelle que, pour accéder au passé ou au futur, le meilleur et le plus sûr moyen reste la lecture.

« Tout avoir » de Damon Knight aurait pu être un très bon texte. Il y décrit comment, après l’invention d’un duplicateur de matière, notre société sombre dans le chaos. Malheureusement sa nouvelle est trop longue, et les exemples qu’il a choisi pour donner à voir l’effondrement de notre monde ne sont pas toujours bien choisis. Reste quelques moments réussis et un ton pessimiste et grave qui convient bien à cette histoire.

Passons rapidement sur le très court texte de Selen, « Quarante Siècles nous contemplent », sans grand intérêt, et sur « L’Homme sans squelette » de Raymond E. Banks, histoire amusante et assez farfelue imaginant un mode de téléportation causant de désagréables inconvénients à ses utilisateurs, pour terminer par la suite du roman de Charles Henneberg, « An premier, ère spatiale ». Après une première partie ouvrant de multiples pistes, le romancier recentre son récit et se limite pour l’essentiel aux coursives du vaisseau spatial où se trouvent ses principaux protagonistes et où une chasse au mutant est organisée. On sent Monsieur Henneberg un peu à l’étroit à l’intérieur de sa fusée, et les scènes d’action ne sont pas ce qu’il réussit le mieux. Attendons le mois prochain pour voir comment tout cela se finira.

Satellite n°23

Comparé à celui de Fiction, le nouveau numéro de Satellite est particulièrement décevant. Des dix nouvelles figurant à son sommaire, il n’y a guère que celle d’Irving Cox Jr., « Mission accomplie », qui m’a semblé d’un bon niveau. Encore que cette histoire de scientifique contraint de jouer à l’espion ne vaut que pour sa conclusion, intelligente et inattendue. Le reste est très médiocre. On sauvera à la rigueur « La Riposte » de Charles De Vet, histoire de l’affrontement sur Terre de deux races extraterrestres, qui aurait du être développée sur la longueur d’un roman pour être réussie, et « Le Remède aux tremblements de Terre » de T.M. Mathieu, exploration d’une planète étrangère correcte mais sans grande originalité. En revanche, la transposition dans l’espace d’un fameux épisode de l’Odyssée d’Homère par A. Bertram Chandler (« Le Chant des Sirènes ») et l’histoire d’adultère signée Sam Mervin Jr. (« Le Lendemain ») sont sans intérêt aucun.

On trouve quatre Français au sommaire de ce numéro, mais hélas aucun ne parvient à tirer son épingle du jeu. Après l’excellente nouvelle « Les Années métalliques » il y a deux mois, Michel Demuth déçoit avec « Les Climats ». Beaucoup d’action, mais les péripéties s’enchainent mécaniquement, et l’auteur ne tire guère parti des décors variés de la planète où se déroule cette histoire. « Destination Pluton » de Marcel Battin est une aimable pochade racontant la rencontre entre un extraterrestre en panne de soucoupe volante et quelques fermiers qui sauront tirer profit de cette expérience. « C.M.S.O. » de Raymond Abigeo imagine un monde futur où le suicide est réglementé. Son point de départ est intéressant, son développement n’est hélas guère convaincant. Quant à « L’Astuce » de Léopold Massiéra, il s’agit d’une courte nouvelle à chute tout à fait anecdotique.

Actuellement dans les salles…

Les films de science-fiction continuent de nous parvenir du monde entier. Ce mois-ci, le Japon est à l’honneur avec Prisonnières des Martiens. Le scénario est tout à fait inepte : une poignée d’extraterrestres casqués débarquent sur Terre et réclament qu’on leur fasse don de quelques jeunes femmes afin de perpétuer leur race, sans quoi ils feront la démonstration de leur supériorité technologique. Les autorités se montrant peu enclines à céder au chantage, le conflit est inévitable. C’est là que Monsieur Ishirô Honda fait des merveilles : disposant d’un budget conséquent, de nombreux figurants et d’artisans fort doués dans la confection de maquettes réalistes, il met en scène de longs combats entre les troupes terrestres et les extraterrestres. Les trucages sont réussis, les destructions spectaculaires, en particulier lorsqu’un raz de marée ravage une petite ville japonaise. Tout cela est fort farfelu, le robot géant qui sème la terreur au début du film semble être le croisement métallique entre un pangolin et un pivert, et plus généralement les acteurs sont affublés de costumes au-delà du ridicule, mais le spectacle est distrayant.

Crimes au musée des Horreur n’est pas vraiment un film fantastique, mais les meurtres y sont suffisamment sanglants et inédits pour intéresser les amateurs de ce genre. La première scène voit une jeune femme périr atrocement en utilisant une paire de jumelles piégée, les yeux transpercés par deux tiges métalliques. D’autres morts suivront, aussi atroces et incongrues : une guillotine montée sur un lit, un rayon de la mort, etc. Le réalisateur Arthur Crabtree ne joue pas sur le suspense, puisque l’identité de l’assassin nous est très vite révélée. Cela lui permet de décrire dans le détail la folie de ce personnage. Surtout, Monsieur Crabtree montre longuement des scènes anodines, qui vont systématiquement s’achever par l’irruption brutale du tueur. L’effet de surprise est parfaitement réussi et vous fera sursauter à coup sûr. Une bonne surprise.

Albert Ledou