Tetsuo [鉄男], Shinya Tsukamoto, 1989. Noir & blanc, 67 minutes.
Tetsuo II Body Hammer [鉄男II Body Hammer], Shinya Tsukamoto, 1992. Couleurs, 82 minutes.
Tetsuo III The Bullet Man [鉄男 THE BULLET MAN], Shinya Tsukamoto, 2009. Couleurs, 71 minutes.

Il est des films comme des coups de poing dans ta face. Paf.

Tetsuo de Shinya Tsukamoto en fait clairement partie. Retitré Tetsuo: The Iron Man dans les pays anglophones, ce film n’a absolument rien à voir avec Tony Stark. Sauf si celui-ci nourrissait un fétiche particulièrement malsain pour le métal.

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Dès les premières images, le spectateur est fixé : dans un boui-boui, un homme s’ouvre la cuisse au couteau (beurk) et s’y insère un bout de tuyau (BEURK). Évidemment, celui lui est très douloureux – au moins autant qu’au spectateur, probablement le cœur au bord des lèvres (c’était mon cas). Peu après, il défait le bandage entourant sa cuisse, et se rend compte que sa plaie, infectée, est désormais habitée par quelques vers (RHÂÂÂ BEURK). Il flippe et se met à courir dans tous les sens, avant d’être heurté par une voiture. Boum.

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Beurk. 

Après cette mise en bouche, propre à vous amener un goût de bile dans le fond de la bouche, le film débute pour de bon. Un salaryman japonais, propre sur lui (Tomorô Taguchi), s’examine dans un miroir et se rend compte qu’une excroissance métallique pousse sur sa joue. Plus tard, sur les quais du métro tokyoïte, il se retrouve assis à côté d’une femme, propre sur elle aussi – à cette nuance qu’elle nourrit une fascination morbide pour un petit rebut de métal par terre. Rebut qui finit par s’agréger à sa main et faire fondre au passage quelques neurones à la dame. Notre héros panique, fuit dans les couloirs du métro, poursuivi par la femme et sa main mutante.

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Ensuite… Narrer précisément l’intrigue tient du défi. Disons que le héros entretient une relation compliquée avec une autre femme tandis que son corps se métamorphose, accumulant de plus en plus de morceaux de métal. Dans le même, il se confronte à un autre individu, sorte de double maléfique, hystérique et échevelé vivant au centre d’une concrétion de métal. Et puis il se passe des trucs éprouvants. D’autres trucs assez douloureux aussi. (La clarté du scénario n’est clairement pas l’ambition de Tetsuo, mais là, on ne peut guère lui en tenir rigueur.)

Et donc.

Ouch.

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Tourné dans un noir et blanc granuleux, avec de nombreuses séquences en stop-motion ou en accéléré hystériques, Tetsuo est le genre de film à faire passer Crash de David Cronenberg pour Cars. Ce premier long-métrage de Shinya Tsukamoto a tout du rejeton nippon et biomécanique du mythique Eraserhead de David Lynch ; ce sont les obsessions de H.R. Giger exportées dans un Pays du Soleil Levant où prolifère une gangrène métallique ; c’est Akira passé dans un hachoir industriel rouillé. Le titre du présent moyen-métrage n’a rien d’anodin : il s’agit bien là d’un clin d’œil au manga de Katsuhiro Otomo, dont le personnage de Tetsuo voit son bras devenir de plus en plus monstrueux au fil du temps (voilà ce qu’il en coûte d’approcher de trop près des enfants mutants).

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Par certains moment, Tetsuo est proche de l’insoutenable : sa scène introductive est dégoûtante à souhait, mais la scène de sexe entre les deux protagonistes est pire encore – on souffre pour les personnages. Le film est une constante agression sensorielle : images violentes, musique rentre-dedans (une excellente BO indus signée Chu Ishikawa), scénario abscons, rien n’est fait pour épargner le spectateur. Le film tabasse sans discontinuer les rétines et les oreilles de son spectateur, et demeure fascinant de bout en bout. Un choc esthétique, toujours efficace près de trente ans après sa sortie sur les écrans.

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Tetsuo a engendré deux suites : Tetsuo II Body Hammer et Tetsuo III The Bullet Man. Le premier fait table rase du premier film, et se concentre sur le protagoniste du premier film (toujours Tomorô Taguchi), ce salaryman sujet aux déformations peu professionnelles. Quand son fils est kidnappé par deux truands, il se lance à leur poursuite et se fait injecter au passage un truc. Et devient, à son corps défendant, le cobaye d’une expérience monstrueuse dans une usine — excroissances de béton et de métal à l’appui. Tsukamoto essaie de proposer autre chose que le premier Tetsuo ; dommage, ça ne marche guère, et au-delà de quelques visions (malheureusement dépourvues de toute séquence en stop-motion frappadingue), suscite surtout un léger ennui (du moins, pour qui, comme votre serviteur, a apprécié le choc visuel de Tetsuo, premier du nom). La scène finale demeure intéressante — c’est déjà ça.

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Tetsuo III tente aussi de raconter une véritable histoire : celle d’un jeune de père de famille (Eric Bossick, qui s’en sort bien avec son air de salaryman-Clark Kent), qui ne parvient pas à surmonter la mort de son fils. La colère qui bout en lui l’amène à subir d’affreuses métamorphoses (mécamorphose ?). Au passage, il comprend peu à peu ses origines… Ce troisième épisode propose le même lot de visions biomécaniques, n’hésitant pas à conjuguer vues de Tokyo avec vues en coupe d’une machine malade. Mais la sauce ne prend jamais vraiment, la faute à une histoire crétine, des dialogues maladroits et une caméra tremblante qui finit surtout par susciter la fatigue. En dépit de la faible durée du film, l’effet de sidération se dilue. Seul élément à sauver de ce désastre : le thème musical interprété par Trent « NIN » Reznor – une brutale décharge sonique, indus en diable. L’un dans l’autre, on ne se privera pas de revoir Tetsuo, premier du nom.

Introuvable : non
Irregardable : pas loin
Inoubliable : oui