Cette nouvelle de Nancy Kress, parue dans Danses aériennes et traduite de l'américain par Pierre-Paul Durastanti), vous est proposée gratuitement à la lecture et au téléchargement du 1er au 31 décembre 2017. Retrouvez chaque mois de temps à autres une nouvelle gratuite dans la rubrique Interstyles.

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Illustration : Shiroma
CC BY 2.0

 

Allen Dodson, pendant son cours de maths en cinquième, contemplait la nuque de Peggy Corcoran assise juste devant lui quand il conçut l’idée qui allait changer le monde. Le sien, tout d’abord, puis, comme si des dominos basculaient selon un rythme prédéterminé, celui de chacun, jusqu’à ce que plus rien ne soit jamais pareil. Même si, bien entendu, on l’ignorait encore à ce moment-là.

La source de cette vision, c’était Peggy Corcoran. Assis derrière elle depuis le CE2 (Anderson, Blake, Corcoran, Dodson, DuQuesne…), il ne lui avait jamais rien trouvé de remarquable. À juste titre, d’ailleurs. On était en 1982 ; elle arborait un t-shirt à l’effigie de David Bowie et des nattes hirsutes. Alors qu’il scrutait ses cheveux châtain clair, Allen s’avisa toutefois que Peggy devait abriter tout un fouillis de pensées vagabondes, sentiments contradictoires et envies à moitié enfouies – tout comme lui. Personne n’était ce qu’il paraissait !

Cette constatation lui retourna l’estomac. Dans les livres et les films, les personnages avaient une idée à la fois : « Élémentaire, mon cher Watson ! » « Je suis ton père, Luke. » « Énergie, Scotty. » Mais l’esprit d’Allen, quand il s’efforçait de l’étudier, fonctionnait différemment. Encore dix minutes de cours j’ai la dalle faut que j’aille pisser la réponse c’est x+6 crétin qu’est-ce que ça ferait de bécoter Linda Wilson y a M*A*S*H ce soir à la télé faut vraiment que j’aille pisser mon casier était coincé ce matin Linda huit minutes faire les seize premiers problèmes le baseball après l’école…

Non. Loin de là, même. Il aurait fallu inclure son esprit en train de se regarder avoir ces idées, ainsi que ses idées sur le fait de se regarder les avoir et puis…

Peggy Corcoran fonctionnait ainsi, elle aussi.

Tout comme Linda Wilson.

Et Jeff Gallagher.

Et M. Henderson, debout devant ses élèves de maths.

Et tout le monde, partout, avec des pensées qui filaient sous leur crâne à la vitesse de l’électricité, des pensées qui se heurtaient, qui se battaient, qui se masquaient les unes les autres, le bazar dans chaque esprit sur la Terre entière, rien de raisonnable, de prévisible ni d’ordonné… À cet instant, M. Henderson avait peut-être des idées affreuses alors qu’il donnait à faire les seize premiers problèmes page 145, des idées affreuses sur Allen, si ça se trouvait, ou bien il pensait à son déjeuner, ou il se disait qu’il détestait enseigner, ou il préparait un meurtre… On ne pouvait pas savoir. Personne n’était réglé, personne n’était simple, on ne pouvait compter sur rien

On dut porter Allen, qui hurlait, hors de la salle de classe.

 

Tout ça, je ne l’ai appris que des dizaines d’années plus tard, bien entendu. Allen et moi, on n’était pas amis, même si on était assis dans deux rangées voisines (Edwards, Farr, Fitzgerald, Gallagher…) Et après sa crise, à l’image de tout le monde, je le trouvais frappé. Je ne me suis jamais moqué de lui comme certains des autres mecs, je n’ai jamais ri de lui comme les filles ; je trouvais même un peu d’intérêt aux trucs bizarres qu’il disait parfois en classe sans paraître se rendre compte de son excentricité, mais je n’étais pas assez fort pour m’opposer au sentiment général et me lier avec un loser pareil.

L’été précédant son départ pour Harvard, on est devenus, sinon amis, du moins partenaires d’échecs. « Jeff, tu joues comme une brêle », me disait-il en toute franchise, avec son inconscience caractéristique, « mais tu es le seul qui joues. » Et donc, deux ou trois fois par semaine, installés dans la véranda de ses parents, on s’affrontait sur l’échiquier. Je n’ai jamais gagné une seule partie. Je partais en claquant la porte, honteux, frustré, me jurant bien de ne plus revenir. Après tout, contrairement à ce froussard d’Allen, j’avais mieux pour occuper mon temps : les nanas, les bagnoles, les films de James Bond. Je revenais toujours.

Ses parents, je le pensais déjà à l’époque, redoutaient un peu l’intensité de leur fils. Aimables, travailleurs, fous de golf, ils lui ont fiché la paix dès ses quinze ans. Tandis qu’on déplaçait nos tours et nos cavaliers sur l’échiquier dans le soir tombant, sa mère nous proposait timidement un pichet de citronnade et une assiette de biscuits. Elle nous traitait tous les deux avec le même respect embarrassé qui m’embarrassait à mon tour. Ce n’était pas de cette façon que des parents devaient se comporter.

Allen a eu du mal à entrer à Harvard malgré ses résultats astronomiques au bac. Il récoltait des notes inégales parce qu’il ne bossait que les matières qui l’intéressaient. Sa santé lui posait problème, aussi : des accès de dépression pendant lesquels il restait cloîtré chez lui, deux brefs séjours en hôpital psychiatrique. Il s’absorbait dans un sujet – les échecs, la physique quantique, le bouddhisme – au point de s’y perdre, jusqu’à ce que son intérêt s’éteigne, comme s’il n’avait jamais existé. Harvard, me disais-je avec toute la sagesse de mes dix-huit ans, avait de bonnes raisons de se méfier, mais il avait obtenu une bourse d’excellence et, lorsqu’il a gagné le concours scientifique Westinghouse pour son travail sur la structure du crâne des campagnols, la même Harvard l’a accepté.

Le soir précédant son départ, on a joué notre dernière partie d’échecs. Il a ouvert à l’italienne, entrée en matière qui révélait une vague distraction. Au bout de douze coups, il m’a lancé : « Jeff, et si on pouvait mettre de l’ordre dans ses idées comme dans sa chambre ?

– Quoi ? » C’était ma mère qui « mettait de l’ordre » dans ma chambre, et il fallait être bizarre pour dire ça au lieu de « ranger ».

Il a enchaîné sans autre forme de procès. « C’est comme les parasites à la radio, non ? Ces réflexions aléatoires qui te traversent l’esprit et qui t’empêchent de recevoir un signal clair. Oui, voilà une bonne analogie. Sans tous ces parasites, on aurait les idées claires. On verrait plus loin, avant que le signal ne se délite au sein du bruit. »

Dans la pénombre de la véranda, je discernais à peine son visage blanc aux joues pleines, mais un rare éclair de génie m’a frappé. « Allen, c’est ça qu’il t’est arrivé en cinquième, trop de… parasites ?

– Oui. » À l’opposé d’un individu normal, il semblait à son aise, comme si le sujet avait trop d’importance pour que la gêne joue un rôle. « C’est là que je l’ai vu. Longtemps, j’ai cru pouvoir apprendre à méditer… tu vois, genre moine bouddhiste… pour me débarrasser des parasites, mais ça ne suffit pas. Ils restent. On n’y fait plus attention, sauf qu’ils sont encore là. » Il a déplacé son fou.

« Qu’est-ce qu’il s’est passé, au juste, en cinquième ? » Une vive curiosité me prenait ; pour la dissimuler, j’ai fixé mon regard sur le plateau et poussé une pièce.

Toujours sans embarras, il m’a raconté l’épisode dans le détail, avant d’ajouter : « On devrait parvenir à modifier la chimie du cerveau pour éliminer les parasites. Pour mettre de l’ordre dans l’esprit. J’en jurerais ! »

J’ai abandonné la perspicacité au profit du sarcasme que je pratiquais plus volontiers. « Bon, tu y arriveras peut-être à Harvard, si tu ne te laisses pas détourner de ton chemin par une connerie comme le ballet ou les trains électriques.

– Échec et mat. »

 

Par la suite, je l’ai perdu de vue, exception faite des Notes sur les anciens élèves du lycée de Bakersville postées fidèlement chaque année par Linda Wilson, qui devait avoir ses propres TOC. Allen s’était inscrit à la Faculté de médecine de Harvard. Une fois diplômé, il avait accepté l’offre d’un prestigieux laboratoire pharmaceutique et publié nombre d’articles scientifiques sur des sujets imprononçables. Marié deux fois, il avait divorcé autant. Peggy Corcoran, qui avait épousé mon cousin Joe et qui connaissait la seconde femme d’Allen, m’a confié lors des funérailles de mon père que les deux ex disaient la même chose : Allen gardait toujours ses distances sur le plan émotionnel.

Je l’ai revu lors de la réunion des anciens élèves du vingt-cinquième anniversaire. Chose surprenante, il n’avait guère changé : maigre, le visage large, blême. Il se tenait tout seul dans un coin, l’air si pitoyable que j’ai entraîné Karen pour le voir. « Salut, Allen. Jeff Gallagher.

– Je sais.

– Je te présente ma femme, Karen. »

Il lui a souri, sans un mot. Karen, qui était aussi ouverte qu’amicale, parlait avec enthousiasme de choses et d’autres quand il l’a interrompue à mi-phrase. « Jeff, tu joues encore aux échecs ?

– Ni Karen ni moi n’y jouons plus, ai-je souligné.

– Ah. Il y a quelqu’un que je voudrais te faire rencontrer, Jeff. Tu peux passer au labo demain ? »

Le « labo » se situait à près de cent kilomètres, en ville, et, le lendemain, je travaillais. Mais la situation avait captivé l’intérêt éclectique de ma brillante compagne. « De quoi s’agit-il, Allen, si vous me permettez ?

– Aucun souci. D’une joueuse d’échecs. Je crois qu’elle pourrait changer le monde.

– Tu parles du grand monde des échecs ? » En présence d’Allen, tout mon sarcasme adolescent resurgissait.

« Non. Du monde entier. Viens, s’il te plaît, Jeff.

– À quelle heure ? a demandé mon épouse.

– Karen… j’ai un boulot.

– Aux horaires flexibles. » Elle disait vrai. Je travaillais à domicile en tant qu’agent immobilier. Éblouissante, elle m’a souri. « Je parie que ce sera fascinant. »

 

Lucy Hartwick, vingt-cinq ans, était grande, mince, et très jolie. J’ai vu Karen, dotée d’une regrettable tendance à la jalousie, me jeter un coup d’œil, mais Lucy ne m’attirait pas. Sa beauté avait quelque chose de froid. C’est à peine si elle a levé les yeux d’un ordinateur dans le labo d’Allen, et son regard n’a trahi qu’indifférence. L’écran montrait une partie d’échecs.

« Lucy est à deux mille six cent soixante-dix points Elo, du moins si on mesure ses performances contre un ordinateur, a dit Allen.

– Et alors ? » Deux mille six cent soixante-dix, c’était très haut ; seule une vingtaine de joueurs dans le monde excédait les deux mille sept cents. Mais je restais en mode sarcastique, même si, en mon for intérieur, je me reprochais ma puérilité.

« Il y a six mois, elle était à mille quatre cents.

– Elle joue donc depuis six mois ? » On parlait de Lucy, penchée sur son échiquier, comme si elle n’était pas là.

« Non, elle faisait deux parties par semaine depuis cinq ans. »

Un tel bond dans le classement pour un talent médiocre qui n’avait pas étudié les échecs plusieurs heures par jour pendant des années – ça n’arrivait jamais. « Joli, Lucy ! » a dit Karen. L’autre a levé vers elle un regard vide, avant de retourner à son plateau.

« En quoi cela doit-il changer le monde ? ai-je demandé.

– Viens voir », a dit Allen. Sans regarder en arrière, il est parti à grands pas vers la porte.

Ses petits jeux me fatiguaient, mais Karen l’a suivi ; je lui ai emboîté le pas. L’excentricité l’avait toujours intriguée, peut-être parce qu’elle était la stabilité incarnée. C’était une des raisons pour lesquelles j’étais tombé amoureux d’elle.

Allen a brandi une masse de graphiques, de courbes et de tests médicaux comme s’il escomptait que je les lise. « Tu vois, Jeff, tout ça, c’est Lucy quand elle joue aux échecs. Le noyau caudé, qui aide l’esprit à changer de vitesse d’une pensée à l’autre, présente une activité réduite, tout comme le thalamus qui traite les données sensorielles. Et ici, dans le…

– Je suis agent immobilier, Allen, ai-je lancé un peu plus sèchement que prévu. Que signifient tous ces machins ? »

Il a levé les yeux vers moi. « Elle a réussi. Lucy. Elle a appris à éliminer les parasites.

– Quels parasites ? » Je me rappelais pourtant très bien notre discussion, vingt-cinq auparavant.

« Lucy peut se concentrer sur un seul sujet sans se laisser distraire ? » Karen comprenait vite.

« Je viens de vous le dire, non ? Lucy Hartwick contrôle son esprit. Quand elle joue aux échecs, elle ne fait que ça. Par conséquent, elle vient d’atteindre les meilleurs échelons du monde des échecs.

– Mais elle n’a jamais affronté aucun des meilleurs, si ? ai-je argué. Il s’agit d’une estimation effectuée en te basant sur ses parties contre un ordinateur ?

– C’est pareil.

– Bien sûr que non ! »

Karen m’a dévisagé, surprise de ma véhémence. « Jeff…

– Oui, Jeff, a repris Allen, écoute Carol. Tu ne…

– Karen !

– … comprends pas ? Lucy, d’une façon ou d’une autre, sait faire preuve d’une concentration absolue. Ce qui lui permet de… de prendre de la hauteur afin de comprendre ce qu’elle choisit d’étudier. Tu ne vois donc pas ce que ça peut entraîner pour la recherche médicale ? Ou… n’importe quel domaine ? On pourrait trouver des remèdes au dérèglement climatique, au cancer, aux rejets toxiques… à tout ! »

Pour ce que j’en savais, il ne s’était jamais intéressé au dérèglement climatique. Une réponse sarcastique me brûlait les lèvres, mais je me suis retenu, à cause de son expression, ou de la main sur mon bras de Karen qui a murmuré : « Ce serait merveilleux, Allen.

– Oui ! a-t-il affirmé avec la même ferveur que pendant sa crise en cinquième. Ce sera merveilleux, oui ! »

 

« C’était quoi, cette attitude ? a demandé Karen pendant notre trajet de retour en voiture.

– Bah, simplement Allen qui se la…

– Je ne parle pas d’Allen, mais de toi.

Moi ? » Je sentais bien que ma protestation d’innocence sonnait faux.

« Je ne t’ai jamais vu ainsi. Tu te payais sa tête alors qu’il a peut-être effectué une découverte majeure dans le domaine de la neurochimie.

– Il ne s’agit que d’une théorie, Karen ! Quatre-vingt-dix pour cent des théories s’effondrent avant même qu’on passe au stade des expériences scientifiques.

– Mais toi, Jeff… tu veux qu’elle s’effondre. »

Je me suis contorsionné sur le siège conducteur pour la regarder. Elle fixait la route, ses jolies lèvres pincées. J’ai réprimé ma première réaction – bluffer. Cela ne marcherait jamais, avec elle.

« Je ne sais pas… » Je murmurais presque. « Allen a toujours fait ressortir mes plus bas instincts, pour une raison qui m’échappe. Peut-être… peut-être simplement que je suis jaloux. »

Longue pause, tandis que j’essayais de me concentrer sur la conduite. Ligne blanche, ne pas franchir, vitesse limitée à 50 km/h, nid-de-poule en vue…

Puis Karen a posé la main sur mon épaule et le monde a retrouvé son aplomb.

 

Par la suite, j’ai gardé un contact sporadique avec Allen. Je l’appelais deux ou trois fois par an et on causait un quart d’heure. Ou plutôt il causait et je l’écoutais – irrité, tout en m’efforçant de ne rien montrer. Jamais il ne demandait de nos nouvelles, à Karen et moi. Il évoquait exclusivement ses recherches sur Lucy Hartwick : son liquide cérébro-spinal, son influx nerveux, ses cultures de sang et de tissu. Il parlait de cette jeune femme comme si elle se résumait à une série d’énigmes biologiques qu’il entendait résoudre, et je voyais mal à quoi pouvaient bien ressembler leurs rapports au quotidien. Pour un motif qui m’échappait, j’évitais de parler de ces conversations à Karen.

Ainsi s’est déroulée la première année. Au mois de juin suivant, tout a changé. Les comptes-rendus d’Allen – car il ne s’agissait de rien d’autre : de comptes-rendus, et non de discussions – ont viré aux jérémiades incessantes.

« La FDA [1] met une éternité à traiter ma demande de NMI. Une éternité ! »

J’ai deviné que « NMI » signifiait « Nouveau médicament initial » et qu’il attendait un feu vert de l’administration pour ses recherches sur Lucy.

« Et Lucy devient impossible. Elle n’est presque jamais disponible quand il faudrait, toujours à filer d’un tournoi d’échecs à l’autre dans le monde entier. Comme si ce fichu jeu importait davantage que mon boulot sur elle ! »

Je me rappelais ce lointain été où les échecs comptaient plus que tout pour Allen.

« Ce qui me contrarie, c’est l’égoïsme, la bureaucratie, la politique.

– Oui.

– Lucy ne comprend-elle pas l’importance du sujet ? Le potentiel incroyable d’amélioration pour le monde entier ?

– Non, de toute évidence. » Ma satisfaction malveillante m’écœurait. J’ai tâché de me rattraper. « Allen, pourquoi ne pas faire une pause ? Viens dîner un soir. Se reposer aide à la réflexion scientifique et suscite des avancées, non ? »

Je sentais, même au téléphone, qu’il s’apprêtait à refuser, mais ma dernière phrase lui a mis un coup d’arrêt. Au bout d’un moment, il a répondu « Oh, d’accord, si tu veux ! » de si mauvaise grâce qu’on aurait cru qu’il me rendait un grand service qui lui coûtait. J’ai compris que le repas allait tenir du désastre.

Je voyais juste, pourtant ç’aurait été bien pire sans Karen. Elle ne s’est pas vexée quand Allen a refusé de visiter le jardin qu’elle entretenait avec amour. Elle n’a rien dit en le voyant poser sur la nappe après les avoir goûtés des mets qui lui déplaisaient, semer des bouts d’aliments en mâchant et baver sur le bord de son verre. Elle l’a écouté deux heures durant soliloquer et encouragé par des monosyllabes sans montrer d’impatience. Si un regard terne a fini par trahir son ennui, elle n’a jamais perdu contenance et m’a empêché de perdre la mienne.

« C’est une honte ! fulminait Allen. La FDA entrave les recherches par sa prudence excessive. Vous imaginez, si Jenner avait eu besoin de son accord pour ses vaccins ? On aurait encore la variole ! Si Pasteur…

– Une partie d’échecs avec Jeff vous tente ? lui a proposé Karen après le dessert. Pendant que je débarrasse ? »

J’ai poussé un soupir de soulagement. On joue en silence aux échecs. Et Karen avait un sacré boulot de nettoyage qui l’attendait, vu comment il se tenait à table.

« Les échecs ne m’intéressent plus. Et je dois retourner au labo, même si Lucy m’a posé un lapin pour les tests sur… Elle gaspille mon temps au Turkestan ou je ne sais où. Au revoir. Merci pour le dîner. »

Après son départ, elle m’a dévisagé. « Ne l’invite jamais plus, Jeff. Je t’en supplie.

– Ne t’inquiète pas. Tu as été géniale, chérie. »

Plus tard, au lit, pour la remercier, j’ai fait ce truc qu’elle apprécie et qui me laisse de marbre, mais en pleine action, elle m’a repoussé : « Je n’aime ça que si tu es vraiment . Ce soir, tu n’es pas du tout concentré sur nous. »

Une fois qu’elle s’est endormie, je me suis levé sans bruit et j’ai allumé l’ordinateur de mon bureau. La moustiquaire laissait entrer le parfum des roses de Karen. Lucy Hartwick participait à l’Olympiade d’échecs au Turkménistan. Divers sites narraient son ascension foudroyante jusqu’au sommet de la discipline. Les articles à son sujet indiquaient qu’elle ne nouait aucune relation au sein de son équipe ni avec les autres, préférait manger seule dans sa chambre d’hôtel et ne souriait jamais. J’ai étudié les photos incluses pour essayer de voir où avait disparu sa beauté.

Elle gardait sa minceur, ses longues jambes et ses traits ciselés, quoiqu’obscurcis par sa pose habituelle lorsqu’elle étudiait l’échiquier : la tête inclinée telle une tortue, deux doigts glissés entre ses lèvres entrouvertes. J’avais déjà vu cette posture, je ne me rappelais plus où. Elle n’avait rien de séduisant, mais la beauté amoindrie de Lucy venait d’ailleurs. Même pour un joueur d’échecs, elle affichait une concentration des plus formidable qui effaçait la moindre note d’émotion sur sa figure. Les bons joueurs de poker font ça, aussi, de façon un peu différente. Elle ne semblait plus totalement humaine.

Ou peut-être que je me faisais des idées, à cause de mes sentiments compliqués envers Allen.

À deux heures du matin, je me suis faufilé dans notre lit, heureux que Karen ne se soit pas réveillée en mon absence.

 

« Elle a disparu ! a braillé Allen dans le téléphone, un an plus tard. Elle s’est volatilisée !

– Qui ? » Je le savais, bien sûr. « Allen, je ne peux pas parler, là. Je dois voir un client dans mon bureau d’ici deux minutes.

– Il faut que tu viennes !

– Pourquoi ? » J’avais évité tous ses appels depuis notre désastreux dîner, inscrit le numéro de notre domicile sur la liste rouge et laissé ma secrétaire lui faire barrage au travail. Si j’avais répondu, c’était parce que j’attendais un coup de fil de Karen sur l’horaire de notre prochaine séance chez le conseiller conjugal. Les choses se délitaient. Il n’y avait pas de réel danger, mais notre bonheur conjugal jadis limpide se voilait et je tenais à dissiper ces nuages en formation avant qu’ils ne virent à l’orage.

« Il faut que tu viennes », a répété Allen qui a soudain éclaté en sanglots.

Gêné, j’ai écarté le combiné de mon oreille. Les hommes adultes ne pleuraient pas ainsi devant d’autres hommes. J’ai soudain compris pourquoi Allen voulait que je le rejoigne au labo : il n’avait personne d’autre.

« S’il te plaît, Jeff », a-t-il murmuré.

J’ai craqué. « D’accord !

– Monsieur Gallagher, vos clients sont là », a lancé Brittany depuis le seuil de la pièce.

J’ai tâché de me composer une expression avenante – et de concocter un mensonge crédible.

Et en fin de compte, Lucy Hartwick était bien là : assise dans le labo d’Allen, penchée sur un échiquier, deux doigts dans la bouche, comme sur le web un an plus tôt.

« Mais bordel… Allen, tu m’as dit… »

Toujours imprévisible, il avait retrouvé son calme depuis son appel. Il me tendait une liasse d’imprimés et de clichés médicaux. Je me suis revu dans ce même local la première fois ; il m’avait aussi tendu des documents qui me restaient impénétrables. Décidément, il n’avait rien appris.

« Sa substance blanche a diminué des trois quarts depuis le dernier examen que j’ai pratiqué sur elle, a-t-il annoncé comme si la phrase pouvait signifier quelque chose.

– Tu m’as dit qu’elle avait disparu !

– Elle a disparu.

– Elle est assise là ! »

Allen m’a toisé. Il m’a semblé que cet acte tout simple exigeait de lui un effort considérable ; on aurait juré voir un homme s’efforçant de s’arracher au bloc de béton auquel il se trouvait enchaîné. « Je t’ai toujours envié, tu sais. »

J’en suis resté bouche bée, mais il s’était déjà radossé au bloc de béton. « Regarde ces images du cerveau. Soixante-quinze pour cent de perte de la substance blanche en six mois ! Et ces niveaux de neurotransmetteurs ne…

– Allen. » Mon cœur se glaçait, soudain. « Arrête. »

Il bredouillait toujours : noyau caudé, anticorps attaquant les ganglions de la base, reroutage bidirectionnel…

J’ai rejoint Lucy et pris l’échiquier sur la table.

Aussitôt, elle s’est levée pour continuer ses variations sur le plateau entre mes bras. J’ai reculé de quelques pas ; elle m’a suivi sans cesser de jouer. J’ai balancé l’échiquier dans le couloir, claqué la porte et fait obstacle de mon corps. Je mesurais un mètre quatre-vingt-six pour quatre-vingt-six kilos. Lucy, qui n’en pesait pas la moitié, paraissait même avoir perdu du poids ; sa minceur virait à la maigreur.

Plutôt que tenter de m’écarter, elle a regagné sa table, s’est assise et a fourré deux doigts dans sa bouche.

« Elle joue de tête, pas vrai ?

– Oui, a répondu Allen.

– À quoi sert la “substance blanche” ?

– Elle contient des axones reliant les neurones du cortex cérébral à ceux des autres zones du cerveau et facilitant la communication intracrânienne. » On aurait cru un manuel.

« Bref, par son biais, certaines parties du cerveau parlent à d’autres parties ?

– Ma foi, c’est une analogie très grossière, mais…

– Elle autorise les échanges de pensées entre les diverses parties du cerveau. » J’observais encore Lucy. « Elle donne la conscience de plusieurs pensées à la fois. »

Les parasites.

Allen avait entamé une longue explication technique, mais je ne l’écoutais plus. Je me rappelais où j’avais vu la posture de Lucy, la tête inclinée, bavant, deux doigts dans la bouche – sur une représentation picturale d’Elizabeth 1re dans ses derniers jours, immobile, inatteignable, l’esprit déjà enfui de son corps à l’agonie.

« Lucy a disparu » , avait-il dit. Il savait.

« Allen, pour quelle équipe de baseball jouait Babe Ruth ? »

Il bafouillait à propos des neurotransmetteurs.

« Quelle était l’ouverture préférée de Bobby Fisher ? » En mon for intérieur, je le suppliais : « Réponds e4, merde. »

Il évoquait les ondes cérébrales pendant la méditation.

« Tu savais qu’un tsunami va frapper Manhattan demain ? »

Il exigeait que la FDA modifie du tout au tout les règles des essais cliniques.

Le plus bas possible, j’ai dit : « Tu as le même souci, hein ? Tu t’es injecté la concoction à laquelle la FDA refuse d’accorder sa bénédiction, ou tu l’as prise en gélule, peu importe. Tu voulais l’esprit libéré des parasites que possède Lucy, comme un foutu drap bien sec, et tu l’as obtenu d’elle. Maintenant, vous restez tous les deux bloqués sur ce sujet de réflexion. » En me téléphonant, il avait émergé de sa concentration absolue sur son projet pour la dernière fois. Non… pas la dernière.

Je l’ai empoigné vigoureusement par les épaules. « Allen, qu’est-ce que ton “Je t’ai toujours envié” signifiait ? »

Il marmonnait à propos de résultats d’IRM.

« Allen, s’il te plaît, réponds-moi ! »

Mais il en était incapable. Je ne saurais jamais.

J’ai appelé la réception du laboratoire de recherches, j’ai appelé les services d’urgence, puis j’ai appelé Karen. J’avais besoin d’entendre sa voix, d’échanger avec elle, mais elle n’a pas décroché sur son portable et l’agence m’a appris qu’elle avait quitté son bureau pour rentrer en avance.

 

Allen et Lucy ont reçu des soins. Je n’ai jamais connu la teneur du diagnostic, même si je soupçonne qu’il incluait une « incapacité à percevoir et à mener des interactions sociales » ou un jargon de psy approchant. Il s’entend mal avec les autres. Il court en brandissant des ciseaux. Lucy et Allen ont toutefois démontré qu’ils pouvaient prendre soin d’eux-mêmes sur le plan physique, si bien que l’hôpital les a laissés sortir. À ce qu’il paraît, des professionnels gèrent leur argent, leur quotidien. Allen vient de publier un nouvel article remarquable et Lucy Hartwick est la première championne du monde d’échecs.

« Ils sont heureux à leur manière, a dit Karen. Si leur attention exclusive les détourne du reste… tant pis, ma foi. Il s’agit peut-être du prix qu’exige le génie.

– Peut-être. » J’étais content qu’elle s’adresse à moi. On ne se parlait plus guère, ces derniers temps. Elle avait refusé de poursuivre la thérapie de couple. Le plus souvent, elle se taisait. Pour m’éviter, elle travaillait au jardin. Nos roses font l’envie du voisinage. Nous avons des Tuscan Sun, des Ruffled Cloud, des Mister Lincoln, des Crown Princess, des Golden Zest. Des rosiers anglais, des hybrides de thé, des floribundas, des couvre-sol, des grimpants, des rampants. Leurs fleurs brillent d’un éclat écarlate, rose, abricot, doré, corail. Leurs parfums mêlés me donnent la nausée.

Je me souviens du moment exact, au jardin. Karen était agenouillée près d’un massif de fleurs, un chapeau à large bord l’abritant du soleil ; je ne voyais pas ses yeux.

« Karen… » Je tâchais de dissimuler mon désespoir. « Tu m’aimes encore ?

– Passe-moi ce déplantoir, Jeff, tu veux bien ?

– Karen, je t’en prie ! On parle de ce qui nous arrive ?

– Les Tahitian Sunset vont être superbes, cette année. »

Je l’observais : les perles de sueur sur sa lèvre supérieure, l’arc gracieux de son cou, le sourire enjoué.

Karen débarrassant la table derrière Allen, ramassant les bribes de nourriture qu’il avait crachées. Lucy, deux doigts dans la bouche, étudiant l’échiquier et touchant les pièces.

Non. Impossible.

Elle a tendu la main pour se saisir du déplantoir comme si elle avait oublié ma présence.

 

Lucy Hartwick a perdu son titre face à un Russe appelé Dmitri Chertov. Un généticien de Stanford a effectué une découverte si importante dans le domaine du cancer qu’il a monopolisé les gros titres pendant près d’une semaine. Par une coïncidence dont les médias se sont beaucoup amusés, sa fille cadette a gagné le Scripps Spelling Bee [2]. J’ai fait des recherches en ligne sur le généticien ; il a participé au même congrès scientifique qu’Allen il y a un an. Une habitante de l’Oregon, une adepte du New Age, a acquis la capacité de contrôler totalement ses ondes cérébrales par la méditation ; son mari est grand maître d’échecs.

Je marche beaucoup ces temps-ci, quand je ne fais pas le ménage, la cuisine ou les courses. Karen a quitté son emploi – elle ne délaisse plus guère le jardin, même pour dormir. J’ai gardé mon travail, bien que j’accepte moins de clients. Tout en marchant, je pense à ceux que j’ai ; je me demande quelles maisons leur plairaient. En cette fin de mois d’août, je regarde les arbres jaunir, je réfléchis à des bribes de conversation entendues ici ou là, je parle aux chiens. Mes promenades à pied s’allongent. Je note que j’ai commencé à me chronométrer, à m’intéresser aux chaussures de course, à envisager des itinéraires transcontinentaux.

Je m’efforce de ne pas trop penser à la marche. J’observe les enfants qui jouent avec enthousiasme durant les derniers jours des vacances d’été, je me souviens des films qui me plaisaient naguère, je m’émerveille de la complexité de la physique quantique, je prévois ce que je vais cuisiner pour le repas de midi. Il m’arrive de chanter. Je me récite des bribes de poèmes appris par cœur pendant mon enfance, je me remémore de beaux matchs de football, je discute avec des vieilles dames qui prennent l’air sur leur véranda, je calcule combien de calories j’ai absorbées au petit déjeuner. Parfois, je répète en esprits certaines des ouvertures basiques aux échecs : la partie viennoise, la défense Petroff. Je laisse n’importe quelles idées me venir ; je les accepte toutes.

J’écoute les parasites, puisque j’ignore combien de temps il me reste pour le faire.

 

[1] Food and Drug Administration, l’Agence fédérale des produits alimentaires et médicamenteux, chargée de la sécurité des consommateurs et des patients. (N.d.T.)

[2] Aux États-Unis, compétition annuelle créée en 1925, télévisée depuis 1946, dont les jeunes participants doivent épeler les mots qu’on leur soumet. (N.d.T.)