Utopia, série créée par Dennis Kelly (2013-2014). Deux saisons de 6 épisodes (≈ 50 minutes).

Frustration, redis-moi ton nom !
Paranoïa, te revoilà !

Au rang des séries annulées avant leur terme, au même titre que Carnivàle – la caravane de l’étrange (deux saisons sur HBO) ou Firefly (une saison tronquée sur la Fox), il y Utopia, série britannique diffusée dont les deux saisons ont été diffusées sur Channel 4 à l’hiver 2013 et l’été 2014.

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La première saison d’Utopia commence tout tranquillement dans une boutique de comics à l’heure de la fermeture. Deux individus déboulent — l’un habillé en plouc, l’autre en dandy, portant un sac jaune fluo – à la surprise des derniers clients et du vendeur. L’un des clients n’a pas le temps d’être très surpris très longtemps : le dandy lui ouvre le crâne d’un coup de matraque. « Où est Jessica Hyde ? » demande l’autre au vendeur. Qui n’en a aucune idée. (Adieu.)

Ailleurs, un certain Michael Dugdale, employé gouvernemental au service du ministre de la Santé, est soumis à un chantage : pour avoir mis enceinte une prostituée russe, il devra accomplir une mission. Oh, vraiment pas grand-chose : inciter, voire contraindre, le ministre à signer une commande de millions de vaccins contre une nouvelle souche de grippe…

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Ailleurs, cinq amateurs d’un même roman graphique, Utopia, qui se connaissent uniquement via un forum de discussion, décident de se retrouver : l’un d’entre eux prétend avoir en sa possession le tome 2, inédit, d’ Utopia et il souhaute le montrer à ses amis. Les cinq, ce sont Bejan le beau gosse (et dépositaire du tome 2), Ian l’informaticien, Wilson Wilson le complotiste paranoïaque, Becky la jeune femme qui serait à peu près normale si elle ne craignait pas d’être atteinte d’un syndrome débilitant. Et puis Grant. Grant a dix ans, bientôt onze, mais bon quand même, il est très mature pour son âge. Au pub où Bejan leur a donné rendez-vous, ils ne sont que trois à se pointer : Becky, Ian et Wilson. Car chez lui, Bejan se fait descendre par le dandy et le plouc – qui ne manque pas de demander : « Où est Jessica Hyde ? » Et Grant, qui s’était introduit subrepticement dans l’appartement de Bejan, récupère le fameux manuscrit.

« Où est Jessica Hyde ? »

Le mystère sur l’identité et la localisation de la fameuse Jessica Hyde s’achève au terme du premier épisode, lorsqu’elle se présente à Becky, Ian et Wilson. C’est le début d’une course-poursuite, entre les membres d’un complot aux ramifications multiples, mené par un mystérieux Réseau, et ces cinq individus réunis par leur seul intérêt pour le roman graphique Utopia. La paranoïa rôde. « Ne faites confiance à personne », affirmait Fox Mulder : un conseil à prendre à la lettre. Pourtant, les cinq amis (enfin, presque amis) devront tâcher de se faire confiance un minimum. Une chose est sûre, le manuscrit d’Utopia est davantage qu’un simple comic book  : les dessins torturés qui ornent ses pages dissimulent une réalité bien plus sordide, où il est question de manipulations biologiques et d’un mystérieux projet Janus, le tout étant issu de la cervelle de deux individus, Philip Carvel et Mr Rabbit.

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Mais que faire lorsque les buts des « méchants » sont découverts et que l’on se rend compte qu’ils ont peut-être raison ? Disons que leurs intentions, délétères à première vue, sont peut-être la solution à des maux futurs encore plus graves si on n’agit pas. À l’heure où les questions de la destruction de l’environnement, de l’épuisement des ressources se font de plus en plus brûlantes… les certitudes vacillent. Voilà qui contribue à faire de cette première saison d’Utopia un excellent moment de télévision, paranoïaque, ambigu, aussi violent que coloré.

La seconde saison débute par un épisode flashback sur Philip Carvel, l’homme à l’origine de tout cela. Un épisode filmé pour l’occasion en 4/3 (changeant du 16/9e habituel), entremêlé d’images d’archives et où l’on comprend que la conspiration remonte à la fin des années 70. L’élection de Thatcher, l’incident de Three Miles Island… tout est lié. Le deuxième épisode reprend le fil quelques mois après la fin de la saison 1 ; les cartes ont été rebattues mais rien n’est fini pour autant. Jessica Hyde a été capturée ; Becky a disparu ; Ian a repris une vie normale et le jeune Grant pique sa crise d’adolescence. On y découvre que la conspiration, qui semblait toute puissante dans la saison 1, ne l’est pas tant que ça, et que leur délétère projet, bien que conçu avec force plans B, n’est pas infaillible et repose sur quelques rouages humains. Dommage que cette seconde saison patine : après l’épisode 2, il faut attendre la fin de l’épisode 5 pour voir les choses bouger véritablement. Entretemps, les personnages se seront agités dans tous les sens tout en faisant pas mal de surplace. L’humour noir omniprésent dans la première saison se fait plus discret : si on peut le déplorer d’un côté, il faut admettre de l’autre que les personnages principaux sont tous psychologiquement détruits à divers degrés. Le dernier épisode s’achève sur une série de cliffhangers… qui ne seront jamais résolus. Dommage.

Après l’annulation, faute d’audiences suffisantes, des rumeurs de remakes ont couru, sans que rien ne se concrétise.

Utopia présente une superbe galerie de personnages : Jessica Hyde, en jeune femme n’ayant pas grand-chose à perdre et devenue une arme malgré elle, détone. RB, le tueur aux allures de white trash anglais, fascine lui aussi (l’air gourmand qu’il arbore fréquemment est inénarrable). Du côté des amateurs du comics, on retiendra surtout le jeune Grant, forte tête. Sans oublier des bourreaux très pédagogiques : dans l’épisode pilote, Lee explique à Wilson que chaque bourreau a une préférence pour un organe précis, les yeux en ce qui le concerne, et il détaille par le menu ce qu’il va lui faire subir ; plus tard, un autre bourreau affirme à Carvel que « Torture is communication. » C’est rien de le dire : Utopia est une série pour le moins violente. On ne compte plus les crânes explosés ou les gerbes de sang et de cervelle sur les murs. Une violence à peine contrebalancée par l’humour (noir, forcément) et les couleurs pétantes.

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Lol

De fait, Utopia se caractérise par une ambiance particulière, à la fois très colorée – les verts sont fluo, les bleus sont turquoise, le rouge (notamment le sang) pète le feu, et un jaune légèrement teinté de vert est omniprésent. Des couleurs saturées mais qui demeurent froides. Et significatives : le jaune fluo est associé à tout ce qui a trait à la conspiration, auquel s’oppose un bleu pâle – celui des yeux de Jessica Hyde. Dans la saison 2, ce même jaune est contrebalancé par d’autres couleurs : un vert fluo omniprésent, un orange pour les personnages en demi-teinte et du rouge pour les hautes instances hiérarchiques de la conspiration.

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Enfin, l’ambiance musicale, signée Cristobal Tapia de Veer, marque aussi de son empreinte la série : évoquant par moment les travaux sur les textures sonores de Trent Reznor et Atticus Ross, la musique se distingue par un grain de folie supplémentaire, et un thème principal irrésistible. Une bande originale récompensée aux Craft Awards du Royal Television Society en 2013.

Tout cela concourt à faire d’Utopia, si ce n’est une excellente série – le tout premier épisode frappe très (trop) fort et la suite ne revient jamais à la hauteur, voire déçoit dans la seconde saison –, au moins un objet télévisuel des plus intriguant, marqué par une ambiance visuelle aussi glauque que colorée, et sans réel équivalent.

Introuvable : non
Inachevé : oui
Inoubliable : oui