Voyage au pays de la quatrième dimension, Gaston de Pawlowski. Eugène Fasquille Éditeur, 1912. Poche, 334 pp.

Dans son ouvrage La Quatrième Dimension, Rudy Rucker rappelle que cette thématique multidimensionnelle était dans l’air du temps au cours de la seconde moitié du XIXe siècle et au début du XXe siècle : Flatland d’Edwin Abbott Abbott n’était qu’un épiphénomène que la postérité a conservé (à bon escient). Ce qu’en dit Rucker dans sa nouvelle « Message trouvé dans un exemplaire de Terreplate » :

« La “quatrième dimension” est un concept particulièrement lié à la fin du XIXe siècle. À cette époque, les mathématiciens venaient tout juste de poser les bases d’une théorie complète des espaces de dimensions supérieures ; les physiciens commençaient à travailler avec la notion d’un espace-temps en quatre dimensions ; les philosophes utilisaient cette idée pour résoudre leurs énigmes les plus anciennes. Et les médiums à travers toute l’Europe arrivaient à la conclusion que les esprits des morts n’étaient autres que des ectoplasmes quadridimensionnels. »

Avec la quatrième dimension, tout est possible : retourner un objet tridimensionnel sans coup férir, enlever un objet d’une pièce fermée à quadruple tour. Ainsi que pirater la lettre X et la remplacer par la lettre V une deuxième fois dans le présent tour d’alphabet. Après tout, si l’on regarde bien, un X n’est autre que deux V accolés, l’un à l’endroit, l’autre à l’envers. Bref, foin de justification foireuse, et place à ce texte de Gaston de Pawlowski.

Touche à tout, Gaston de Pawlowski (1874-1933) fut écrivain, satiriste, reporter sportif, et demeure surtout connu pour son ouvrage Voyage au pays de la quatrième dimension, à la fois spéculations sur cette fameuse quatrième dimension et fiction brossant une histoire du futur. On lui doit aussi Inventions nouvelles et dernières nouveautés, un amusant catalogue d’inventions absurdes – en vérité, une compilation des meilleurs articles de ce genre écrits par Pawlowski dans différents journaux – qui annonce le savoureux Catalogue d’objets introuvables de Carelman. Voyage au pays de la quatrième dimension reste son œuvre la plus connue et a connu plusieurs rééditions au fil des décennies  l'une des premières (chez Fasquelle, 1923) a bénéficié des illustrations d'un certain Léonard Sarluis, qu'on peut admirer par ici.

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« Moi qui suis parvenu depuis quelque temps déjà au pays de la quatrième dimension, j'éprouve, au moment d'écrire mes souvenirs anticipés, une peine étrange à les traduire en langue vulgaire. » (p. 1)

Dans la lignée de Charles Hinton (dont on a brièvement évoqué l’ennuyeux roman An Episode of Flatland), Gaston de Pawlowski envisage la quatrième dimension comme un état synthétisant et dépassant les trois dimensions et le temps ; dès le chapitre V, Pawlowski annonce qu’il ne s’intéresse pas à la 4D comme un ajout aux dimensions existantes – largeur, hauteur, longueur –, qu’il ne voit pas le point de soumettre ce qu’il nommme la « géométrie transcendentale » à la géométrie euclidienne. Nul tesseract ici : la 4D selon de Pawslowski permet d’embrasser la totalité ; une vue vivante et globalisante, par opposition à un monde 3D figé. Pour lui, il s’agit davantage d’une forme élevée de la conscience (cf. chapitre XVIII « Les quatre dimensions de l’esprit »). Dans les premiers chapitres, notre auteur cite en vrac quelques exemples de la quatrième dimension – un escalier horizontal menant à l’étage d’où on est parti, des trajets dont l’auteur effectue instantannément certaines parties, une boîte fermée qu’il n’a pas besoin d’ouvrir pour y mettre quelque chose… –, tirés de ses expériences censément personnelles : difficile de démêler le vrai du faux, l’expérience réellement vécue de la démonstration prévue pour le livre, de savoir si c’est de Pawlowski qui s’exprime ou bien un narrateur lambda.

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Ce compte-rendu des expériences dimensionnelles de de Pawlowski est volontiers décousu, l’auteur « laissant au lecteur le soin de dégager le scénario intellectuel de ces aventures romanesques » (p. 53) Mais, au bout de quelques chapitres, le texte se met à suivre une direction plus ordonnée, et se met à brosser une histoire des temps futurs. Celle-ci commence au début du XXe siècle, avec l’apparition d’un animal gigantesque, le Léviathan (toute référence à Hobbes assumée… mais votre serviteur, avec son bagage philosophique fort limité (i.e. ses cours de terminale) s’en tiendra éloigné), auquel les humains s’assujettissent volontiers, au point d’en devenir des cellules. La société se fonde sur le déterminisme : tout est permis ; abandon des structures anciennes dans les arts. Le matérialisme puissant du Léviathan n’incite pas aux réflexions sur la conscience, partant, la quatrième dimension.

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Le Léviathan, vu par Léonard Sarluis

« Le Léviathan, lui, ignora toujours cette science intime de la quatrième dimension. Entièrement construit à l'imitation des sens, il ne connut, durant toute son existence, que les seuls renseignements matérialistes à trois dimensions fournis par les sens. Il fut le dieu voulu par l'homme à l'image de ses théories d'alors. » (p. 113)

Une réaction idéaliste au naturalisme et au matérialisme du Léviathan finit par surgir et favorisera la mort de la gigantesque créature. Une seconde période scientifique se met en place, période régie par les Douze Savants absolus appartenant au Grand Laboratoire Central. Ces Savants absolus sont immortels, mais au bout d’un siècle, certains, lassés de vivre, ils se laissent mourir (opposition entre la quantité de vie et sa qualité). Ils mettent toutefois au point des humains spécialisés, nains macrocéphales et géants idiots (cf. Le Meilleur des mondes). Avec l’immortalité, plus besoin de reproduction ; les femmes et les hommes finissent par se ressembler, mais les scientifiques conservent quand même un couple d’humains véritables parce que, bon, on ne sait jamais. C’est une coucherie entre le doyen des Savants et cette femme-échantillon qui amorcera la fin de cette ère, à la laquelle succèdera une nouvelle renaissance idéaliste.

« D'un côté les sens matériels lui fournissent [à l’homme] les éléments d'observation du monde à trois dimensions, de l'autre, le sens intime : la conscience, lui donne la notion de la quatrième dimension, c'est-à-dire complète pour lui la représentation de l'univers dans ce qu'il est convenu d'appeler l'espace et le temps.
Basé sur ces quatre dimensions toutes matérielles, l'esprit peut alors concevoir la seule réalité véritable : celle des idées pures dégagées de toute analyse matérielle, et le temps et l'espace ne sont plus dès lors que de vains supports inutiles dont l'idée se dégage, comme une cathédrale achevée que l'on dépouille de ses fragiles échafaudages. »

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Les homoncules, vus par Léonard Sarluis

Cette renaissance aboutit à l’Âge de l’Oiseau d’Or, époque éloignée de celle de l’auteur d’environ deux mille ans. Le nom en est un symbole : pas d’animal étrange pour le coup. Cet âge se place sous le signe de l’amour et mène le monde à ne former plus qu’une seule âme.

On évoquait plus haut le caractère décousu de ce Voyage… De fait, le roman a tout d’un catalogue d’idées et d’inventions, dont certaines préfigurent de nombreux tropes de la SF. Citons en vrac la communication avec Mars, dont les habitants répondent en français aux humains ; un procédé de rajeunissement des élites (des vieillards cacochymes retrouvant leur vingt ans sous le règne du Léviathan), ledit Léviathan dont la chute trouve ses prémices dans une révolte de singes ; l’apprentissage de la synesthésie avec le photophonium ; la lévitation universelle, qui devient un moyen de transport, au risque de provoquer quelques perturbations – des « forces vagabondes » donnent une conscience aux objets – qui finissent par exaspérer, après quoi, on voyage par corps astraux : d’où l’apparition de corps de location, à disposition là où le corps astral arrive. Il y a aussi des animaux mécaniques qui deviennent vivants ; l’apparition de plantes mutantes, acquérant une forme d’intelligence… mais, se rendant compte de leur propre laideur, se laissent mourir (et peindre de beaux paysages sur les murs n’y changera rien) ; des microbes devenus géants suite à un procédé, et qu’on finit par empailler.

Et puis Gaston de Pawlowski a parfois de surprenants éclairs de clairvoyance. L’intuition que la matière, loin d’être inerte, est un puissant réservoir d’énergie (p. 126-7 : préfiguration de la fameuse équation d’Einstein). Le chapitre XXX « Les Surhommes » préfigure la génétique et les manipulations génétiques (obtention des surhommes par sélection génétique). L’expansion de l’Univers est suggérée au chapitre XLII (ha !) et on y lit quelque chose qui évoquerait presque l’hypothèse des univers multiples d’Everett. Le dernier chapitre s’intitule « Le Secret de la vie » : un roman de Rudy Rucker porte le même titre. Faut-il y voir une coïncidence ?

Sans oublier d’intéressantes vues sur la société : ce n’est pas le travail qui la guide, mais la paresse et la volonté de chercher le moindre effort (p. 198-9). Certains hommes politiques devraient en prendre de la graine.

Plus agaçantes sont les opinions de Gaston de Pawlowski sur la science, qu’il oppose aux arts, arguant que la science détruit la religion et ses naïfs symboles, puis ces religions moindres que sont les beaux-arts. Au long des pages, l’auteur se défie des scientifiques et de leur approche, selon lui, trop matérielle, trop définie des choses. Évidemment, c’est là où les choses coincent avec votre serviteur, qui n’a pas épousé une scientifique pour rien. Pour généraliste que soit le terme, la méthode scientifique a du bon et constitue normalement un garde-fou contre les pseudosciences et les approximations. De fait, de Pawlowski adopte une vision moins physique et plus mystique de la quatrième dimension. Conséquence de quoi, certains passages peuvent s’avérer surprenant pour le lecteur n’appréciant rien de tel que la rigueur des faits purs et durs.

En somme, une curiosité, tour à tour brillante dans ses spéculations et agaçantes dans son dénigrement de la science.

Introuvable : d'occasion ou en ligne
Illisible : pas loin
Inoubliable : oui