7, Tristan Garcia. Gallimard, coll. « la Blanche », 2015. GdF, 576 pp.

Voici près de quarante ans, George Perec publiait le colossal La Vie, mode d’emploi, ouvrage sous-titré « romans ». Un pluriel de bon aloi, tant le texte conjugait les récits au fil d’un puzzle littéraire édifié sous contraintes et truffé de références. En 2015, Tristan Garcia a publié à son tour un livre sous-titré « romans » au pluriel : le présent 7.

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De Tristan Garcia, je n’avais jusqu’alors lu que Les Cordelettes de Browser (2012), roman qui m’avait laissé une impression mitigée : on aurait dit de la SF à ambition littéraire écrite par un amateur sincère de SF mais étrangement régurgitée  ; quelque part, ce n’était pas éloigné des romans de Christophe Carpentier chez P.O.L. (Chaosmos ou Le Mur de Planck), qui m’avaient fait une impression similaire – bref, ces Cordelettes m’avaient tout sauf convaincu. Et puis arrive 7, épais livre composé de sept romans (techniquement, six longues nouvelles et un roman), couronné par le Prix du Lundi 2015 et le Prix du Livre Inter 2016, qui a éveillé ma curiosité. Car ici aussi, en dépit de la couverture crème de la collection blanche de Gallimard et du sybillin texte de 4e de couverture, on a affaire à de la science-fiction.

Le premier récit, « Hélicéenne », est narrée par un dealer pas tout à fait sorti des années 80. De manière fortuite, il entre en contact avec un étrange trio : sous couvert de faire du théâtre, Laurianne, Milan et Émilien ont mis au point une drogue d’un genre particulier, l’hélicéenne. Son effet principal : de la même manière que le TimeCapsule sur Mac OS permet de récupérer son ordinateur à un état antérieur, cette drogue permet de remettre au jour la personne que l’on était x années plus tôt. Effets secondaires : chiasse et légère accoutumance. Et tant pis si le sujet ne souvient pas avoir ce qu’il a expérimenté lorsque l’effet de la drogue se dissiple. Et notre narrateur de devenir celui qui va écouler cette substance à la bonne société parisienne… Une introduction réussie, à la fois hantée par la jeunesse perdue et l’inanité de cette quête.

Le temps fait lui aussi l’objet du deuxième récit, « Les Rouleaux de bois  ». Le narrateur est un musicien dont le groupe de new wave a connu une petite gloire dans les années 80 grâce à un tube inespéré. Sauf que notre narrateur sait qu’il ne sait pas du tout comment l’idée de la mélodie de cette chanson lui est venue. Et voilà qu’il rencontre un drôle de bonhomme qui prétend que cette mélodie a été inventée par son oncle… quatre ans avant que le narrateur écrive sa chanson. Et il peut le prouver. Mais il se pourrait bien que la mélodie en question soit plus ancienne. Peu à peu, le narrateur sombre dans l’obsession alors qu’il tente de percer le mystère. S’interrogeant sur les affres de la création, la novella se lit sans déplaisir (mais on lui préfèrera sans ambages « Des étoiles vues dans la pierre » de Lucius Shepard).

« Sanguine » nous présente Visage, mannequin au corps parfait. Indémodable, la reine de beauté continue de régner tant elle ne semble jamais vieillir. À l’exception d’un petit triangle de peau au niveau du cou, aussi minuscule que laid. Lors d’une retraite au vert, elle fait la rencontre d’un individu défiguré : ses traits ne sont qu’une masse sanguinolente. L’homme lui indique qu’il est son antithèse : chaque dommage qu’il s’inflige au visage contribue à la magnificence de Visage. Mais l’inverse est possible aussi… Un postulat assez classique pour, probablement, le texte le moins réussi de 7 ; on devine l’auteur peu à son aise dans la description du monde de la mode. Le texte se voudrait vif et clinquant, il demeure pataud.

On retrouve une même dichotomie dans « La Révolution permanente », quoique d’un ordre différent : Hélène, une syndicaliste vieillissante, blasée par les renoncements de ses collègues, se met à avoir des absences lors desquelles elle arpente, pareille à un fantôme, un Paris où a eu lieu en 1973 la révolution qu’elle appelait de tous ses vœux – une France communiste. Du côté de ses amis et camarades, l’autre réalité a opéré un jeu de chaises musicales. Mais qu’est-il advenu d’Hélène dans ce rêve d’un monde divergent ? Si le thème n’a rien de fondamentalement novateur, l’ambiance mélancolique et les personnages sont réussis.

Si dichotomie il y a dans « L’Existence des extraterrestres », elle se situe entre la « Prose » et le « Mystère », entre le monde normal et le délire imaginé par Marlon et Héloïse Chevallier, jeune couple d’ufologues. L’histoire est racontée par Moon, le jeune frère de Marlon, embarqué à son corps défendant dans l’aventure. Il y a longtemps, leurs parents se sont comme évaporés, après s’être épuisés à persuader leurs confrères férus d’ufologie d’une hypothèse absolument démente : ceux qui cessent de croire aux extraterrestres disparaissent. Qu’en est-il vraiment ? Si on peut deviner la chute, la fin de ce texte passablement glauque réserve ses surprises.

Concluant la première moitié de 7, « Hémisphères » raconte le quotidien d’un « contrôleur de Principes ». Dans un futur pas si distant, les humains se regroupent par opinions et croyances dans des hémisphères, parfois subdivisés en sous-hémisphères. Amusante à sa manière, la novella ne recèle que peu de surprises pour qui se souvient de « Orbites instables dans la sphère des illusions » de Greg Egan. (L’auteur connaît ses classiques, car il citera plus avant dans 7 les noms de l’auteur australien et celui de Ted Chiang.)

Les six premières premières novellas de 7 semblent jouer sur la forme du cercle : chacune d’entre elles pourrait être représentée par un motif circulaire. Des cercles concentriques pour « Hélicéenne », une spirale pour « Les Rouleaux de bois », un motif façon Yin-Yang pour « Sanguine » et « La Révolution permanente ». « Hémisphères» : des cercles de différentes tailles dans un cercle plus vaste. Mais pourquoi s’arrêter à la forme du cercle ? « Hémisphères » indique bien que le lecteur n’est en possession que d’une moitié des éléments, et si les six novellas possèdent des thématiques communes, rien ne semble vraiment les relier entre elles, hormis quelques lieux ou la mention du tube des années 80 évoqué dans « Les Rouleaux de bois ».

Et arrive « La Septième », septième partie, elle même divisée en sept chapitres, qui occupe pas loin de la moitié de 7.

« J’attendais le sang et le sang ne venait pas.
À l’âge de dix ans, j’ai commencé à envisager la forte probabilité que j’étais devenu mortel. »

À l’âge de sept ans, le narrateur subit des saignements de nez incontrôlables. Amené dans à l’hôpital du Val-de-Grâce, il rencontre un jeune homme, Fran, qui affirme l’attendre parce qu’il est « celui qui saigne ». Et qui prétend au narrateur que celui-ci est immortel. Le narrateur hésite à croire ce Fran, mais bon, pourquoi pas. Adolescent, il rencontre Hardy, jeune femme pleine de vie et ils vivent ensemble leurs premiers émois lorsque le contexte socio-politique menace de dégénérer. Plus tard, une fois mariés, ils s’établissent en province. Ils ont des enfants. Hardy meurt d’un cancer. Le narrateur vieillit : l’immortalité, ouais, ouais, c’est ça. Et il meurt… Pour mieux renaître et recommencer la même existence. Sauf que, cette fois, il se souvient de sa précédente vie. Et il va tout faire pour retrouver Fran et Hardy. Et recommencer. Et recommencer encore.

Au fil de ses vies, le narrateur comprend que son existence est liée de près à Fran et Hardy. Il va tout connaître, tout faire, tout vivre, du saint au salaud, du révolutionnaire au messie, au long d’un parcours ressemblant à une montagne russe. Mener la révolution. Recommencer. Encore. Et en fin de compte, à quoi bon ?

« La Septième » forme une superbe novella qui s’empare avec brio du thème rebattu de l’immortalité, cette dernière ayant l’apparence d’un éternel recommencement. Chaque existence a ses constantes – les protagonistes et le déroulé global du contexte – et ses différences – essentiellement le parcours et les choix du narrateur –, produisant un joli jeu de miroirs. Surtout, lors de la sixième existence, le lien avec les six précédents récits finit par apparaître pour mieux les éclairer sous un autre jour – un nouveau jeu de miroirs, déformants cette fois. Mais la dernière existence vient semer le doute dans l’esprit du narrateur, partant, celui du lecteur. Dommage qu’elle se termine de manière… bon, un peu foireuse.

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Bien construit, bien pensé, 7 s’avère un plaisir de lecture. Et s’il y a un point sur lequel le lecteur de SF pourra chipoter, c’est : pourquoi se livre n’est pas publié dans une collection de genre ? 7 a le goût, l’odeur et l’apparence de la science-fiction  ; mieux, il s’agit clairement de science-fiction, et pas en toc. Drogue de jouvence, artefact anachronique, lien mystérieux entre les traits de deux individus, univers divergents, ufologie et extraterrestres, sortes de monades, et pour finir immortalité : chacun des textes composant 7 possède son argument science-fictif, exploité adroitement, formant matière à réflexion. Sûrement quelque personne trop bien intentionnée aura estimée que ce roman était trop intelligent pour qu’ils soit laissé aux amateurs d’aliens et de combats spatiaux. (Enfin bon, ce n’est pas comme si c’était la première fois.)

Introuvable : non
Illisible : non
Inoubliable : oui