Cette nouvelle d'Ursula K. Le Guin, parue dans le recueil Aux douze vents du monde et traduite de l'anglais par Henry-Luc Planchat, vous est proposée gratuitement à la lecture et au téléchargement du 1er au 30 juin 2018. Retrouvez chaque mois de temps à autres une nouvelle gratuite dans la rubrique Interstyles.

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Illustration : « Dome of glory »
CC BY 2.0 GollyGforce - Living My Worst Nightmare

 

 

Comme le thème central de ce psychomythe, le bouc émissaire, figure dans Les Frères Karamasov, de Dostoïevski, plusieurs personnes m’ont demandé, non sans quelque soupçon, pourquoi j’avais choisi d’en attribuer le mérite à William James. En fait, je n’ai jamais pu relire Dostoïevski, malgré tout l’amour que je lui portais, depuis l’âge de vingt-cinq ans, et j’avais oublié qu’il avait utilisé cette idée. Lorsque je l’ai croisée dans le texte de James, « Les Moralistes et la vie morale », l’écho qu’elle a éveillé en moi m’a causé un choc. Voici comment il l’exprime :

Ou supposez que, dépassant les utopies de Fourier, de Bellamy et de Morris, on nous présente un monde qui assure à des milliers d’êtres un bonheur permanent à la seule condition qu’une âme isolée, à la frontière lointaine des choses, soit condamnée à mener une existence de torture et de solitude : n’est-ce pas une émotion d’une nature spécifique et absolument indépendante que celle qui nous fait comprendre, en dépit de la tentation offerte, le caractère hideux d’un bonheur accepté à ce prix ? [1]

On ne saurait mieux exprimer le dilemme de la conscience américaine. Dostoïevski était un grand artiste, radical, mais le radicalisme social de ses débuts s’est inversé, au point qu’il a fini par devenir un violent réactionnaire. Tandis que James, l’Américain de prime abord si posé, si naïvement galant – il écrit « nous », estimant tous ses lecteurs aussi convenables et honnêtes que lui ! –, était, est resté et reste un penseur authentiquement radical. Peu après le passage sur l’« Âme isolée », il ajoute :

Les idéaux les plus élevés et les plus pénétrants sont révolutionnaires. Ils se présentent beaucoup moins comme les effets d’une expérience passée que sous l’aspect de causes probables d’une expérience future, de facteurs dont les circonstances environnantes nous ont appris à tenir compte. [2]

On peut appliquer ces deux phrases à ce récit, à la science-fiction, et à toute réflexion sur l’avenir. Les idéaux « causes probables d’une expérience future » – voilà une remarque aussi subtile qu’exaltante !

Je n’ai pas lu James et décidé d’écrire un texte sur cette « Âme isolée », bien sûr. C’est rarement aussi simple. J’ai décidé d’écrire un texte, parce que j’en avais envie, à partir du mot « Omelas ». Il me venait d’un panneau routier : Salem (Orégon) lu à l’envers. Vous ne lisez jamais les panneaux à l’envers ? POTS. ZESSITNELAR stnafne noitnetta. Ocsicnarf Nas… Salem égale schelomo égale salaam égale paix. Melas. O melas. Homme hélas [3] . « D’où vous viennent vos idées, madame Le Guin ? » D’avoir oublié Dostoïevski et lu des panneaux routiers à l’envers, bien sûr… Évident, non ?

 

 

 

 

Dans un fracas de cloches qui fit s’envoler les hirondelles, la Fête de l’Été entra dans l’éclatante cité d’Omelas, qui domine la mer de ses tours. Dans le port, les gréements des navires scintillaient de fanions. Dans les rues, entre les maisons aux toits rouges et aux murs peints, entre les vieux jardins moussus et dans les avenues bordées d’arbres, devant les grands parcs et les bâtiments publics, les processions s’avançaient. Certaines étaient solennelles : des vieillards vêtus de longues robes grises et mauves, des maîtres ouvriers au visage grave, des femmes souriantes mais calmes, qui portaient leurs enfants et bavardaient tout en marchant. Dans d’autres rues, le rythme de la musique était plus rapide, un vacarme de gongs et de tambourins ; et les gens dansaient, toute la procession n’était qu’une danse. Les enfants bondissaient de tous côtés et leurs cris aigus s’élevaient comme les vols d’hirondelles par-dessus la musique et les chants. Toutes les processions remontaient vers le nord de la ville, vers la grande prairie appelée les Verts-Champs où garçons et filles, nus dans l’air ensoleillé, les pieds, les chevilles et leurs longs bras souples couverts de boue, exerçaient leurs chevaux avant la course. Les chevaux ne portaient pas le moindre harnachement, à part un licou sans mors. Leur crinière était ornée de rubans argent, vert et or. Ils écartaient leurs naseaux, piaffaient et se pavanaient ; ils étaient très excités, le cheval étant le seul animal ayant fait siennes nos cérémonies. Dans le lointain, au nord et à l’ouest, s’élevaient les montagnes, encerclant à moitié Omelas dans leur immense étau. L’air du matin était si pur que la neige qui couronnait encore les Dix-Huit Monts brillait d’un feu blanc et or dans l’éclat du soleil, sous le bleu profond du ciel. Il y avait juste assez de vent pour faire flotter et claquer de temps en temps les bannières qui limitaient le champ de course. Dans le silence des larges prés verdoyants, on pouvait entendre la musique serpenter dans les rues de la ville, lointaine, puis plus proche, et s’avançant toujours, présent agréable et diffus de l’air, qui tremblait parfois et s’assemblait pour éclater en un énorme et joyeux tintement de cloches.

Joyeux ! Comment peut-on parler de la joie ? Comment décrire les citoyens d’Omelas ?

Ce n’étaient pas des gens simples, voyez-vous, bien qu’ils fussent heureux. Mais les mots qui expriment la gaieté ne se disent plus beaucoup. Tous les sourires sont maintenant devenus archaïques. Une telle description tend à faire penser à l’apparition prochaine du Roi, monté sur un splendide étalon et entouré de ses nobles chevaliers, ou peut-être dans une litière d’or portée par des esclaves musclés. Mais il n’y avait pas de roi. Ils n’utilisaient pas d’épées, et n’avaient pas d’esclaves. Ce n’étaient pas des barbares. Je ne connais pas les règles et les lois de leur société, mais je me doute qu’elles étaient très peu nombreuses. Et comme ils vivaient sans monarchie et sans esclavage, ils n’avaient pas non plus de Bourse des Valeurs, de publicité, de police secrète ni de bombes atomiques. Et pourtant, je répète que ce n’étaient pas des gens simples, des bergers tranquilles, de nobles sauvages, des utopiens débonnaires. Ils n’étaient pas moins compliqués que nous. L’ennui est que nous avons la mauvaise habitude, encouragée par les pédants et les sophistes, de considérer le bonheur comme quelque chose de plutôt stupide. Seule la douleur est intellectuelle, seul le mal est intéressant. Voilà la trahison de l’artiste : un refus d’admettre la banalité du mal et le terrible ennui de la douleur. Si vous ne pouvez pas les battre, rejoignez leurs rangs. Si cela fait mal, recommencez. Mais louer le désespoir, c’est condamner la joie ; adopter la violence, c’est perdre tout le reste. Et nous avons presque tout perdu ; nous ne pouvons plus décrire un homme heureux, ni célébrer la moindre joie. Pourrais-je en quelques mots vous parler des habitants d’Omelas ? Ce n’étaient pas des enfants naïfs et heureux – bien que, en fait, leurs enfants fussent heureux. C’étaient des adultes mûrs, intelligents et passionnés, dont la vie n’était pas misérable. Ô miracle ! Mais j’aimerais pouvoir en donner une meilleure description. J’aimerais pouvoir vous convaincre. Omelas résonne dans ma bouche comme une ville de conte de fée ; il était une fois, il y a bien longtemps, dans un pays lointain… Peut-être vaudrait-il mieux vous efforcer de l’imaginer vous-même, en supposant que le résultat pourra convenir, car je ne pourrai certainement pas vous satisfaire tous. Par exemple, qu’en est-il de la technologie ? Je pense qu’il n’y avait pas de voitures dans les rues ni d’hélicoptères au-dessus de la ville ; cela provient du fait que les habitants d’Omelas sont des gens heureux. Le bonheur est fondé sur un juste discernement de ce qui est nécessaire, de ce qui n’est ni nécessaire ni nuisible, et de ce qui est nuisible. Si l’on considère la seconde catégorie – celle de ce qui n’est ni nécessaire ni nuisible, celle du confort, du luxe, de l’exubérance, etc. – ils pouvaient parfaitement avoir le chauffage central, le métro, des machines à laver, et toutes sortes de merveilleux appareils que nous n’avons pas encore inventés ici, des lampes flottantes, une autre source d’énergie que le pétrole, un remède contre le rhume. Peut-être n’avaient-ils rien de tout cela : ça n’a pas d’importance. C’est comme vous voulez. J’incline à croire que les habitants des villes côtières sont arrivés à Omelas, durant les jours qui précédèrent la Fête, dans des petits trains très rapides et des tramways à deux étages, et que la gare d’Omelas est le plus joli bâtiment de la ville, bien qu’étant d’une architecture plus simple que celle du magnifique Marché des Fer-miers. Mais malgré ses trains, je crains qu’Omelas ne vous semble une cité bien vertueuse. Des sourires, des cloches, des parades, des chevaux, bah ! Alors, ajoutez donc une orgie. Si cela vous paraît utile d’ajouter une orgie, n’hésitez pas. Cependant, ne nous laissons pas entraîner à y installer des temples d’où sortent de magnifiques prêtres et prêtresses entièrement nus, déjà à moitié en extase et prêts à copuler avec quiconque, homme ou femme, amant ou étranger, désirant l’union avec la divinité du sang, bien que ce fût ma première idée.

Mais, vraiment, il serait mieux de ne pas avoir de temples dans Omelas – du moins, pas de temples matériels. La religion, oui, le clergé, non. Ces jolies personnes dénudées peuvent sans doute se contenter de marcher dans la ville, s’offrant comme de divins soufflés à l’appétit des affamés et au plaisir de la chair. Laissons-les rejoindre les processions. Laissons les tambourins résonner par-dessus les copulations, laissons les gongs proclamer la gloire du désir, et (ce n’est pas un point négligeable) que les enfants issus de ces délicieux rituels soient aimés et élevés par la communauté entière. Une chose dont je sais qu’elle n’existe pas à Omelas, c’est le crime. Mais que pourrait-il y avoir d’autre ? Tout d’abord, je pensais qu’il n’y avait pas de drogues, mais c’est une attitude puritaine. Pour ceux qui le désirent, la douceur insistante et diffuse du drooz peut parfumer les rues de la ville, le drooz qui apporte d’abord dans l’esprit et le corps une grande clarté et une incroyable légèreté, puis, après quelques heures, une langueur rêveuse, et enfin de merveilleuses visions du véritable arcane et des plus grands secrets de l’Univers, tout en excitant le plaisir du sexe au-delà de toute imagination ; et il n’entraîne aucune accoutumance. Pour ceux qui ont des goûts plus modestes, je pense qu’il devrait y avoir de la bière. Quoi d’autre, que peut-on trouver d’autre dans la joyeuse cité ? Le sens de la victoire, certainement, la célébration du courage. Mais, puisque nous n’avons pas de clergé, n’ayons pas non plus de soldats. La joie qui naît d’un massacre réussi n’est pas une joie saine ; elle ne conviendrait pas ici ; elle est pleine d’effroi et sans intérêt. Un plaisir généreux et sans bornes, un triomphe magnanime ressenti non pas contre quelque ennemi extérieur, mais en communion avec ce qu’il y a de plus juste et de plus beau dans l’esprit de tous les hommes, et avec la splendeur de l’été sur le monde : voilà ce qui gonfle le cœur des habitants d’Omelas, et la victoire qu’ils célèbrent est celle de la vie. Je ne pense vraiment pas qu’il y en a beaucoup qui aient besoin de prendre du drooz.

La plupart des processions ont maintenant atteint les Verts-Champs. Une merveilleuse odeur de cuisine s’échappe des tentes rouges et bleues des pourvoyeurs. Les figures des petits enfants sont couvertes de confiture ; quelques miettes d’une savoureuse pâtisserie sont emprisonnées dans la barbe grise d’un homme au visage doux. Les jeunes gens et les jeunes filles ont monté leurs chevaux et commencent à se regrouper près de la ligne de départ de la course. Une vieille femme, petite, grosse et souriante, distribue les fleurs de son panier, et de grands jeunes gens les mettent dans leurs chevelures brillantes. Un enfant de neuf ou dix ans est assis à la limite de la foule, seul, et joue d’une flûte en bois. Des gens s’arrêtent pour l’écouter, et lui sourient, mais ils ne lui parlent pas, car il ne cesse de jouer et ne les voit pas, ses yeux sombres perdus dans la magie douce et légère de la mélodie.

Il s’arrête et baisse lentement les mains en tenant la flûte en bois.

Comme si ce petit silence personnel était le signal, une trompette se met tout à coup à sonner depuis la tente qui est placée près de la ligne de départ : impérieuse, mélancolique, perçante. Les chevaux ruent sur leurs pattes élancées, et quelques-uns hennissent en retour. Le visage calme, les jeunes cavaliers caressent le cou de leur monture et la flattent en murmurant : « Doucement, doucement, là, ma beauté, mon espoir… » Ils commencent à former un rang le long de la ligne de départ. La foule qui borde le champ de courses ressemble à une prairie d’herbes et de fleurs agitées par le vent. La Fête de l’Été vient de commencer.

Y croyez-vous ? Acceptez-vous la réalité de cette fête, de cette ville, de cette joie ? Non ? Alors laissez-moi vous décrire encore une chose.

Dans le sous-sol de l’un des magnifiques bâtiments publics d’Omelas, ou peut-être dans la cave d’une de ces spacieuses habitations privées, il y a une pièce. Sa porte est fermée à clé, et il n’y a pas de fenêtre. Un peu de lumière poussiéreuse se glisse à l’intérieur par les fentes des planches, venant d’une fenêtre recouverte de toiles d’araignées, quelque part de l’autre côté de la cloison. Dans un coin de la petite pièce deux balais aux brosses dures, sales, d’une odeur répugnante, sont placés près d’un seau rouillé. Le sol est sale, un peu humide au toucher, comme le sont généralement les sols des caves. La pièce fait environ trois pas de long et deux de large : à peine un placard à balais ou à outils abandonnés. Un enfant est assis dans cette pièce. Ce peut être un garçon ou une fille. Il paraît avoir environ six ans, mais en fait, il en a près de dix. C’est un faible d’esprit. Peut-être est-il né déficient, ou peut-être son imbécillité est-elle due à la peur, la malnutrition et le manque de soins. Il se gratte le nez et tripote parfois ses orteils ou son sexe, et il reste assis, recroquevillé dans le coin opposé au seau et aux deux balais. Il a peur des balais. Il les trouve horribles. Il ferme les yeux, mais il sait que les balais sont toujours là ; et la porte est verrouillée ; et personne ne viendra. La porte est toujours verrouillée, et personne ne vient jamais, sauf quelquefois – l’enfant n’a aucune compréhension du temps ou de l’intervalle – quelquefois la porte grince affreusement et s’ouvre, et une personne, ou plusieurs personnes, apparaissent. L’une d’entre elles peut entrer et frapper l’enfant pour qu’il se lève. Les autres ne s’approchent jamais, mais regardent à l’intérieur avec des yeux effrayés et dégoûtés. L’écuelle et la cruche sont remplies à la hâte, la porte est fermée à clé, les yeux disparaissent. Les gens qui sont à la porte ne disent jamais rien, mais l’enfant, qui n’a pas toujours vécu dans ce placard et peut se rappeler la lumière du soleil et la voix de sa mère, parle parfois. « Je serai sage, dit-il. S’il vous plaît, laissez-moi sortir. Je serai sage ! » Ils ne répondent jamais. La nuit, l’enfant criait pour qu’on l’aide, et pleurait beaucoup, mais maintenant il n’émet plus que quelques gémissements, « mhmm-haa mhmm-haa », et il parle de moins en moins souvent. Il est si maigre que ses jambes n’ont pas de mollets ; son ventre est protubérant ; il vit d’un demi-bol de farine de blé et de graisse par jour. Il est nu. Ses fesses et ses cuisses ne sont qu’une masse d’ulcères infectés, et il est continuellement assis dans ses propres excréments.

Ils savent tous qu’il est là, tous les habitants d’Omelas. Certains comprennent pourquoi, certains non, mais tous comprennent que leur bonheur, la beauté de leur ville, la tendresse de leurs relations, la santé de leurs enfants, la sagesse de leurs savants, le talent de leurs créateurs, même l’abondance de leur moisson et la clémence de leur climat dépendent entièrement de l’affreuse misère de cet enfant.

On explique généralement cela aux enfants lorsqu’ils ont entre huit et douze ans, quand ils sont en âge de comprendre ; et la plupart de ceux qui vont voir l’enfant sont des jeunes, bien que des adultes viennent encore assez souvent, ou reviennent, pour le voir. Peu importe la façon dont on leur a expliqué, ces jeunes spectateurs sont toujours choqués et dégoûtés par sa vue. Ils ressentent l’écœurement, auquel ils s’étaient crus supérieurs. Ils ressentent la colère, l’outrage, l’impuissance, malgré toutes les explications. Ils aimeraient faire quelque chose pour l’enfant. Mais il n’y a rien qu’ils puissent faire. Si l’enfant était conduit à la lumière du soleil, hors de cet endroit abominable, s’il était nettoyé et nourri et réconforté, ce serait sans doute une bonne chose ; mais si l’on faisait cela, toute la prospérité, la beauté et la joie d’Omelas seraient détruites dans l’heure qui suivrait. Telles sont les conditions. Échanger toute la bonté et la grâce de chaque vie d’Omelas contre cette simple et minime amélioration : rejeter le bonheur de milliers de gens pour la possibilité de bonheur d’un seul ; ce serait laisser pénétrer le crime dans la ville.

Les conditions sont strictes et absolues ; il ne faut même pas dire un mot gentil à l’enfant.

Souvent les jeunes gens rentrent chez eux en pleurs, ou remplis d’une rage contenue, quand ils ont vu l’enfant et affronté ce terrible paradoxe. Ils peuvent le ruminer pendant des semaines ou des années. Mais avec le temps ils commencent à se rendre compte que, même si l’enfant était relâché, il ne tirerait pas grand-chose de sa liberté : un petit plaisir vague de chaleur et de nourriture, sans doute, mais guère plus. Il est trop déficient et stupide pour connaître la moindre joie réelle. Il a vécu dans la peur pendant trop longtemps pour en être jamais libéré. Ses habitudes sont trop sauvages pour qu’il puisse réagir à un traitement humain. En fait, après si longtemps, il serait sans doute malheureux sans murs pour le protéger, et sans ténèbres pour ses yeux, et sans ses excréments pour s’y asseoir. Leurs larmes devant cette cruelle injustice s’assèchent lorsqu’ils commencent à percevoir la terrible justice de la réalité, et à l’accepter. Et pourtant ce sont leurs larmes et leur colère, leur tentative de générosité et la reconnaissance de leur impuissance qui sont peut-être la véritable source de la splendeur de leurs vies. Il n’y a pas chez eux de bonheur fade et irresponsable. Ils savent qu’eux-mêmes, tout comme l’enfant, ne sont pas libres. Ils connaissent la compassion. C’est l’existence de l’enfant, et leur connaissance de son existence, qui rend possible la noblesse de leur architecture, la force de leur musique, la grandeur de leur science. C’est à cause de cet enfant qu’ils sont si gentils avec leurs propres enfants. Ils savent que si celui qui est misérable n’était pas là, à pleurnicher dans l’ombre, l’autre, le joueur de flûte, ne pourrait pas jouer de musique joyeuse tandis que les jeunes et magnifiques cavaliers se placent en ligne pour la course, dans le soleil du premier matin de l’été.

Croyez-vous à eux, maintenant ? Ne vous semblent-ils pas plus réels ? Mais il y a encore une chose à dire, et celle-ci est presque incroyable.

Parfois, un ou une des adolescents qui vont voir l’enfant ne revient pas chez lui pour pleurer ou ruminer sa colère ; en fait, il ne rentre plus chez lui. Quelquefois également, un homme ou une femme adulte devient silencieux pendant un jour ou deux, puis quitte son foyer. Ces gens-là sortent dans la rue et la descendent, solitaires. Ils continuent de marcher et quittent la ville d’Omelas. Chacun s’en va seul, garçon ou fille, homme ou femme. La nuit tombe; le voyageur doit traverser des villages, passer entre les maisons aux fenêtres éclairées, puis continue dans les ténèbres des champs. Solitaire, chacun va vers l’ouest ou le nord, vers les montagnes. Ils continuent. Ils quittent Omelas, ils s’avancent dans les ténèbres, et ne reviennent pas. Pour la plupart d’entre nous, l’endroit vers lequel ils se dirigent est encore plus incroyable que la cité du bonheur. Il m’est impossible de le décrire. Peut-être n’existe-t-il pas. Mais pourtant, ils semblent savoir où ils vont, ceux qui partent d’Omelas.

 

 

 


[1] Traduction de Loÿs Moulin, in William James, La Volonté de croire, Flammarion, 1916. (Note du réviseur)

[2] Id.

[3] En français dans le texte original. (Note du réviseur)