L’Énigme de la neuvième planète [The Secret of the Ninth Planet], Donald A. Wollheim, roman traduit de l’anglais par Marc Lefèvre. Daniber, coll. « Science-fiction-suspense », 1960 [1959]. Poche, 192 p.
Xeelee: Endurance, Stephen Baxter, recueil pour bonne part inédit. Gollancz, 2015. Grand format, 448 pp.
Xeelee: Vengeance, Stephen Baxter. Gollancz, 2017. Grand format, 352 pp.
Xeelee: Redemption, Stephen Baxter. Gollancz, 2018. Grand format, 432 pp.

Avant toute chose, quelques mots sur L’Énigme de la Neuvième Planète de Donald A. Wollheim. Le bonhomme est surtout connu et reconnu pour tout son travail en lien avec la SF : organisateur de la première WorldCon en 1936, co-fondateur du club des Futurians, éditeur, créateur des collections de poche « Ace Books » et « Ace Double », fondateur de la maison d’édition DAW… et, à l’occasion, romancier.

vol9-x-cover0.jpg

L’Énigme de la Neuvième Planète, donc… Tout commence alors que Burl Denning et son père randonnent à travers les Andes : les voici sollicités par l’armée américaine. La situation est grave : l’intensité lumineuse du Soleil semble diminuer de jour en jour, de façon inexplicable. Voilà qui risque de provoquer des désastres. Or, le phénomène semble avoir pour origine une zone précise des Andes… juste à côté de là où randonnent les Denning. Sur place, père et fils découvrent une station, de toute évidence d’origine non-humaine. Un appareil, abrité dans une construction faite d’un matériau noir, aspire l’intensité lumineuse du Soleil et la redirige ailleurs, a priori vers la lointaine Pluton. Burl Denning démate la station alien, n’ayant rien de mieux à faire. De retour à Washington, Burl Denning est sollicité pour le gouvernement US : lui et quelques compagnons vont prendre place à bord d’une navette turbinant à l’anti-gravité et aller trouver l’origine de ce phénomène. C’est l’occasion pour les astronautes d’explorer les différentes planètes du Système solaire : Mercure la brûlante, Vénus la marécageuse, Mars l’aride (et ses Martiens neurasthéniques), les géantes gazeuses (que l’on croyait à l’époque encore solides), jusqu’à atteindre une planète Pluton décrite par l’auteur aussi grosse que la Terre (nope, désolé). Paf-paf-boum-boum, les Plutoniens se font taper sur les doigts tandis que les pauvres Neptuniens, réduits en esclavage par ces vilains aliens et désormais libérés, se voient offrir la possibilité de commercer avec la Terre. Elle n’est pas belle, la vie ? Ce roman de Donald A. Wollheim a l’insigne avantage d’être bref, c’est sa principale qualité. Les péripéties s’enchaînent sans répit à travers un Système solaire, décrit avec les connaissances (certes lacunaires) de l’époque ; on pense à Capitaine Futur, en moins fun ; on pense aussi à du proto-Baxter (les Denning sont quelque peu les ancêtres des Poole ; les Plutoniens et leur matériau noir ont de faux airs de Xeelee ; notre Soleil est attaqué). L’un dans l’autre, c’est un bref roman assez oubliable. Mais en tant que préfigurateur de Baxter, ce texte demeure intéressant sous l'angle archéologique/patrimoniale.

Et Baxter, donc. Quand on évoque l’auteur britannique, son cycle des Xeelees vient instantanément en tête – c’est mon cas du moins, je ne sais pas pour vous.

De fait, parmi les histoires du futur, le cycle des Xeelees de Stephen Baxter compte au rang des plus monumentales. Pensez-y : un cycle s’étendant des tout premiers instants de l’Univers à sa fin… dans un avenir plus proche que prévu (à l’échelle cosmique, hein : c’est pas pour demain, la fin du monde), et racontant l’essor de l’humanité à travers la Galaxie, une humanité qui se fait latter par différents aliens avant de les dominer à son tour et qui finit par entrer en lutte contre les puissants Xeelees. Ce cycle se compose en réalité de deux parties. D’une part, il y a le «cycle des Xeelees » proprement dit, composé de Gravité (un roman d’aventure a priori déconnecté du reste mais dont la place se justifie ultérieurement), Singularité (introduisant le personnage crucial de Michael Poole, dont les actes et inventions vont façonner l’histoire de l’humanité sur les millénaires à venir), Flux (une aventure au cœur d’une étoile à neutrons) et Accrétion (qui chapeaute les trois premiers romans). Sans oublier Vacuum Diagrams, recueil rassemblant une quinzaine de nouvelles et novellas. D’autre part, il y a le cycle des « Enfants de la destinée» : Coalescence (où l’on rencontre les ancêtres de Michael Poole, l’un à la fin de l’Empire romain, l’autre à la fin du XXe siècle), Exultant (alias bastons à gogo contre les Xeelees) et Transcendence (où l’on rencontre un autre Michael Poole et une de ses très lointaines descendantes). Sans oublier Resplendent, recueil rassemblant d’autres nouvelles du cycle. Deux parties auxquelles il faut désormais rajouter une troisième…

vol9-x-cover1.jpg

En 2015 est paru Xeelee: Endurance, un recueil dont est notamment issu Retour sur Titan, et qui propose d’autres nouvelles dans la chronologie du cycle – en particulier la séquence de la « Vieille Terre », située dans un avenir assez lointain (quatre milliards d’années et quelques). A suivi un dyptique, qui représente la véritable troisième partie du cycle – Endurance s’avérant surtout une continuation des deux précédents recueils.

Car avec Xeelee: Vengeance, Stephen Baxter entreprend rien de moins qu’un reboot de son cycle. Et donne une réponse à une question lancinante : à la fin de Singularité, Poole est projeté à la « timelike infinity », c’est-à-dire aux tréfonds du temps. Les dernières lignes d’Endurance remettent cette rencontre en mémoire. Là, à un moment donné, a lieu une rencontre. Avec qui  ? Ou quoi ?

vol9-x-cover2.jpg

Retour au XXXVIIe siècle, à l’époque de la jeunesse Michael Poole. Quand le roman débute, en l’an de grâce 3646, l’ingénieur est âgé de vingt-cinq ans. Son père, Harry Poole, est toujours le même vieux con doté de l’apparence d’un jeunot de 20 ans, merveilles du traitement anti-sénescence. Alors que Poole-le-jeune déclenche l’ouverture d’un trou de ver supposé relier la Terre à Jupiter, voilà qu’un astronef monstrueux en sort. Un astronef qui a la forme d’une graine de sycomore… Le vaisseau xeelee, car c’en est un, se dirige vers Mercure, des profondeurs d’icelle il extrait un cube d’une centaine de kilomètres de côté : une cache ? Celle-ci est projetée dans le soleil, où elle se met à grossir. À l’intérieur se trouve des êtres issus des premiers temps de l’Univers, voilà ce que découvre Poole et ses amis quand ils vont explorer la Cache. Une Cache qui projette bien vite trois « sondes » en direction de la Terre, de la Lune et de Mars : ceux qui voulaient y voir une intention pacifique sont vite déçus lorsque la première « sonde » s’écrase sur Mars. De fait, l’astronef xeelee est là pour mettre la pâté aux humains, et en particulier à Michael Poole, dont les créations permettront, dans un distant futur, à l’humanité de vaincre les Xeelees. Tout est-il fichu ?

Le premier volume de ce diptyque promène Poole (et le lecteur) à travers le Système solaire, des profondeurs infernales du Soleil aux lointaines étendues glaciales du Nuage d’Oort – un Grand Tour qui m’a donc rappelé celui proposé par Wollheim, avec des connaissances actualisées (et quelques références à la pop culture). Poole lui-même apparaît en retrait, l’ingénieux ingénieur semblant subir les événements, qu’il s’agisse des manigances de son père ou des exactions/destructions du vaisseau xeelee. L’amateur de Baxter reconnaîtra au fil du roman des clins d’œil au reste du cycle des Xeelees : des épigraphes empruntées à l’un ou l’autre roman, un artefact vu ici (« Diagrammes du vide »), des envahisseurs vus là (Accrétion), des personnages entrevus récemment (Retour sur Titan). Du côté des thématiques, on est en terrain connu : la vie est partout, lors des premiers instants de l’Univers, sur les planètes du Système solaire. L’écriture aussi est à l’accoutumée. Certes, Baxter n’est certes pas un styliste mais il donne l’impression d’en faire le moins possible ici : personnages tracés à la serpe, action continuelle mais n’impliquant guère le lecteur en dépit du caractère grandiose des visions. C’est peu de dire que Vengeance est une petite déception.

vol9-x-cover3.jpg

D’un point de vue romanesque, Xeelee: Redemption relève un peu le niveau de Vengeance mais demeure quand même bien long (même si, à l’échelle de l’auteur, les deux romans ne comptent parmi les plus longs qu’il ait écrit). Et Poole ne sortira pas grandi de ce diptyque. Son motif pourrait se résumer à cet extrait de La vie aquatique :

« That's an endangered species at most. What would be the scientific purpose of killing it?
– Revenge. » (La vie aquatique avec Steve Zissou)

(Sauf que les Xeelee ne sont pas une espèce menacée et que Poole, comme Retour sur Titan l'a rappelé, s'en tape un peu de la science quand ça ne le concerne pas. Mais l'idée y est : vengeance !)

Redemption commence dix ans après la fin de Vengeance. Enfin, « après » est tout relatif quand on traverse la Galaxie à des vitesses relativistes. Tandis que l’humanité se disperse, meilleure chance de survie face au Xeelee qui ravage tranquillement le Système solaire, trois astronefs foncent droit vers le trou noir central, destination supposée du vaisseau xeelee. À bord, Michael Poole et quelques camarades de bord. Le but de Poole, c'est donc la vengeance, pure et brutale. Ce qui signifie botter sévère les fesses du Xeelee… Pour les humains, le voyage durera vingt ans, guère plus, tandis que vingt-cinq mille ans s’écouleront à l’extérieur. Le roman a pour point de vue principal Jophiel, avatar virtuel de Michael Poole, qui se montre plus… humain, plus sensible que son modèle. Ce qui n’est pas très dur, on en conviendra.

Là où Vengeance proposait un grand tour à travers le Système solaire, Redemption élargit le cadre et fait dans le spectaculaire : on assiste à l’explosion d’une nova en direct, on se balade dans la cavité entourant le trou noir galactique et Baxter propose un Big Dumb Object destiné à ridiculiser tous les autres BDO du genre – rien de moins qu’un anneau, destiné à accueillir qui veut, cernant ledit trou noir galactique, d’un périmètre de six années-lumière (et même davantage, à cause de la dilatation). Un anneau dont les différents étages tournent à des vitesses différentes, toutes relativistes, ce qui permet d’intéressantes variations temporelles. Impossible de ne pas penser à Omale de Laurent Genefort ou à l’Anneau-Monde de Larry Niven… ni à d’autres œuvres de Stephen Baxter : les Terres Deux et Trois situées sur l'anneau ont tout l’air de variations sur Déluge/Arche (avec un rappel de Coalescence), les évolutions futures (et dégénérées) de l’humain rappellent Évolution. On pourra tiquer sur ce dernier aspect, d’un point de vue biologique (la régression est-elle vraiment la seule issue possible face à l’absence d’ennemis ?). Quant à la structure bipartite de l’ensemble, elle évoque les derniers diptyques de l’auteur (Arche/Déluge ; Proxima/Ultima), avec un premier volume plutôt confiné en un même lieu (la Terre ; la planète Per Ardua ; le Système solaire) et un second qui élargit le cadre (l’espace ; l’espace ; l’espace !).

Ce diptyque a cependant son originalité, dans le sens où Baxter semble changer son fusil d'épaule. On se souvient que la plupart des textes du cycle des Xeelees mettent en scène une humanité conquérante, qui ne fait pas de quartier face à ses nombreux ennemis – une humanité inspirée notamment par les actes de Michael Poole, à qui sera dédié une effigie haute de deux kilomètres au cœur de la Voie lactée. Difficile de ne pas penser à une métaphore de l’Empire britannique, ou de l’Occident dans une plus large mesure. Mais… cette suite de conquête et reconquête, de massacres et de batailles s’étirant sur des millénaires, est-ce bien là la meilleure façon de faire ? Et les ennemis de l’humanité – qu’il s’agisse des Fantômes d’argent, des Xeelee ou des oiseaux de photino –, le sont-ils vraiment ? La fin du roman confronte Poole à sa némésis, mais son double virtuel Jophiel a son mot à dire. Car il est possible que l’Univers soit confronté à terme à une menace plus grande encore que celle représentée par les oiseaux de photino.

Je l’évoquais plus haut : à l’issue de Singularité, Michael Poole se retrouve au fin fond du temps (« timelike infinity »), face à une entité inconnue. Redemption donne une explication à ce mystère dans ses dernières lignes, afin d’offrir à l’ensemble du cycle des Xeelees une conclusion, à vue de nez définitive et, somme toute, apaisée. Et qui justifie toute la nature de ce reboot. Somme toute, le voyage vaut le détour… mais parlera surtout aux amateurs de l’auteur. Pour qui veut découvrir le cycle, ce diptyque est la mauvaise porte d'entrée — mieux vaut commencer par Singularité, Coalescence ou les nouvelles, Baxter prenant souvent soin de replacer le contexte.

Bref, si le recueil Endurance constitue donc un plaisant addendum au cycle des Xeelees, rassemblant de nombres textes épars, le gros morceau qu’est ce diptyque Xeelee: Vengeance/Redemption laisse une impression mitigée. Les défauts de l’écriture de Baxter y sont saillants et si la conclusion en vaut la peine, le trajet qui y mène n’est pas le plus enthousiasmant qui soit. Reste une bonne petite dose de vertige, ce qui n’est déjà pas si mal.

Introuvable : en anglais seulement
Illisible : parler la langue de Shakespeare Baxter n’est pas inutile
Inoubliable : un minimum (mais je suis converti à la cause xeelee)