Cette nouvelle de Thierry Di Rollo, parue dans le Bifrost no 85, vous est proposée gratuitement à la lecture et au téléchargement du 29 janvier au 28 février 2018. Retrouvez chaque mois de temps à autres une nouvelle gratuite dans la rubrique Interstyles.

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Illustration : Romain Étienne

La petite fille à la peau cuivrée regarde l’étranger encore une fois, s’attarde sur sa prothèse oculaire vissée à l’orbite droite ; dit enfin d’une petite voix flûtée :

« T’as mal à l’œil ? »

Bersekker, du haut de ses deux mètres vingt standards, recouvert de son exosquelette de chitine noir, secoue la tête, toise la gamine vêtue d’un simple pagne de soie grège, comme le sont tous les enfants du monde de Sadipal ; il reconnaît très bien l’aspect lisse et moiré de ce tissu qu’il a porté lui aussi. Il y a longtemps. Il répond, absent, la voix légèrement métallique :

« Non, il est augmenté. Prothèse organique. Cela me permet de repérer des choses que tu serais incapable de voir. »

Il s’interrompt un instant, fixe un point imprécis sur le sable noir de la plage, à gauche de la gamine, puis serre les os de sa main gauche. Le craquement imperceptible des phalanges décharnées attire le regard de la petite Sadipalie qui grimace, écœurée.

« C’est normal, ton bras ?

– Ça l’est, répond Bersekker très calme. C’est un membre-squelette. Les tendons qui relient les os sont nano-assistés. Sans quoi, l’ensemble ne pourrait pas tenir. »

L’homme baisse les yeux sur la petite fille, lui demande :

« Est-ce que tu comprends ce que je dis ?

– Non. »

La Sadipalie se gratte le nez de son index crasseux, tente un sourire à l’adresse de l’étranger qui lui paraît immense, se ravise très vite, déconcertée par le teint cireux du visage, les traits réguliers et impassibles, le crâne chauve parcouru de veinules rouge bleu. Elle recule un peu, creuse de son pied nu le sable noir. D’un regard furtif, elle cherche la ligne du ressac, derrière la silhouette imposante de l’étranger, se rappelle soudain que la grande marée, en prévision de la nuit, a déjà repoussé l’océan loin d’elle et du rivage. Elle ébouriffe ses cheveux bruns, pense à autre chose.

« C’est quoi, ton nom ?

– Bersekker. Et toi, quel est le tien ?

– J’m’appelle Madi-Nê. J’ai bientôt onze cycles. »

La petite fille fronce les sourcils, intriguée, tout à coup. En débouchant du couvert des palmyres jaunes et mauves il était déjà là, planté sur la plage, le dos tourné à l’océan. Elle s’était approchée, prudente ; l’homme avait à peine tourné les yeux vers elle.

« Et par où t’es venu ?

– L’océan. La navette m’a largué au large, à plusieurs centaines de kilomètres standards de ton île. Je voulais arriver le plus discrètement possible.

– Et t’as nagé jusque-là ?

– On peut faire beaucoup de choses avec un exosquelette. Sans trop d’efforts. »

Bersekker s’accroupit, coude gauche en appui sur la cuisse caparaçonnée de chitine, détend bientôt son membre-squelette pour venir effleurer le sable du bout de ses os.

« Tu n’as pas peur de moi, petite Madi-Nê ?

– En fait… »

Elle hésite, se raidit en bredouillant :

«… j’commence un peu. »

Puis elle scrute la jointure de l’épaule de l’homme, revient plusieurs fois sur la chair parfaitement cicatrisée autour de l’humérus, et que l’exosquelette vient couvrir d’une fine collerette sur tout le pourtour.

« Ç’aurait pas été p’us simple de tout couper ?

– Les membres fantômes, tu connais ?

– Nan.

– En gardant les os, ce qu’a été mon bras me laisse tranquille. J’ai toujours l’impression qu’il est avec moi. Et puis… »

Bersekker s’interrompt, regarde quelques secondes par-dessus son épaule, vers l’océan, revient sur la petite fille et reprend d’un ton plus terne :

«… j’ai mes raisons. »

La gamine, elle, a reculé encore, ne quitte pas le visiteur du regard, ne parvenant pas à choisir entre l’œil valide et son orbite augmentée. Elle demande, du bout des lèvres :

« Qui t’es, vraiment ? »

Bersekker observe la petite sans ciller, regard indéchiffrable ; répond enfin :

« J’ai été Sadipali moi aussi. Et puis, un jour, je suis devenu autre chose. »

Il se redresse de toute sa hauteur, ajoutant :

« Bon. Il y a trois jours standards, celui pour lequel je travaille m’a averti que mon père était en train de mourir. Mais peut-être que je suis arrivé trop tard. Solo-Ki, ça te dit quelque chose ?

– Celui qui vit à l’écart du village-bulle ?

– Il s’est donc éloigné de la communauté, pour de bon, commente Bersekker d’un ton égal. Bien. Il n’est pas encore mort ? »

L’enfant commence à réfléchir ; répond, distraite :

« Pas qu’je sache. »

L’étranger hoche la tête lentement. Dans le jour déclinant, il voit la barrière dense des palmyres, droit devant lui et, au-delà, les contreforts des vieilles collines de pins-comore. C’est à leur sommet, protégée des grands arbres, que la communauté des Mongs avait choisi de s’installer, au début de son histoire. Bersekker y a vécu en compagnie de ses parents. Jusqu’à l’âge de dix cycles.

La lumière du soleil frôle l’île de reflets orangés. Le vent ne souffle plus depuis le matin. Bersekker demande à la gamine, détachant chaque mot :

« Tu pourrais m’y emmener ? »

Madi-Nê hausse les épaules, incrédule.

« Où ça ?

– Là où mon père est en train de crever. »

La petite Sadipalie regarde l’étranger du coin de l’œil, insiste.

« T’es qui, vraiment ?

– Bersekker, un humanoïde qui revient sur le monde où il est né il y a trente-deux cycles de cela, et qui ne reconnaît plus grand-chose.

– Et pourquoi t’es habillé comme ça ?

– C’est mon métier qui l’exige.

– Et c’est quoi, ton métier ?

– Ce serait un peu trop long à t’expliquer. Alors, tu peux m’y conduire ? »

Madi-Nê recule une nouvelle fois, se gratte la joue droite.

« J’sais pas. T’es franchement bizarre, quand même. »

Bersekker hausse à peine les sourcils, rétorque de sa voix métallique :

« Rassure-toi, je ne te ferai aucun mal.

– C’est pas ce que j’voulais dire. Si t’es l’fils de Solo-Ki, t’es aussi celui de Mana-Kê.

– Ma mère, oui. Jusque-là, c’est logique.

– Ouais. Seulement, j’me souviens plus trop, mais ma maman m’a raconté deux ou trois fois que Mana-Kê était morte un matin, près de la plage, tuée par des étrangers. Des types un peu habillés comme toi. P’t-être qu’elle a eu le temps de leur dire des trucs pas agréables, puisqu’ils l’ont poignardée. Ou qu’elle s’est défendue. Les étrangers en noir, eux, ils s’sont arrêtés à la première maison-bulle, m’man m’a dit. Une bulle un peu à l’écart, à mi-pente d’la grande colline. C’est une femme du village qui a vu repartir les trois hommes, parce qu’elle s’était l’vée plus tôt que d’habitude. L’enfant qu’ils emmenaient, c’était toi ? »

Bersekker hoche la tête.

« Jusqu’à preuve du contraire, oui. Maintenant, est-ce que tu me conduiras jusqu’à mon père ? »

Madi-Nê hausse les épaules, étonnée.

« Il vit d’l’autre côté du village-bulle. Après l’puits du haut. C’est simple.

– Simple ? Sans doute que ça l’a été, mais plus maintenant. Avant que je ne perde patience, guide-moi jusqu’à lui. En contournant le village-bulle par le bas de la colline, s’il te plaît.

– Ça va faire long, ronchonne Madi-Nê.

– Tu t’en remettras. »

Bersekker fixe la gamine un court instant, impavide, puis se retourne vers l’océan et pose son regard sur l’horizon. Là-bas, à l’ouest, le soleil plonge doucement, rougeoie toujours plus. Il fait doux. La voix de l’étranger résonne encore.

« Tu vois la brume fantôme qui flotte un peu plus loin, là-bas, au-dessus des vagues ? »

La petite Sadipalie, derrière lui, ne prend même pas la peine de regarder ; grogne, irritée :

« Nan, j’vois rien.

– Et c’est normal. Toi, tu ne leur as rien fait. Ils sont là, pourtant, ils sont là. Il n’en manque presque aucun. »

Bersekker se tourne de nouveau vers l’enfant aux cheveux bruns, ajoute :

« Et comme tout cela est lourd, tellement lourd. Moi qui pensais ne jamais revenir ici. »

Il fait un pas, l’enveloppe de chitine noire crisse aux jointures des genoux. La gamine ne peut pas s’empêcher de jeter un œil sur le membre-squelette, déglutit de dégoût. Puis elle entend l’homme dire d’un ton définitif :

« Maintenant, on se met en route, on a assez perdu de temps comme ça. »

Madi-Nê obéit à contrecœur, rejoint à son rythme le couvert des palmyres sans se retourner une seule fois sur l’étranger.

 

L’océan, derrière eux, enchaîne les vagues mourantes sur le sable noir.

 

La Sadipalie désigne la maison-bulle qui se dresse là, entre trois pins-comore. Le puits du haut se trouve à six cents pas sur la gauche ; Bersekker et son petit guide ont laissé le village à plus d’un kilomètre derrière eux. Il n’y a que des arbres, ici, par centaines, entre lesquels serpente un sentier tapissé d’aiguilles séchées par le soleil – un chemin que l’étranger ne connaissait pas. C’est par là qu’ils sont venus. La gamine s’impatiente.

« J’peux m’en aller, maintenant ?

– Oui, tu peux. Merci de ton aide. »

Et elle détale aussitôt, rebroussant chemin à la vitesse de ses petites jambes. Son corps frêle et cuivré disparaît bientôt entre les pins-comore.

Bersekker rejoint le seuil de la bulle, pénètre à l’intérieur.

L’endroit est dénué. À proximité de la jarre d’eau, une table de vie occupe un bout de l’espace circulaire ; il y traîne encore deux ou trois fruits tout juste mûrs. Des gormons, se rappelle Bersekker, boules pulpeuses et salées que les Sadipalis cueillent de l’autre côté de la grande colline, sur le versant opposé à l’océan ; sa mère et lui n’avaient jamais pu s’habituer à leur saveur un peu âcre. Le bruit lent et régulier, lui, provient de la droite. En se tournant, Bersekker voit la couche sommaire faite de feuilles de palmyre tressées. Un homme âgé, quasi chauve, pieds nus et vêtu d’un sarrau bleu pâle, est allongé sur le dos, les yeux clos ; il respire difficilement.

Bersekker s’approche, saisit de son membre-squelette le tabouret de bois qui flanquait la couche, finit par s’asseoir. Au bout de quelques secondes, il dit simplement, d’une voix monocorde :

« Réveille-toi, Solo-Ki, tu ne dors pas. »

Le vieillard ouvre bientôt les yeux, avise l’homme au pied de son lit, cille plusieurs fois, entrouvre sa bouche gercée sur deux ou trois mots muets ; la peau de son visage se hâle d’un cuivre pâle. Bersekker a suivi le regard du mourant sur l’exosquelette noir.

« Tu le reconnais, n’est-ce pas ? »

Solo-Ki s’éclaircit la gorge, ânonne enfin :

« Qu’est-ce que tu es venu faire ici, toi ?

– On m’a prévenu que tu étais en train de mourir.

– Je n’en ai plus pour longtemps, en effet. Mais une chose me console… tu me suivras tôt ou tard. »

Bersekker acquiesce, très calme.

« En attendant, c’est maman qui nous a montré le chemin. D’une certaine manière.

– C’est quoi, ça ? »

Le vieillard désigne d’une main tremblante le bras décharné de son fils qui lui répond :

« Un membre-squelette.

– Je crois savoir… que dans leur guilde, c’est un passage obligé.

– En effet.

– Tu es donc… devenu tueur, comme eux ? »

Bersekker porte sa main-squelette au menton, le gratte pensivement.

« Oui, comme ceux à qui tu m’as livré, papa.

– Ils étaient là pour ça, Bersekker.

– Mais c’est presque toujours le cas, non ? En fait, je me suis souvent demandé pourquoi tu me détestais à ce point. Et puis, j’ai fini par me dire qu’il n’y avait pas de réponse à cette question. C’était juste comme ça. Alors, petit à petit, j’ai compris que si maman et moi, tu nous haïssais, c’était par-dessus tout la solitude qui t’était insupportable.

» Cela en valait la peine, au bout du compte, hein ? Combler de présences utiles ta peur de te retrouver face à toi-même et en profiter pour t’écarter un peu du reste de la communauté. On a donc vécu à mi-colline parce que c’est toi qui l’avais décidé. Toi seul. »

Solo-Ki lève une main en signe de refus.

« Vous n’avez jamais manqué de rien.

– Oui, je sais. Jusqu’à mes dix cycles, j’ai entendu cette phrase. Et tu laissais maman aller toute seule au puits du bas, avant l’aube. Et quand elle rapportait les deux seilles à moitié vidées par le transport trop secoué sur la pente, tu dormais. Moi, j’étais trop petit pour pouvoir l’aider. Je la suppliais de l’accompagner, mais elle refusait et me laissait sur le seuil de la bulle. Je la vois encore qui se retournait pour bien s’assurer que je ne la suivais pas. Elle disparaissait dans le noir de la nuit. Ce n’était pas encore le matin parce qu’il lui fallait plusieurs voyages pour remplir la jarre commune.

 » C’est à cause de cela que maman est morte. À cause de toi. Ils sont tombés sur elle alors qu’elle s’apprêtait à remonter la colline pour la troisième fois. Elle n’en pouvait tout simplement plus. Ils n’ont dû avoir aucun mal à la tuer, puisqu’elle savait pourquoi ils étaient là. Elle les a reconnus ; comme toi, tu les as reconnus. Et elle a pensé à moi. Elle s’est sûrement interposée pour les empêcher d’aller plus loin, de prendre l’un des enfants du village-bulle ; moi, peut-être.

– Elle a fait ce qu’il fallait, Bersekker. Mana-Kê était un être… d’un rare courage. Tu… »

Bersekker l’interrompt d’une voix sèche, tendue.

« Arrête, arrête. Par respect pour elle, arrête. On a vécu à l’écart, à mi-pente de la grande colline. Le puits du bas, c’était malheureusement le plus proche pour maman. Si on était resté dans le village-bulle, elle aurait fait comme tous les autres : utiliser le point d’eau du sommet, facile d’accès, sans renverser le contenu des seilles. Un seul aller-retour aurait suffi chaque matin. Et les hommes de la guilde ne seraient sûrement pas tombés sur elle, parce qu’elle ne se serait pas levée aussi tôt pour la corvée d’eau. Oui. C’est comme ça que ça se serait passé, c’est sûr. »

Bersekker fixe son père mourant, regard dur ; poursuit d’une voix atone.

« Toi, papa, tu as été beaucoup plus malin. Quand ils ont fait irruption dans la maison-bulle, tu as compris tout de suite. Moi, je ne dormais pas et j’attendais le retour de maman. Je t’ai regardé ; j’ai dû te demander qui ils étaient. Tu n’as pas répondu, tu as seulement laissé les hommes noirs de la guilde te parler. Oui, je me souviens. »

Bersekker se tait, soudain, tourne le regard vers la gauche, insiste un long moment sur un point de l’espace connu de lui seul, là, juste au-dessus de la table de vie. La brume fantôme l’a suivi jusqu’ici et il n’en est pas vraiment étonné. Son œil valide se ferme. Le noir qui l’accueille ressemble à celui qui couvrait encore l’aube, ce matin-là.

 

Plantés sur le seuil, les trois grands hommes, revêtus de leur exosquelette sombre, armés de Roysters, fixent Solo-Ki. Celui du milieu déclare, d’une voix amplifiée par le système interne de son armure :

« Qui es-tu, Sadipali ?

– Je m’appelle Solo-Ki.

– Tu sais pourquoi nous sommes là ?

– Je crois, oui. Vous venez collecter ? »

Le meneur acquiesce.

« La guilde recherche toujours des recrues, aux quatre coins du Secteur, et nous avons besoin d’un élément jeune et malin. J’espère, d’ailleurs, que tu seras plus coopératif. L’une de tes congénères nous a créé quelques difficultés. Elle l’a payé de sa vie. »

Une petite voix s’élève sur la gauche.

« Maman ? »

Les trois collecteurs tournent la tête au même moment. L’un d’eux met en joue l’enfant avec son Royster, son comparse plaque sa main gainée de chitine contre le poignard fixé à sa ceinture. Le petit Bersekker, éberlué, est assis sur la table de vie, les deux poings serrés sur ses cuisses malingres. Le meneur reprend à l’adresse du Sadipali :

« Ton fils ?

– Oui. »

L’homme en noir évalue l’enfant à l’aide de son œil augmenté, prend connaissance du rapport physiologique que lui présente son nano-système sur le fond de sa rétine ; annonce, d’une voix désagréable :

« Il pourrait nous intéresser. Nous autorises-tu à l’emmener, Sadipali Solo-Ki ? »

L’hôte leur répond, gorge serrée :

« Est-ce que j’ai seulement la possibilité de refuser ?

– Les populations concernées par les collectes l’ont toujours. D’une certaine manière. En tout cas, c’est ce qu’a tenté cette humanoïde en voulant nous barrer le chemin. Tu as donc le choix, oui. »

Solo-Ki regarde un court instant son fils, revient sur le meneur.

« Vous êtes venus en prendre combien ?

– Je n’ai pas à répondre à cette question précise. Les données collectées concernant ton fils ont déjà été transmises à notre vaisseau qui stationne en moyenne atmosphère et je viens de recevoir la réponse : elle est positive. Nous autorises-tu à l’emmener ?

– Qu’est-ce qui se passe, papa ? Qui c’est, ces gens ?

– Tout va bien, Bersekker, je…

– C’est son prénom ? demande d’autorité le meneur.

– Oui, il…

– Bien. Tu as le choix, Sadipali. Refuser et en fonction de cela, peut-être mourir, ou nous laisser faire notre travail.

– Si… si vous prenez mon fils, vous ne ferez de mal à aucune autre famille du village-bulle ? »

Le meneur répète sur le même ton :

« Je n’ai pas à répondre à cette question précise, même si, sur d’autres mondes, on me l’a déjà posée. Quelquefois. »

Le gamin s’affole, cherche les mots.

« Qu’est-ce que tu dis, papa ? Qui c’est ?

– Rien, Bersekker. Calme-toi, tout va bien se passer.

– Parfait », dit le meneur.

L’autre collecteur rengaine son arme, le troisième rejoint l’enfant. Quand ce dernier se penche sur lui pour le saisir par les bras, Bersekker se rend compte que la lame du poignard, mal essuyée, est encore rouge de sang. La voix du meneur s’élève une dernière fois à l’adresse du père.

« D’après les relevés, la conformation psychologique de ton enfant n’inclut pas la lâcheté ; il tient peut-être plus de sa mère ; il faut le souhaiter, en tout cas. Quant à toi, Sadipali, je suis prêt à parier que tu vivras très bien avec le choix que tu viens de faire. »

Solo-Ki baisse le regard sur le sol. L’enfant, ceinturé par les bras puissants du collecteur, cherche désespérément son père des yeux, voudrait hurler.

 

Là, noyé dans la noirceur voilée de l’aube, il ne comprend pas.

 

Les deux regards se croisent à nouveau. Celui du mourant, déjà lointain, ne clignote presque plus ; Bersekker murmure d’une voix noire :

« “ Si vous prenez mon fils, vous ne ferez de mal à aucune autre famille du village-bulle .” Oui. Depuis, j’ai compris. C’est sûrement l’excuse que tu as resservie à tous les habitants du village-bulle après mon enlèvement. Je n’espère qu’une chose : que tu as enterré maman comme elle le méritait. »

Le Sadipali remue les lèvres, parvient à articuler quelques mots.

« Je te l’ai dit : ta mère… était d’un cour… »

Le tueur lève son membre-squelette pour intimer à son père le silence, puis grommelle, haine tranquille :

« Tais-toi, pour de bon. Et je ne veux pas savoir où est sa tombe. »

Il se penche vers l’avant, plonge ses yeux dans le vague ; confie d’une voix désincarnée :

« Tu sais, cent fois, mille fois, à chaque humanoïde que l’on m’a demandé de traquer et éliminer, c’est toi que j’ai tué, proprement, sans fioritures, comme on me l’a appris en probation. Avec le recul, je pense que j’ai eu tort de te haïr à ce point. J’aurais dû venir ici terminer le travail moi-même, mais, comme toi, j’ai manqué de courage.

 » Les hommes de la guilde ne m’ont jamais manqué de respect. Ils m’ont enseigné l’art de pister une proie et de la supprimer, et je ne leur ai pas demandé une seule fois pour quelle raison tel humanoïde devait mourir plutôt que tel autre. Parce que c’est toi que j’avais en ligne de mire. Invariablement. Et ça me suffisait. Ça me suffira toujours.

 » Ma vie, elle, est foutue depuis longtemps ; la guilde ne m’avait pas menti, à mon arrivée au camp. J’allais être entraîné à tuer et je porterais le poids de tous les morts qui jalonneraient ma route. Je ne manquerais jamais de nourriture ni d’eau, ne serais pas davantage humilié ni inquiété tant que j’obéirais à leurs ordres. Ils ont tenu parole. Crois-moi, papa, par rapport à mes dix premiers cycles d’existence, j’ai vécu une sorte de paradis, là-bas. Et le pire, c’est que, parmi toutes les cibles que j’ai abattues jusqu’à présent, pas une seule n’a montré autant de lâcheté que toi devant la mort. Pas une, tu m’entends ? »

Bersekker s’arrête un instant, à l’écoute de la pièce de vie, ressent une absence, soudain. Portant le regard sur le visage de son père, il se rend compte que plus rien ne bouge. Le Sadipali a cessé de respirer. Pour toujours. Le tueur demande au cadavre :

« Tu es mort ? Alors, dis-moi : est-ce que tout cela valait la peine que maman s’en aille avant toi ? »

Puis il se lève. Son exosquelette couine dans le mouvement, stabilise très vite ses jointures. Bersekker conclut, en chuchotant au froid de la mort qui l’entoure :

« Moi, je dis que non. »

Il quitte enfin la maison-bulle, sans un regard sur la dépouille de son père, et retrouve le soir de Sadipal.

La grande lune rousse s’est levée, à l’ouest, au-dessus de la forêt des pins-comore, baignant le monde d’une douce lumière orangée. L’œil augmenté de Bersekker repère tout de suite la forme pâle, en retrait du faux plat. Il la rejoint d’une dizaine de pas, demande de sa voix grinçante :

« Tu n’as pas plus peur que ça, petite Sadipalie ? Ou est-ce la curiosité qui l’a emporté, finalement ? »

Madi-Nê, la teinte cuivrée de ses joues rehaussée de la rousseur de la lune, répond en haussant les épaules :

« J’sais pas. T’as pu voir ton père, alors ?

– Oui, j’ai pu. Peut-être qu’au fond, il le fallait. De toute façon, il est mort. Pourquoi es-tu là ?

– J’sais pas, répète-t-elle mal à l’aise. Ton nom, c’est vraiment Bersekker  ?

– Je ne t’ai pas menti. Pourquoi cette question ?

– D’habitude, le nom des Sadipalis est composé. Solo-Ki, Madi-Nê, Gô-Nama.

– Et… ?

– Bersekker, ça veut rien dire, pour nous. C’est… »

La gamine réfléchit quelques instants, cherchant le mot juste ; le trouve et hoche la tête, satisfaite d’elle.

«… pas normal.

– Mon père a voulu m’appeler comme ça. En prévision du jour où il se séparerait de moi. Sans doute parce que c’est plus simple quand rien ne te raccroche à tes semblables, pas même un nom.

– J’comprends pas.

– Aucune importance. »

Bersekker regarde la petite fille aux cheveux noirs.

« Dis-moi, le ruisseau, au bas de la colline, il est toujours là ?

– Et pourquoi ? T’aurais voulu qu’il change de place ?

– Question stupide, tu as raison.

– Et moi, j’peux t’en poser une ?

– Vas-y.

– Si t’es habillé comme ceux qui sont venus sur l’île, la dernière fois, pourquoi t’as encore tué personne ?

– Parce que je ne suis pas un collecteur.

– Mais tu tues les gens, toi aussi ?

– C’est mon métier, oui.

– Et ils r’viendront quand, les collecteurs ? »

Bersekker lève le regard au-dessus de la petite fille, entrevoit quelque chose connu de lui seul ; se ressaisit.

« Ils réapparaîtront tôt ou tard. Personne n’est épargné, petite Madi-Nê. Aucun monde. Et si ce n’est pas ma guilde qui reviendra sur Sadipal, une autre vous dépouillera, sois-en sûre. Le genre que l’on dit humain a besoin de tueurs, parce que c’est le moyen le plus simple de régler un problème, ou de refuser de le régler – les deux notions signifiant presque systématiquement la même chose. Partout, on entretient le chaos au bénéfice d’un pouvoir inutile et incompétent. L’ordre est une illusion qui rassure les honnêtes gens ; il n’existe pas. L’unique réalité qui vaille, ce sont les jalons posés pour dégager un chemin, de préférence le sien, au mépris de tous les autres. Pourquoi ? Parce que la vie reste la plus forte. La vie et son pendant ultime, admirable : la mort, la seule loi universelle qui arrive à soumettre toute cette absurdité.

 » Très tôt, j’ai su qui elle était. D’une certaine manière, même, c’est tout ce que mon père m’a appris. Tu comprends ce que je te dis, Sadipalie ?

– Non.

– Alors, tout est bien. Emmène-moi jusqu’au bord du ruisseau, maintenant.

– Pourquoi ? Qu’est-ce que tu veux y faire ?

– Quelque chose qui me regarde. Tu me guides ? Même sous la lumière de la lune rouge, je ne suis pas sûr de retrouver le chemin. »

Bersekker lève une fois encore le regard au-dessus de la fillette. Il psalmodie, rassuré :

« La brume fantôme m’est fidèle, elle. Tu ne la vois toujours pas ? »

Madi-Nê se retourne sur la pénombre orangée ; en vain.

« Y a rien, Bersekker, ronchonne-t-elle.

– Si, elles sont bien là et tout est normal. Le pire de ce que nous sommes ne nous déçoit jamais. Maintenant, pour la dernière fois, puisque tu es revenue jusqu’ici, conduis-moi au ruisseau. »

La petite fille hésite, puis s’élance entre les pins-comore, jetant un œil par-dessus l’épaule, de temps à autre, pour s’assurer que l’étranger la suit bien.

 

Insensiblement, leurs deux silhouettes glissent et s’estompent dans les lueurs empourprées du soir.

 

Il y a des fougères-neutres irisant de leurs frondes jaunes et bleues le chemin méandreux du ruisseau. Sous le couvert des hautes frondaisons, l’eau s’écoule entre les roches qui affleurent. Bersekker, accroupi sur la rive, plonge ses doigts-squelettes dans la fraîcheur du courant. Madi-Nê, en retrait, demande, incrédule :

« Mais tu ressens rien, non ?

– J’ai des millions de nano-capteurs sur le périoste de mes os – leur enveloppe externe, si tu préfères. C’est presque aussi sensible et précis que le toucher d’une main humanoïde. »

Le tueur regarde autour de lui ; ajoute d’une voix blanche :

« Je crois que c’est là, à cet endroit du ruisseau, que je venais jouer. Celle que j’aimais en secret m’y accompagnait souvent. Elle s’appelait Sini-Ma. D’ailleurs, tu as un peu le même style de visage qu’elle.

– C’est ma maman, étranger.

– Ah… lâche Bersekker sans émotion. Je me souviens que… j’étais amoureux d’elle. Tout le monde l’était. Sini-Ma était très belle. »

Bersekker baisse les yeux sur l’onde embrasée par le clair de lune, murmure, absent :

« Et elle doit toujours l’être. Son sourire était aussi grand que le ciel de Sadipal. »

La gamine s’adosse au tronc d’un jeune pin-comore, demande à l’étranger :

« T’en as tué combien, des gens ?

– Un certain nombre, mais tuer n’est pas le bon terme. On résorbe.

– Et c’est pas la même chose ?

– Non. Nous sommes équipés de Roysters spéciaux qui pulvérisent les cibles. La résorption ne laisse aucune trace susceptible d’être exploitée par les polices locales, parce que les contrats des tueurs concernent toujours des personnalités importantes. Les corps se réduisent donc à l’état atomique, s’éparpillent en une pluie chargée d’électromagnétisme que seuls nos yeux augmentés peuvent discerner, juste avant que celle-ci ne disparaisse. Le problème, c’est qu’elle ne s’efface pas totalement.

 » La pluie subatomique de toutes nos cibles passées nous suit. Où qu’on aille, quel que soit l’endroit où on se terre. Aucun tueur ne peut échapper à sa pluie de morts. Peut-être qu’une liaison au niveau quantique s’établit entre nous et le vide atomisé généré par les tirs des Roysters, comme si les molécules dispersées recherchaient la signature ancienne de leur propre intrication et restaient à proximité du foyer de dissipation. Peut-être, oui. Peu importe. Au début, c’est supportable, parce qu’encore invisible, indiscernable. Et puis, avec le nombre de victimes, elle se densifie et forme une sorte de nuage instable que nos yeux augmentés sont capables de distinguer, une fois la masse critique de perception atteinte. Quand la brume fantôme, comme on l’appelle entre nous, devient trop épaisse, trop présente, alors il n’y a plus qu’une chose à faire. Pour ne pas devenir fou. »

Bersekker s’interrompt, tout à coup, se tourne vers la fillette et lui demande, très lentement :

« Est-ce que tu comprends ce que je te dis ?

– Nan, pas tout, répond la petite fille, soudain obnubilée par un détail. Alors, puisque tu vois ton nuage, cette chose, tu vas la faire ?

– Oui, parce que j’ai déjà trop tardé. Ici, sur Sadipal, ou ailleurs, ça n’a plus aucune espèce d’importance.

– J’peux rester pour voir, Bersekker ?

– Comme tu veux. Je ne peux pas t’en empêcher. »

Bersekker s’accroupit, puis s’assied sur le sol moussu de la rive. Madi-Nê se tient à distance, choisissant un rocher à trois mètres du ruisseau. La lumière enflammée de la lune traverse les frondaisons, assez pour que la fillette remarque l’ouverture soudaine, dans la chitine de l’exosquelette, juste en dessous du cou. L’étranger y glisse sa main gantée, en retire une lanière souple et noire.

« Ça va faire mal », prévient-il de sa voix monocorde.

Il noue la bande autour de sa cuisse droite, à la hauteur de du col du fémur, l’ajuste tout autour de la masse musculaire sans presser les chairs, étend la jambe, la gauche pliée en équerre. Il renverse enfin son buste vers l’arrière, les deux bras écartés, mains en appui sur le sol ; attend.

Le nano-programme de la bande souple se déclenche au bout des cinq secondes prévues et commence son travail.

Les muscles de la cuisse, du mollet et du pied de Bersekker se dissolvent de l’intérieur, méthodiquement. Le tueur grimace de douleur, geint plusieurs fois. Par intermittence, il tourne son regard vers le ruisseau, fixant toujours le même point au-dessus du courant. Face à lui, la petite Sadipalie se contente de regarder, ne saisit pas encore ce qui se passe. Lorsque l’enveloppe de chitine s’affaisse bientôt sur elle-même pour recouvrir ce qui ressemble aux os du membre tout entier, elle comprend.

L’exosquelette se résorbe à son tour, peu à peu, dans les cris étouffés de Bersekker. Le tueur, écartelé de souffrance, le corps allongé sur le sol, mord le majeur de sa main-squelette pour tenter de supporter la torture. Et puis, au bout de quelques minutes, la jambe totalement décharnée offre ses os immaculés à la rougeur de la lune de Sadipal. Le programme d’amputation termine son office en renforçant les articulations par des tendons artificiels.

La douleur reflue, s’éloigne. Bersekker, le front trempé de sueur, s’appuie sur son coude valide, inspecte le résultat, souffle précipité. Au niveau du col du fémur, il constate que la nano-bande s’est agrégée à la chair, comme prévu. Il sait aussi que le programme s’est chargé de ligaturer tous les vaisseaux et de cautériser proprement le pourtour. La structure moléculaire de l’exosquelette réagit presque tout de suite et vient cercler d’une bande de chitine la terminaison parfaite de la chair.

Bersekker se relève, prudent, portant tout le poids de son corps sur sa jambe valide, se met debout sur la rive, éprouve la solidité de son nouveau membre-squelette, sa résistance. Tout paraît normal. Puis, très vite, il fixe une fois encore le même point invisible au-dessus du ruisseau. La petite fille, qui a suivi toute la scène sans dire le moindre mot, quitte son rocher, s’avance jusqu’au tueur et lève les yeux sur lui. Elle n’a aucune idée de ce qu’elle ressent réellement. La peur ou la fascination. Ou peut-être le dégoût.

Il se tient là, semble immense du haut de ses deux mètres vingt. Chauve, le crâne parcouru de veinules, l’œil droit augmenté, visage indéchiffrable, le bras gauche et la jambe droite réduits à l’état de squelette, Bersekker se dresse dans la nuit rousse de Sadipal, retrouve un souffle régulier, oublie la douleur. Il dit :

« J’ai fait mon offrande à la brume fantôme. »

Puis il baisse les yeux sur la gamine en ajoutant :

« Maintenant, je suis comme toi. Je ne la vois plus. »

Bersekker scrute une dernière fois le point au-dessus du courant, croit une courte seconde entrevoir un voile infime, quasi irréel ; panique l’espace d’une fraction de seconde, puis secoue la tête en se ravisant : non, il n’y a plus rien. Pour évacuer de son esprit le moindre doute, il se dit que son œil augmenté a probablement transmis une information résiduelle à sa rétine, et ne s’en formalise pas. La voix fluette de Madi-Nê s’élève au même moment dans la pénombre.

« Tu l’referas encore ? demande-t-elle, interloquée.

– Oui. Chaque fois que nous nous mutilons, nous payons de nos corps pour éloigner les morts que nous avons semés sur notre route. Les brumes se dissipent, ou nous croyons qu’elles le font, le temps que dure l’effet auto-suggestif de notre offrande, puisque nous sacrifions tant de nous-mêmes, n’est-ce pas ? Et puis, un jour, elles reviennent. D’ailleurs, nous ne sommes pas vraiment sûrs qu’elles existent – certains des nôtres prétendent que nous ne sommes que le jouet d’un défaut de conception de nos yeux augmentés. Peut-être. En attendant, cela soulage au moins notre conscience. Car, combien d’innocents la folie des humains nous a-t-elle commandé de tuer ? Au bout du compte ? »

Bersekker se tait quelques instants ; reprend d’une voix plus sourde :

« Mais peu importe. Avec tout ce que je viens de laisser derrière moi, ici, sur l’île où je suis né, j’espère que ma brume fantôme réapparaîtra un peu plus tard.

– Et quand il t’restera plus rien à enlever ?

– Les nano-systèmes ne font pas de miracles. Je serai mort avant ; c’est le lot de tous les tueurs de la Guilde. Maintenant, puis-je te poser une dernière question, petite Sadipalie ?

– Hmm hmm.

– Pourquoi es-tu restée là sans rien faire, à seulement me regarder ?

– J’sais pas, répond Madi-Nê, un peu perdue.

– Alors moi, je vais répondre pour toi. Tu n’as pas bougé parce que… tu es de ce genre que l’on appelle humain. Le laid et le violent nous ont toujours fascinés.

– J’comprends pas.

– Normal, il est encore un peu trop tôt pour ça. As-tu déjà décidé de ce que tu veux faire de ta vie, petite Sadipalie ? Quel choix feras-tu ? »

La gamine, troublée, ne répond pas. Bersekker, lui, promène son regard sur les alentours ; conclut d’une voix rêche :

« J’en ai fini une bonne fois pour toutes avec Sadipal. »

Bersekker fait un premier pas, puis un deuxième. Les os de sa jambe répondent très bien aux sollicitations de son système nerveux. Rassuré, il s’éloigne entre les pins-comore, sans se retourner, le bras-squelette levé en signe d’au revoir à la petite fille.

Madi-Nê, silencieuse, le voit disparaître peu à peu. Longtemps, la toute dernière question de l’étranger résonne dans sa tête d’enfant. En bonne et incorrigible humaine, son choix est déjà fait.

 

Elle n’en a simplement pas encore conscience.

 

 

Nouvelle reproduite avec l'accord de l'auteur.