Placer la pratique musicale au cœur de l’enseignement est l’une des spécificités de Terre Profonde. S’efforcer de lâcher prise, parvenir à prendre une certaine distance avec tout ce qui nous impose des limites, afin de pouvoir se laisser aller à ressentir la musique en plein conscience : voilà qui, je le crois, peut nous aider de manière concrète à progresser sur le chemin qui conduit à l’Eveil – ou pour le moins à nous faire expérimenter ce que l’on peut considérer comme des « instants d’Eveil ».

Cette idée selon laquelle la musique est un des chemins conduisant à la juste perception de la réalité, est apparue il y a déjà longtemps dans mon esprit, au début toute petite, très imprécise et bien fragile… mais assez forte, toutefois, pour refuser de se laisser emporter par le flot de mes pensées. Elle s’est accrochée, elle s’est installée. Puis elle s’est développée au cours des mois – et des années – qui ont suivi une première expérience dont je me souviens avec une extrême précision.

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C’était au cours de la nuit du 3 au 4 juin 1972. Je me trouvais à Nantes, à un festival qui se tenait dans une immense salle omnisport, au Parc des Expositions de la Beaujoire. Il flottait dans l’air des parfums que je découvrais pour la première fois – j’ai vite réalisé qu’il s’agissait simplement d’un mélange d’effluves de patchouli, un parfum utilisé par nombre des personnes présentes, et des senteurs de bâton d’encens distribués par des « Hare Krishnas », comme on les appelait alors. Mais sur le moment, cette sensation olfactive était chargée d’une sensation d’interdit, d’autant que j’avais entendu quelqu’un affirmer, sur le ton de celui qui sait, que « cela sentait le shit ». J’y avais cru. J’avais tout juste seize ans et j’étais un adolescent encore très crédule !

Si ce que je sentais était pour moi très nouveau, ce que je voyais l’était encore davantage. Une immense toile blanche que les pompiers étaient venus installer en fin de matinée avec leur immense échelle à rallonges, fixée sur un camion, était le lieu d’un spectacle tout bonnement ahurissant. Des formes lumineuses en mouvement et qui semblaient vivantes s’y déployaient ; des images fixes apparaissaient soudain, pour un bref instant, noyées dans ce qui évoquait un véritable bouillon de culture – les formes mouvantes me rappelaient les paramécies que j’avais observées au microscope, dans le cours de Sciences Naturelles ; il y avait aussi de puissants faisceaux lumineux de toutes les couleurs, des flashs répétitifs générés par des stroboscopes, de soudaines luminescences produites par ce que nous appelions de la « lumière noire », en fait de la lumière ultra-violette. Ce spectacle était ce que l’on appelait un élight-showé et si je connaissais l’existence de compagnies spécialisées dans ces fascinants théâtres de lumières, par la lecture régulière de revues comme Rock and Folk, c’était la première fois que j’assistais en direct à un light show. Le concept était apparu au cours des années soixante, dans la mouvance psychédélique californienne et n’avait pas tardé à gagner New-York, avant de traverser l’Atlantique. Les grands light-shows fonctionnaient avec une dizaine d’opérateurs pilotant parfois plus de soixante-dix projecteurs ! Ils se produisaient dans les festivals pop ou accompagnaient en tournée des groupes comme le Grateful Dead. Je ne suis pas certain de l’identité du light show qui officiait au cours de ce festival. Dans mon souvenir, il avait été présenté comme étant le Joshua Light Show, une compagnie de New York fondée par un certain Joshua White et qui venait parfois en Europe – mais je confonds peut-être avec des articles de presse lus à la même époque. Je sais aussi qu’un autre light show américain, le Light Sound Dimension de Bill Hamm, s’était installé en France au tout début des années soixante-dix, aussi s’agissait-il peut-être, ce week-end là, de l’équipe de Bill Hamm. Deux ou trois semaines plus tard, fin juin 1972, allait se tenir en banlieue parisienne un festival light show avec Soleil Noir, Pyers Light et Morning Glory Cosmic Light. Important à l’époque, le phénomène a rapidement périclité – les light shows autonomes qui se produisaient ça et là ont disparu, tout comme d’ailleurs les grands festivals ; la dimension lumineuse des spectacles s’est bientôt limitée aux installations fixes des salles de concert ou à un simple complément visuel géré en interne par les tourneurs ou les producteurs.

Assis sur le sol en béton froid avec mon sac de couchage plié en quatre en guise de coussin, des parfums étranges plein les narines, des lumières encore plus étranges plein les yeux, je n’allais pas tarder à en prendre également plein les oreilles ! C’est ce qui arriva dès les premières mesures jouées par le groupe qui venait de prendre possession de la scène. Un groupe originaire d’Allemagne et alors en peine tournée française : il était le 26 mai à Versailles, le 27 à Bienne (petit détour vers la Suisse), le 28 à Strasbourg, le 30 à Bordeaux, le 1er juin à Lyon. Avec quelques-uns de leurs compatriotes comme Tangerine Dream, Ash Ra Tempel, Cluster, Popol Vuh ou l’omniprésent Klaus Schulze, cette bande de musiciens inventifs et imprévisibles étaient en train de révolutionner la musique occidentale. Le groupe s’appelait Amon Düül II.

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Marquons un temps d’arrêt et profitons-en pour faire un bref retour en arrière, pour tenter de « contextualiser » quelque peu l’événement. Cette histoire commence de fait avec la tenue, au début du mois d’avril 1971, d’un « festival pop » – comme on disait alors – à Saint-Gratien, dans le Val-d’Oise. Il semble que l’événement ait rencontré un certain succès puisque les organisateurs voulurent récidiver l’année suivante. Mais la nouvelle mouture du festival va être déplacée – lieu et dates – à deux reprises, pour des problèmes divers. Finalement, il se tiendra à Nantes, au Parc des Expositions de la Beaujoire, au cours du week-end des 3 et 4 juin 1972. L’affiche est très incertaine, les deux reports ayant entraîné de nombreux désistements de la part de groupes ayant donné leur accord initial mais déjà engagés pour les nouvelles dates – il est également possible qu’une partie des retraits soit due à des rumeurs quant à la mauvaise santé financière des organisateurs. Au moment où le festival ouvre ses portes, le samedi à 13h, personne ne sait si deux des principaux groupes prévus – Gong et Magma – seront présents. Et de fait, ils ne viendront pas. D’autres grosses pointures comme Variations avaient déjà annoncé l’annulation de leur participation.

Côté pratique, le tarif pour les deux jours était de 25 francs – ce qui donnait droit à un billet que l’on pouvait acheter à l’avance par correspondance, permettant d’entrer et de sortir de l’immense salle (dans mon souvenir : une gigantesque salle omnisport au sol en béton, avec une grande scène à un bout et des gradins métalliques entassés à l’autre bout, et une entrée unique sur le côté gauche lorsque l’on faisait face à la scène). Je ne sais pas ce qui est comparable et ce qui ne l’est pas, mais 25 F, c’était quasiment le prix d’un disque vinyle 33 tours au code T (« Économique ») soit 24,25 F – alors que les nouveautés en pressage français sortaient au code B à 31,70 F et les imports à des prix encore plus élevés. Les organisateurs proposaient donc deux jours de musique pour un prix inférieur à celui d’un disque en nouveauté – si l’on se réfère au prix actuel d’un CD ou à celui d’une entrée à un concert d’un artiste unique, force est de constater qu’il s’agissait d’une somme dérisoire !

L’affiche initiale annonçait trente-six groupes ou artistes mais il semble que seulement seize d’entre eux furent effectivement de la partie. Pour la plupart, il s’agissait de groupes français plus ou moins connus, comme Catharsis, Au bonheur des dames, Mark Robson et le Poing, Dagon, Solitude, Barricade II, Voyage, Heaven Road, Nuances – pour citer les noms de ceux dont je me souviens. Deux groupes avaient fait le déplacement depuis la Belgique : Creative Cranium et Lagger Blues Machine. Deux artistes étiquetés « folk » étaient également présents : Roger Mason et Valérie Lagrange. Quant au groupe vedette, il s’agissait des allemands d’Amon Düül II.

Le festival démarra plutôt mal. Heaven Road, un groupe du Mans, fit l’ouverture – et dut cesser de jouer après seulement quelques morceaux, suite à un mouvement de foule et le déclenchement d’une bagarre, entre un service d’ordre dépassé par les événements et une bande de resquilleurs tentant de forcer l’entrée, ces derniers appuyés par une poignée d’indépendantistes bretons. Un grand classique de l’époque où le FLB – Front de Libération de la Bretagne – était sur tous les événements et où il commençait à être de bon ton d’exiger la gratuité d’accès aux festivals de musique. Toute la journée sera constellée de tels incidents, les groupes proposant un « rock and roll » classique, comme Mark Robson et le Poing étant les plus chahutés par la partie du public venue pour entendre les groupes plus progressifs comme Catharsis – et surtout Amon Düül II. L’annonce du retrait de l’affiche de groupes également très attendus comme Gong ou Magma n’arrangera rien.

La musique comme un des voies possibles sur le chemin de l’Eveil ? A posteriori, ce jour-là, on en était très loin. Au moins jusqu’à la tombée de la nuit et l’arrivée sur scène d’Amon Düül II avec son light-show et ses bonnes odeurs.

Pour tout dire, je n’ai aucun souvenir d’ordre musical de ce concert. Je ne sais plus ce qu’ils ont joué. En juin 1972, la discographie d’Amon Düül II était forte d’au moins trois albums : Phallus Dei, Yeti et Tanz der Lemminge / Dance Of The Lemmings, sortis respectivement en 1969, 1970 et 1971. Leur discographie sur Wikipédia liste trois autres albums pour la seule année 1972, sans préciser les mois de parution. À l’époque, je connaissais seulement Phallus Dei et Yeti. J’ai tout de même quelques souvenirs, plus ou moins incertains, de l’arrivée du groupe et de son installation sur la scène – j’étais dans les premiers rangs. Du concert lui-même, je n’ai que ce souvenir de m’être soudain senti transporté ailleurs – ou plus exactement, d’avoir senti autant que compris qu’une porte était en train de s’ouvrir vers un ailleurs n’ayant rien à voir avec le monde physique qui m’entourait, vers un endroit où tous mes sens – j’en étais certain – pourraient y fonctionner de manière bien plus efficace, allégé que je serais du poids des contraintes, débarrassé de mes limitations d’être humain ordinaire. Il suffisait que je prenne mon courage à deux mains, que je me risque de franchir cette porte, que je m’aventure dans cette autre univers – mais sans savoir s’il me serait possible de revenir en arrière, de réintégrer le monde restreint avec sa réalité étriquée, parcellaire, déformée. C’était tout de même bien tentant… mais également bien effrayant ! J’étais en train de réaliser que ce monde-ci était fait d’apparences et de faux-semblants… et que si une vérité existait, c’est là-bas, de l’autre côté, qu’il fallait la chercher. Comme le proclamera trente ans plus tard une célèbre série télévisée étasunienne, une évidence s’imposa à moi : la vérité était « ailleurs » !

Comme je l’ai déjà dit, j’avais tout juste seize ans et cela se passait au mois de juin 1972, trois semaines avant les épreuves du Bac. Je n’avais jamais fumé d’herbe qui fait rire – et ce n’est pas ce soir-là que j’en pris pour la première fois. Je n’étais donc pas stoned – et je ne crois pas que les vapeurs d’encens mêlées de patchouli aient pu me faire un tel effet ! Ce qui avait fait apparaître cette porte vers un ailleurs « plus grand », c’était bel et bien la musique d’Amon Düül II. Certes, il y avait un contexte de dérèglement sensoriel suscité par l’ambiance, le light show, le volume sonore, la fatigue physique et que sais-je encore… Mais l’élément à la fois déclencheur et porteur de ce phénomène, c’était tout de même la musique.

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Je passai le reste de l’été à jouer de la guitare dans le groupe que nous avions formé deux ans plus tôt – avec les copains qui m’accompagnaient d’ailleurs à ce festival et avec qui il m’arrive de jouer encore, à l’occasion ! Je commençai également à lire des ouvrages sur l’hindouisme et le bouddhisme – un peu comme quelqu’un qui se serait mis à lire des livres sur l’ufologie après avoir observé un OVNI ! Ma démarche manquait de sérieux. Je me posais des questions et j’étais seul dans ma recherche d’éléments de réponse, sans personne à qui en parler. Ma quête partait dans toutes les directions, influencé davantage que guidé par ce que je pouvais apprendre dans les revues musicales ou dans Actuel, dans les livres de Michel Lancelot et surtout dans ceux d’Alan Watts que je n’allais pas tarder à découvrir. Mais comme on dit à la fin des contes, ceci est une autre histoire.