Quand je me suis réveillé, ce matin, ma première pensée, allez savoir pourquoi, a été pour Alan Watts, l’homme grâce à qui, à l’âge de dix-sept ou dix-huit ans, j’ai appris/compris que ma manière de voir les choses et d’être au monde, ce en quoi je croyais et que j’estimais juste, a contrario ce que je refusais parce que ça me semblait mal ou stupide, tout cela et pas mal d’autres choses dont je vous passe l’inventaire, portait un nom. Cela s’appelait « bouddhisme ». Dès le départ, il fut pour moi évident qu’il ne s’agissait en rien d’une religion — même si c’est ce que le bouddhisme est devenu dans certaines régions du monde, en particulier au Tibet, c’est en tout cas comme cela que je ressens le bouddhisme tibétain, pour avoir fréquenté et observé un certain nombre de ses pratiquants au fil de la dernière décennie. Pour moi, il s’agissait d’une philosophie, d’un choix de vie, d’une éthique… et, in fine, d’un véritable paradigme. Rejoint et, dans une certaine mesure et pour autant qu’il en ait besoin, validé par une bonne partie de la pensée occidentale — qu’il s’agisse de la psychologie jungienne (principe de synchronicité), de certains concepts de la physique (intrication) ou encore des sciences de la vie (écologie profonde) — le bouddhisme est un formidable outil pour dire l’univers, comprendre sa véritable nature, et le rôle qui nous y est imparti. Par « nous », j’entends l’ensemble des créatures dotées de conscience. À l’âge de dix-sept ou dix-huit ans, j’ai donc compris que j’étais bouddhiste. Et je dois avouer que cela ne m’a pas posé de problème particulier. Par contre, j’ai assez vite saisi que ça allait sûrement en poser si je le faisais un peu trop voir ! Pendant une trentaine d’années, en gros jusqu’il y a bientôt dix ans, j’ai alterné les périodes où je me retrouvais dans le bouddhisme et où je (re)pratiquais méditation, yoga, végétarisme… dans la plus grande discrétion — et les périodes où je (re)prenais mes distances avec cette manière d’être, non par choix, mais essentiellement pour ne pas entrer en conflit avec les personnes avec lesquelles je partageais ma vie. Pourquoi donc, me direz-vous ? Les bouddhistes ont la réputation de n’être vraiment pas casse-pieds, ils ne cherchent jamais à vous convertir et ont toujours l’air un rien rigolard. Certes. Mais les gens ne sont pas toujours très tolérants envers ce qui leur semble trop différent d’eux — on entend trop souvent des formules comme « ce n’est pas notre culture » pour justifier le rejet de l’autre.

Prenons un exemple : le végétarisme. Bon, ça ne relève pas d’une culture — quoi que… Le végétarisme, à mes yeux, est une évidence — en tout cas en occident où l’on dispose de tout ce qu’il faut pour se nourrir très bien sans consommer quoi que ce soit qui implique, en amont, la mise à mort d’une créature dotée de conscience. Il est clair qu’être végétarien (peut-être certains de mes lecteurs le sont-ils ?), pose effectivement des tas de problèmes. Mais pas des problèmes du genre : « ne craignez-vous pas d’avoir des carences alimentaires ? ». Au contraire : je ne pète jamais autant la forme que lorsque je me retrouve, pour des périodes plus ou moins longues, parfois plusieurs années d’affilée, avec un régime très strictement végétarien ! Non, le végétarisme, c’est aux autres que ça pose problème. D’abord, il faut sans cesse se justifier ! (j’y reviendrai). Ensuite, les amis qui vous invitaient à l’occasion vous font vite comprendre que votre régime alimentaire sans viande (même pas du poulet ? pas de poisson non plus ?) les panique, qu’ils ne savent pas quoi préparer à manger, « à cause » de vous. Vous avez beau leur dire et leur redire : « ne change rien, fais comme d’habitude, je me débrouillerai avec ce qu’il y aura », non, ça les panique quand même. Croyez-moi, c’est du vécu ! Au bout d’un moment, vous ne fréquentez plus que des gens qui sont aussi végétariens (si vous avez la chance d’habiter une grande ville car si vous habitez la campagne profonde vous ne fréquentez plus personne). Ah, et puis il y a les raisons de votre choix en faveur du végétarisme — je l’ai évoqué ci-avant. « Et ça t’a pris comment ? », « Mais c’est parce que tu es allergique à la viande ? », « Mais pourquoi, alors ? ». Bon. Quand y’en a marre, y’en a marre. Alors, dans l’ordre : je suis végétarien pour lutter contre la souffrance animale — vous avez forcément vu à la télé un reportage sur les conditions d’élevage concentrationnaire des poulets ou la mise à mort sans anesthésie des animaux dans les abattoirs, ça ne vous coupe pas l’appétit ? Je suis végétarien pour des raisons éthiques : je préfèrerais que les paysans du Tiers-Monde se consacrent à des cultures vivrières pour leur propre alimentation plutôt que de cultiver des aliments pour nourrir les animaux que mangent les occidentaux. Je suis végétarien pour des raisons écologiques : vous savez combien d’eau il faut pour produire le maïs qui sera englouti par le poulet qui finira dans votre assiette, vous savez combien d’arbres il faut abattre pour au bout du compte (je passe les étapes intermédiaires) obtenir un hamburger ? Trois bonnes raisons pour être végétarien — et, corollaire, foutre la honte à vos interlocuteurs (à ce stade de la discussion, il ne serait pas raisonnable de penser que ce sont encore vos amis ! En tout cas, vous n’êtes plus le leur !). Mais ne vous inquiétez pas, c’est le genre de honte qui ne dure pas. Dans ces conditions, il n’est même pas utile d’évoquer la quatrième raison, de dire que vous croyez que tout est connecté, que vous estimez qu’il faut rechercher l’harmonie entre toutes les formes de vie, que l’ensemble des consciences qui résident, pour un temps, dans chaque organisme vivant, constitue un Tout qui est la conscience de l’univers, que lorsque toutes ces fragiles consciences se seront éveillées, alors l’Univers tout entier atteindra l’Éveil. Dans ce paradigme, la vie est sacrée. Mais ne le dites surtout pas à vos anciens amis, en plus de ne plus vous inviter, ils risqueraient de faire courir le bruit que vous êtes vraiment cinglé — et mûr pour entrer dans une secte ! Au passage, c’est d’ailleurs faire insulte à votre intelligence : vous n’êtes pas débile au point d’entrer dans une secte ! En créer une, par contre, faut voir… (Non, je déconne !).

jhb-20140602-alanwatts.jpg

Tout cela pour dire quoi, déjà ? Ah oui, ce matin, en me réveillant, j’ai eu une pensée pour Alan Watts. J’ai un magnifique portrait de lui, sur un mur, tout près de la grande bibliothèque où s’entassent mes livres sur le bouddhisme — et non loin d’une série de belles photos de Thich Nhat Hanh. Lui est dans son bureau, peut-être celui qu’il avait sur une péniche, ancrée dans la baie de San Francisco, ou peut-être celui de sa maison, dans la montagne. Magnifique maître Zen s’il en est, bien qu’il ne se présentait pas comme tel, Alan Watts est né le 6 janvier 1915 dans le Kent et est décédé le 16 novembre 1973, en Californie, un peu avant son cinquante-neuvième anniversaire. Je me suis dit que, moi qui suis né le 20 décembre 1955, j’approchais également de mon cinquante-neuvième anniversaire… et même que, sauf erreur, le 30 octobre prochain j’atteindrai l’âge auquel Alan Watts est mort. Dans moins de cinq mois, en somme. On ne peut pas dire que ça m’ait particulièrement enthousiasmé — on ne peut pas dire, non plus, que ça m’ait réellement inquiété. Disons que j’y ai pensé. Et que, dans la foulée, je me suis dit qu’il fallait peut-être que je cesse de me disperser, pour me recentrer sur des choses plus importantes, plus utiles. Et bien que ça ne soit absolument en rien important ou utile, j’ai décidé de reprendre l’écriture du Journal d’un Homme des Bois. Comme quoi, on peut être Bouddhiste et pétri de contradictions. Chic planète !