The Handmaid’s Tale, Volker Schlöndorff (1990). Couleurs, 104 minutes.
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En 2016, la plate-forme de vidéo à la demande Hulu a eu l’excellente idée de commander une adaptation du roman La Servante écarlate de Margaret Atwood. Une adaptation confiée à Bruce Miller, scénariste-producteur ayant travaillé par le passé sur les séries Les 100, Les 4400 ou Eureka, et qui s’impose (n’ayons pas peur des superlatifs) comme la meilleure série de genre de l’année, plusieurs coudées au-dessus des autres. Une excellente progression dramatique au fil des épisodes. Un casting impeccable, porté par une Elisabeth Moss magistrale – mais il n’y a pas la moindre fausse note parmi les rôles secondaires –, une ambiance glaçante, des choix musicaux pertinents, le tout traité avec une sobriété exemplaire – pas d’effets de style gratuits, pas de séquences tire-larmes, ce qui n’empêche nullement plusieurs épisodes de susciter l’émotion. Une indéniable réussite, sur laquelle il serait possible de disserter sur des milliers de signes si tel était l’objet de ce billet — comme ici ou .

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Car… voici vingt-sept ans, le roman de Margaret Atwood avait déjà bénéficié d’une première adaptation, cinématographique pour le coup. Derrière la caméra : le réalisateur allemand Volker Schlöndorff, connu et reconnu pour son adaptation du Tambour de Günter Grass (pour mémoire, Palme d’or en 1979, ax-aequo avec Apocalypse Now de Coppola). Coutumier des adaptations, on lui doit aussiLes Désarrois de l'élève Törless (1966, d’après Robert Musil), Michael Kohlhaas (1969, d'après Heinrich von Kleist), L'Honneur perdu de Katharina Blum (1975, d’après Heinrich Böll), Le Coup de grâce (1976, d’après Marguerite Yourcenar),Un amour de Swann (1984, d’après Proust) ou encore Le Roi des aulnes (1996, d’après Michel Tournier). Au scénario : Harold Pinter, futur Prix Nobel de littérature (2005), pas exactement au meilleur de sa forme comme on va le voir plus bas.

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L'affiche du film a de faux airs de Scarface.

Un carton présente la situation : dans un futur proche, un pays a mal tourné et est devenu la République de Gilead. Les premières images du film montrent une voiture filant sur une route de montagne. Il en descend un couple et leur enfant ; fuyant dans la neige dans l’objectif d’atteindre la frontière, ils sont surpris par les autorités. Dans l’échauffourée, l’homme est tué, la femme capturée, et le sort de l’enfant reste incertain. La femme se prénomme Kate : censément fertile, la voilà endoctrinée au Red Center pour devenir une Servante. Dans cette dictature théocratique, puritaine en apparence, où la pollution a diminué drastiquement la fertilité, les femmes en capacité de procréer sont réduites au rang de concubines dont la seule fonction est de servir de « pondeuses d’enfants » à l’élite. Kate, rebaptisée Offred, est ainsi attribuée au Commander Fred (d’où son nom : « Of Fred »). Un écheveau de relations complexes se nouent vite entre les différents habitants de la maisonnée : le Commander, son épouse Serena Joy, et le chauffeur Nick. Au milieu de tout cela, Kate/Offred ne perd pas l’espoir de retrouver un jour sa fille… et peut-être de renverser le nouvel ordre établi.

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Offred (Nathalie Richardson)
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Le Commander (Robert Duvall)
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Serena(Faye Dunaway)
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Nick (Aidan Quinn)
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Cette chère Tante Lydia (Victoria Tennant)

Bon. Voir le film de Volker Schlöndorff après avoir vu la série de Bruce Miller permet de constater (une nouvelle fois) l’énorme progrès des séries télévisées accompli au cours des dernières années. Certes, un gros quart de siècle sépare les deux adaptations du roman de Margaret Atwood, et sous cet aspect, le long-métrage, qui fleure bon les années 80 du côté des coiffures, des accessoires (des coiffures aussi), ou des choix d’éclairage, a pris un petit coup de vieux : là où la série propose une ambiance sombre et austère, aux couleurs profondes, le film s’avère assez plat, en dépit de plans assez léchés. Surtout, en dix heures et autant d’épisodes, la série a le temps de détailler son univers, d’expliquer le glissement dramatiquement (et pas si irréaliste) qui a permis l’émergence de la République de Gilead, et surtout d’impliquer émotionnellement son spectateur (les conclusions des épisodes 7, 9 et 10 sont poignantes au possible) ; en une centaine de minutes, c’est une mission beaucoup plus ardue pour le film. Pas de flashbacks : on s’attache donc moins aux personnages de Luke ou Moira, et surtout Kate/Offred (à la différence du film, la série a fait le choix pertinent de la voix off) ; on ignore également la manière dont le régime a accédé au pouvoir et, en dehors d’une atmosphère de guerre civile permanente, le contexte est à peine évoqué. Enfin, la brochette d’acteurs choisie par Schlöndorff s’avère moins puissante. En comparaison d’Elisabeth Moss, Nathalie Richardson a l’air d’une oie blanche dans le rôle de June (rebaptisée ici Kate, sans raison particulière) ; Faye Dunaway fait une moins bonne Serena Joy que la glaçante Yvonne Strahovsky ; Robert Duvall, en Commander Fred, tire son épingle du jeu, doucereux et inquiétant, mais Joseph Fiennes lui tient la dragée haute ; enfin, Aidan Quinn dans le rôle de Nick reste peu mémorable. Les personnages secondaires (Moira, l’horrible Tante Lydia et les autres Servantes) restent très secondaires, durée oblige. Dommage. En dépit de ces défauts, le film demeure loin d’être inintéressant : il est plus proche du roman, notamment dans son final (l’épilogue diffère) ; la scène de la Cérémonie est probablement plus brutale (on parle bien de viol). Mais c’est peu.

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Une Servante, enceinte, applaudie sur son passage

Autre temps, autres mœurs ? Le message féministe est également bien moins appuyé chez Schlöndorff que chez Bruce Miller. À l’heure où certains régimes conservateurs, de part et d’autre de l’Atlantique, cherchent à ébrécher les progrès en matière de droits des femmes (pour mémoire ici et ici), à l'heure où certains mauvais perdants tiennent des propos datant d'un autre siècle, la série The Handmaid’s Tale fait œuvre utile. Le 14 juin, le dixième et dernier épisode épisode de la saison 1 de The Handmaid’s Tale était donc diffusé sur Hulu. Hasard du calendrier, le Conseil des droits de l'homme des Nations unies publiait la veille un rapport à l’issue de sa journée de débat sur les droits des femmes, estimant que 30 % d’entre elles de part le monde serait quotidiennement victimes de violences d’ordre physique, moral ou sexuel — un pourcentage indécent.

Bref, sans être foncièrement mauvais, The Handmaid’s Tale version Volker Schlöndorff déçoit. Un semi-ratage ? Un film qui a mal vieilli surtout. On lui préfèrera sans sourciller la série. (Dont votre serviteur attend la saison 2 avec impatience et une pincée d’inquiétude, les prochains épisodes ne pouvant pas s’appuyer sur le livre.)

Introuvable : oui (à moins de payer une fortune pour obtenir un DVD zone 2)
Irregardable : oui
Inoubliable : non