Holy Motors, Leos Carax (2012). 115 minutes, couleurs.

Il est certaines œuvres qui promettent davantage sur le papier qu’à la lecture ou la vision. Holy Motors est de celles-là, au goût de votre serviteur (et ce navrant Abécédaire a certainement prouvé que celui-ci était discutable). Après une éclipse de treize ans, le cinéaste français Leos Carax est revenu aux affaires avec Holy Motors, une intriguante déambulation dans Paris à bord d’une limousine. Le cinquième long-métrage du réalisateur a été présenté à Cannes en mai 2012 – où était aussi projeté Cosmopolis, assoupissante adaptation par David Cronenberg du roman éponyme de Don DeLillo, un autre film à se dérouler pour part dans l’habitacle d’une limousine.

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Avertissement d’usage : ce billet spoile méchamment.

Des études de mouvements datant des premiers temps du cinéma ouvrent le film, avant que la caméra se pose sur une salle obscure aux spectateurs endormis – préfiguration de l’état des spectateurs du présent film à l’issue de la projection ? Un homme (le réalisateur himself) se réveille dans une chambre d’hôtel (qui donne sur un aéroport en dépit du fond sonore rappelant un port maritime) ; il s’allume une clope, se lève et, d’un doigt devenu clef, ouvre une porte dans l’un des murs. « Come into my world », semble-t-il dire. Notre homme arrive à l’étage de la même salle de cinéma aux spectateurs assoupis ; un enfant puis deux gros chiens noirs déambulent dans les allées, allez comprendre.

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Après ce prologue déroutant, le film débute réellement. Assise à la fenêtre d’une maison aux formes évoquant vaguement un paquebot, une fillette regarde son père (Denis Lavant) partir au travail ; des gardes du corps veillent de partout. Cet homme, c’est M. Oscar, probablement un banquier parisien vivant dans une banlieue chic. Le voilà bientôt à bord d’une immense limousine conduite par l’élégante et prévenante Céline (Édith Scob), qui lui apprend qu’il a neuf rendez-vous en ce jour (on pourra noter une petite incohérence sur le nombre de rendez-vous : Oscar n’en accomplit que huit ; Céline en avait annoncé neuf ; la pochette du dernier rendez-vous porte cependant le numéro 10). Et les rendez-vous n’ont rien de rencontre avec d’autres membres des institutions bancaires…

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Le premier rendez-vous voit M. Oscar se grimer – sa limousine contient un bric-à-brac invraisemblable – en une vieille femme boîteuse au dos cassé, qui mendie du côté du pont Alexandre III.

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Pour le deuxième rendez-vous, Oscar enfile une combinaison noire et moulante pour effectuer de la motion-capture dans une usine. Voilà qui renvoit aux premiers temps du cinématographes et aux fameuses études de mouvement. Oscar est bientôt rejoint par une femme pareillement vêtue, avec qui il se lance dans un ballet érotique, dont on aperçoit la version en images de synthèse sur un écran.

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Lors du troisième rendez-vous, Oscar se déguise en leprechaun qui s’introduit via les égouts dans le cimetière du Père-Lachaise et terrorise les passants. Arrivant sur le lieu d’une séance de photo avec la mannequin Kay M. (un nom significatif ; on y reviendra), il s’empare de la top-model (Eva Mendes) et l’emporte dans les souterrains…

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Le soir tombe déjà lors du quatrième rendez-vous, où M. Oscar est désormais un père de famille bougon. Il récupère sa fille après une fête, et se désole qu’elle ait passé la soirée dans la salle de bain.

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Si le spectateur ne s’est pas endormi, le cinquième rendez-vous – annoncé comme un entracte – le réveillera. Équipé d’un accordéon, M. Oscar déambule dans une église et est vite rejoint par toute une cohorte de musiciens.

Pour le sixième rendez-vous, Oscar est transformé en un malfrat, sorte de tueur à gage. Il tue sa cible et entreprend de grimer le cadavre en lui-même… sauf que le mort ne l’est pas. Et c’est bientôt deux macchabées qui gisent par terre. Mais la mort, c’est surfait, et Oscar, bien que mal en point, rejoint la limousine, où l’attend son supérieur hiérarchique. Celui-ci questionne son employé sur sa motivation. Après quoi, Oscar aperçoit sur les Champs-Élysées le banquier qu’il interprétait au début… Il sort, le tue, avant de se faire abattre. Mais la mort, devinez quoi, c’est surfait.

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Au septième rendez-vous, M. Oscar est désormais M. Vogan, un vieillard habitant une chambre d’hôtel. Sa jeune nièce Léa le rejoint, pour une discussion sur la vie et la mort s’achevant par le dernier soupir de Vogan. Mais la mort, hé, c’est surfait. La tristesse de la scène est contrebalancée par sa conclusion, quand Vogan-Oscar quitte son lit de mort.

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Il est tard et Céline fatigue : cela explique sûrement l’accrochage avec une autre limousine. Tandis que les deux chauffeurs argumentent (ou remplissent le constat amiable, allez savoir), Oscar se rend compte que la passagère de l’autre véhicule est une vieille connaissance (Kylie Minogue). Les deux déambulent dans les salles vides de La Samaritaine ; ils ont « vingt minutes pour rattraper vingt ans », et savent qu’ils ne se reverront probablement pas à l’issue de cette rencontre impromptue. De fait, le rôle de Kylie Minogue s’achève en contrebas de l’ancien magasin, le cerveau étalé sur le trottoir. Mais la mort… non, rien.

Bouleversé, Oscar se rend à son dernier rendez-vous : un pavillon de banlieue, où il rejoint sa famille… qui consiste en chimpanzés. Quant à Céline, elle ramène la limousine au dépôt, et repart, affublée d’un masque  ; lorsque tous les humains sont partis, les véhicules commencent à échanger entre eux, rendus inquiets par la disparition prochaine de leur profession.

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Pour ainsi dire, Holy Motors est un film-somme, riche de citations, liées autant à la filmographie de Carax qu’au cinéma en général. Denis Lavant est un acteur récurrent du réalisateur, qu’on retrouve dans son premier film, Boy Meet Girl, ainsi que dans le fameux Les Amants du Pont-Neuf. Le troisième rendez-vous est la suite du segment « Merde » de Tokyo!, film consistant en trois courts-métrages réalisés par Boo Jong-Ho, Michel Gondry et Leos Carax. Le septième rendez-vous reproduit une scène de The Portrait of a Lady de Jane Campion (mais il faut le savoir). Quand Céline enfile un masque à la fin, c’est une référence aux Yeux sans visage (Georges Franju, 1959), l’un des premiers rôles de l’actrice Édith Scob. Les citations sont parfois d’ordre plus général : on passe de la chronophotographie, anticipant le cinéma, à la motion capture ; le long-métrage mélange les genres : cinéma social (1er rdv), expérimental et imaginaire (2e rdv), fantastique (3e rdv), drame intimiste franchouillard (4e rdv), film noir (6e rdv), drame (7e rdv), comédie musicale (l’intermède avec Kylie Minogue), satire (le dernier rdv).

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La musique possède elle aussi son importance, avec la présence (musicale puis visuelle) de Kylie Minogue : au début du film, Leos Carax invite le spectateur à entrer dans son monde (« Come Into My World », dont le clip a été réalisé par Michel Gondry, évoqué un peu plus haut) ; le personnage d’Eva Mendes s’appelle Kay M., initiales de la chanteuse ; lors du quatrième rendez-vous, on entend « Can’t Get You Out Of My Head » ; le point d’orgue du film est la chanson entonnée par Kylie Minogue lors de sa rencontre surprise avec Oscar. Sans oublier la présence de Bertrand Cantat dans les musiciens de l’entracte, ou Gérard Manset dont la chanson « Revivre » accompagne l’ultime rendez-vous. (Et Leos Carax avait fait appel à Scott Walker pour la bande originale de son précédent film, Pola X (1999) — Walker, un autre type doué pour l’irrégularité et l’étrangeté de sa production.)

Tout n’est pas justifié – mais tout doit-il se justifier ? Quoi qu’il en soit, on peut tout à fait imaginer que le postulat de Holy Motors relève des genres de l’imaginaire : une société employant des gens à interpréter différents rôles au cours d’une journée, dans des buts inconnus. Leos Carax préfère développer l’aspect métaphorique du concept plutôt que de le pousser : on ne saura pas grand-chose de cette étrange économie, si ce n’est que M. Oscar a un patron, des collègues (qu’il croise plus ou moins souvent), et que la mort n’est pas toujours définitive. On peut donc interpréter l'ultime scène comme une métaphore du cinéma lui-même. Quant à l'intriguante profession de M. Oscar, c'est bien — sans surprise — celle d'acteur…

Le problème de Holy Motors, du moins pour quelqu’un comme votre serviteur biberonné aux films de genre, c’est qu’on s’emmerde. Le film est source à diverses interprétations et donc à discussion, mais sa vision suscite un certain ennui. C’est long, le rythme est lancinant et l’intérêt varie suivant les rendez-vous. Sur le papier, le film promet beaucoup : à la vision, c’est autre chose. Ou l'on accepte de suivre Carax, ou non. Les uns y trouveront leur compte, les autres moins.

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Terminons avec un mot sur Sparks. Lors du quatrième rendez-vous, Oscar écoute « How Are You Getting Home », chanson tirée de Indiscreet (1975), cinquième album du groupe. C’est justement avec Sparks que Leos Carax prépare son prochain film, une comédie musicale intitulée Annette. Et je dois reconnaître que cela éveille ma curiosité, moins du côté de Carax que de Sparks. Duo composé des frères Ron et Russell Mael, Sparks distille sa pop baroque depuis le début des années 70, avec des tubes inoxydables comme « This Town Ain’t Big Enough For Both Of Us  » ou « Number One Song In Heaven ». Après un passage à vide dans les années 80 et un début de retour en forme dans les années 90, Sparks est revenu sur le devant de la scène dans les années 2000, avec Lil ’ Beethoven (2002). Après une éclipse de près de neuf ans (si l’on exclut une comédie musicale pour la radio suédoise, The Seduction of Ingmar Bergman (2009) et une collaboration fructueuse avec Franz Ferdinand, FFS (2015)), Sparks est enfin revenu aux affaires avec le tout récent Hippopotamus, sorti début septembre : un petit bijou de quinze chansons pop exquises, dont au moins la moitié font figure de classiques instantannés (« Missionary Position », « Edith Piaf (Said It Better Than Me », « What The Hell Is It This Time », « So Tell Me Mrs. Lincoln Aside From That How Was The Play » ou la surprenante « Life With The Macbeths »). On notera d’ailleurs la présence de Leos Carax en guest-star sur la chanson « When You’re A French Director ». Tout est lié.

Introuvable : non
Irregardable : oui
Inoubliable : à sa manière