Le Jardin des Sept Crépuscules [El jardí dels set crepuscles], Miquel de Palol, roman traduit du catalan par François-Michel Durazzo. Zulma, 2015 [1989, 2003]. GdF, 1152 pages.
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« Barcelone, à la première alerte atomique de son histoire, connut une hécatombe. Indépendamment de la panique et de l'incrédulité, ce qui surprenait le plus ceux qui, comme moi, étant en mesure d'apprécier la situation, était d'avoir vu la vie de la capitale et du pays, son organisation et l'ordre public, le train des habitudes, ce que l'on tient pour des obligations à satisfaire lorsque tout va bien, s'effondrer en à peine deux jours, comme si nous avions vécu sous une immense poche de pus qui n'attend qu'une piqûre pour éclater. » (p. 9)

Lorsque le roman débute, dans un futur que l’on supposera assez proche, une catastrophe vient d’avoir lieu à Barcelone. Est-ce la guerre ? Une attaque à l’arme atomique ? (Est-ce une réaction à la déclaration d’indépendance ?) Aucune idée, la confusion empêche de le savoir. Voici bien vite le narrateur en route vers quelque résidence isolée dans les montagnes : la demeure luxueuse d’un certain Pierre Gimellion, dont la mère du narrateur est une amie (les relations, ça aide). Sont rassemblés dans ce lieu protégé une dizaine d’autres personnes ; le narrateur en connaît quelques uns, mais la plupart lui sont étrangers. Et, surplombant la demeure et accessible uniquement via un passage difficile, il y a le Jardin du crépuscule : une terrasse où se dressent quelques arbres, aux essences variées et stratégiquement disposés.

Pour passer le temps, les réfugiés se réunissent dans l’Avalon, l’une des plus belle pièces de la résidence, et entreprennent de se raconter les histoires. La première commence telle un conte moral : le vieux banquier Mir réunit ses trois vice-présidents et leur pose une même question sur la nature de l’argent. Les réponses des deux premiers vice-présidents satisfont le vieux banquier : l’argent est un langage universel ou bien un moyen d’être heureux. La réponse du troisième, Alexis Cros, est pourtant plus honnête : il s’agit selon lui d’une forme de cannibalisme, un moindre mal tant qu’on n’a pas trouvé mieux. Une réponse qui ne satisfait pas le vieux banquir et vaut à Cros d’être placé à la tête d’une succursale. Mais lorsque la banque Mir fera faillite suite à la mauvaise gestion de ses nouveaux dirigeants, et sera nationalisée, c’est ce même Cros qui finira par la racheter et lui redonner sa grandeur. L’histoire pourra s’arrêter là. Mais elle continue, car les banquiers ont tous une progéniture… et cela ne fait que commencer. On suit d’abord l’histoire de la fille d’Alexis, Lluïsa, dont les deux enfants disparaissent. Puis l’histoire de son amant malheureux. Et le reste s’enchaîne, de manière tentaculaire.

Dit comme ça, le Jardin des Sept Crépuscules ne semble pas faire rêver : des histoires de banquiers, des romances… Certes. Mais pas seulement. Très vite cependant (et plus vite que le narrateur), le lecteur comprend que des choses sous-jacentes sont à l’œuvre.

« L’atmosphère était glaciale ; quand l’essentiel d’une histoire est immergée comme un icerbeg dans l’obscurité des profondeurs, tout semble confus et étrange, sans compter qu’une fois celui-ci disparu tout s’avère plus confus et plus étrange encore. » (p. 636)

Au fil des après-midi et des soirées, et de l’arrivée de nouveaux invités, les récits se poursuivent donc : on y croise des malfrats et des pirates, des surhommes et un superordinateur, des espions, une secte de suicidaires. Parfois, les personnages dans les récits se mettent eux-mêmes à raconter une histoire qu’ils ont entendue, où de nouveaux personnages entreprennent de raconter d’autres histoires. Au niveau le plus profond de cet enchâssement de récits et au cœur du livre, on tombe sur un conte où l’un des personnages vient de commencer à lire un ouvrage intitulé… Le Jardin des Sept Crépuscules.

« Je viens de le commencer, a répondit [sic] Betanci. Son introduction est très discutable, vient ensuite la destruction de Constantinople pendant une attaque atomique.
– Je l’ai lu, a dit Alfeu. On voit bien que les éditeurs ne perdent jamais une occasion de nous rappeler qu’ils ne sont que des ânes bâtés. » (p. 576)

Parfois, les personnages sont interrompus par leur assistance. Parfois, les récits se font échos ; parfois, on apprend que les personnages d’un récit sont ceux d’un autre récit mais sous un nom différent – ce serait tellement simple sinon. Parfois, on perd le fil (même si le livre prend soin de ne pas perdre le lecteur dans le dédale de l’enchâssement, avec des chiffres indiquant le niveau de chaque récit, sans oublier un index et un arbre des récits en fin de volume), tant l’intrigue est foisonnante. Ce sont là autant d’histoires différentes qui, pourtant, se rapportent à la même histoire, comme des reflets déformés. Plusieurs mystères servent de fils rouges : que sont devenus les enfants de Lluïsa Cros ? Quelle est la nature de ce joyau, détenu par Mir puis Alexis Cros, et que tout le monde convoite  ? Qui est Oméga, cette éminence grise à l’identité inconnue ou fluctuante ? L’histoire tentaculaire racontée ici a-t-elle un lien avec la guerre actuelle ? Enfin, faut-il croire les différents narrateurs ? Certains sont retors et ont peut-être travesti la vérité.

Le narrateur s’en étonne, ce à quoi on lui répond :

« Tu écoutes des histoires transmises par différents personnages, de bouche à oreille, toutes relatives à des faits anciens. T’attendrais-tu à ce que tout concorde ? (…) N’as-tu pensé que ce que tu croyais être contradictoire n’était peut-être que le résultat de ton point de vue ? » (p. 547)

Plus tard, il perd pied :

« Je ne comprenais toujours pas le fondement de l’intrigue, qui avait fini par m’inspirer une inquiétude incompréhensible. » (p. 636)

Patience… Peu à peu, le narrateur comprend que sa présence n’a rien d’un hasard. Si certains des invités rassemblés ici semblent aussi étonnés que lui, d’autres à l’inverse donnent l’impression d’en savoir bien davantage. S’agit-il d’une mascarade afin de démasquer un ennemi souhaitant s’emparer du fameux joyau ? Et au fil des recherches qu’il entreprend, le narrateur se doute alors que la disposition des arbres dans le Jardin du Crépuscule est hautement symbolique, et entretient autant des liens directs avec une constellation bien précise qu’avec l’aéropage rassemblé chez Gimellion.

« Toute symbolisation parfaite serait vaine ; il valait mieux la dissimuler, et comment s’y prendre mieux qu’en imitant la nature, aux interprétations fluctuantes, pleine de lignes tordues et de fissures ? Les lignes que nous appelons les droites n’existent que dans l’esprit humain, elles appartiennent à une irréalité idéalisée. Une subtile imperfection est la meilleure image que le jardin, c’est-à-dire notre réunion, puisse donner de la vie ; ne crois-tu pas ?
– Oui, peut-être, il doit rester quelque chose à expliquer. Sinon, au lieu de la vie, que serait tout cela ? Un roman ? » (p. 1036)

Au fil des pages, afin de semer davantage le trouble, on croise des personnages nommés Randolph Carter (dont la nature de rêveur est explicitée à quelques reprises ; l’un des personnages dit d’ailleurs à son sujet : « Peut-être le nom le plus suspect est-il Randolph Carter […]. Est-ce qu’il ne vous semble pas un peu trop romanesque ? » (p. 983)), un Keir Dullea ou un Fausto Coppi. S’il y a d’autres références extérieures (fort possiblement), je ne les ai pas remarquées.

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Porté par une langue excessivement raffinée, parfois ampoulée, le roman aborde plusieurs genres au fil de ses récits enchâssés : les intrigues politiques, l’espionnage, la romance, mais aussi le fantastique et la science-fiction. On y croise des surhommes dont le devenir rappelle Des Fleurs pour Algernon ; l’un des personnages semble vivre Un Jour sans fin, et le joyau pourrait bien ne pas être une simple gemme mais un dispositif capable de défier les lois de la physique. Les discussions à caractère philosophique abondent, et certaines réflexions sur les symboles font preuve d’une érudition rappelant Umberto Eco. Parfois, on tombe sur une démonstration mathématique ou alors sur la composition d’une sextine ; de nombreux sonnets émaillent le récit, manière de rappeler les débuts poétiques de l’auteur : Miquel de Palol se permet tout, et le fait avec bonheur. Un roman total, ce Jardin des Sept Crépuscules ? Cela se pourrait bien. Toutefois, long et tortueux, ce roman se mérite et venir à bout de ses quasi mille deux cents pages n’est pas une mince affaire.

Il s’agit pourtant du premier de son auteur, même si celui-ci n’en était pas à son coup d’essai en matière littéraire : néanmoins, son œuvre consistait jusqu’à alors en poésie. Épais roman divisé en trois parties, les deux premières ont connu une traduction en français chez Zulma en 2013 (Phrixos le Fou et À bord du Googol) avant que l’éditeur décide de rééditer l’ensemble en un volume unique : chipotons un peu, c’est là une curieuse manière de procéder, surtout envers les lecteurs ayant déjà acquis les deux premières parties.

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Bref. Considérations éditoriales à part, ce Jardin s’appuie sur une tradition littéraire qu’il est possible de faire remonter au fameux Décaméron de Boccace, où, pendant dix jours, dix jeunes gens se racontent des histoires, ou encore aux non moins fameux Contes de Canterbury de Chaucer, où des voyageurs profitent de leur trajet pour s’échanger des récits. Mais l’emboîtement des récits rappelle ici plutôt le Manuscrit trouvé à Saragosse de Jean Potocki où, lors du siège de Saragosse, un officier napoléonien lit à son geôlier ce manuscrit qu’il a trouvé dans une masure, manuscrit où les récits jouent aussi aux poupées russes. Plus proche de nous et des genres qui nous intéressent, il y a aussi Hypérion de Dan Simmons, où les sept pélerins réunis sur la planète éponyme se raconte chaque soir de leur trajet vers les mystérieux Tombeaux du temps les raisons de leur présence.

Mais qu’en est-il au final ? On le sait, la réussite d’un tel édifice tient à sa conclusion : est-elle ratée que l’ensemble menace de s’effondrer. Quelques billets plus tôt, je reprochais à 7 de Tristan Garcia sa conclusion abrupte et, somme toute, peu satisfaisante. Le présent Jardin propose une conclusion moins abrupte, et même plutôt longuette, bavarde, mais… pas moins insatisfaisante. Peut-être implique-t-elle une relecture complète du roman, afin de remettre les noms sur les personnages quand ceux-ci sont évoqués sous d’autres identités, afin de découvrir s’il existe éventuellement un sens à la manière dont sont installés les invités à chaque repas… mais vu la longueur du livre, votre serviteur avoue ne pas en ressentir l’envie immédiate. Surtout, cette fin, élusive, ne résout pas grand-chose, laissant le lecteur sur sa faim : certes, rien n’est pire qu’une conclusion s’effondrant comme un soufflé. Mais là où l’on s’attend à une révélation octroyant un sens à tout ce qu’on vient de lire, l’ébouriffante construction se termine par une pirouette. Cacahouète.

Dommage.

Il n’empêche : pour peu que l’on s’accorde du temps pour se plonger corps et âmes dans ce monstre de 1152 pages, ce Jardin des Sept Crépuscules, roman exceptionnellement brillant, mérite qu’on s’y perde. Le détour en vaut la peine.

Introuvable : non
Illisible : pas tout à fait
Inoubliable : pas loin