Landfall, Stephen Baxter. Roadswell Editions, 2015. 190 pp, édition numérique.

Stephen Baxter est un habitué de la chose : un certain nombre de ses nouvelles et novellas se rattachent à un ou plusieurs romans.Vacuum Diagrams vient ainsi compléter le cycle des « Xeelees » ; Resplendent fait de même avec les « Enfants de la destinée » ; Phase Space offre de nouveaux récits en rapport plus ou moins proche avec les « Univers multiples ». Sans oublier Newton’s Aliens, qui offre trois novellas dérivant de Anti-glace, mais écrites plus de quinze après la parution du roman original, ou le plus récent Obelisk, recueil dont une partie des nouvelles complètent le diptyqueProxima/Ultima. Seuls les cycles « Mammoth », « Time’s Tapestry », « Northland », et la trilogie de la NASA semblent ne pas avoir de tels appendices.

L’objet de ce billet, Landfall, se rattache à l’univers mis en place dans le diptyque Déluge/Arche – dont Claude Ecken vous parlait par ici et ici, et Bruno Para par . (Pour être précis, ce court recueil numérique provient du recueil papier Universes, contenant aussi les trois novellas antiglacées et deux autres textes.) Pour mémoire, ce diptyque raconte une fin qui commence là, paf, maintenant (2016), et attention, ça va spoiler grave.

(Vous êtes prévenus.)

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Lorsque Déluge débute, le niveau des océans ne cesse de monter, et il apparaît assez vite que la fonte des glaciers n’y est pas pour grand-chose. Face à cette inéluctable montée des eaux, les gens s’organisent comme ils peuvent pour assurer leur survie, en attendant une éventuelle décrue. A mesure que celle-ci devient de plus en plus illusoire et que les places se font chères sur les zones les plus élevées du globe, certains mettent les bouchées doubles pour que l’humanité ait un futur : les Arches. Il y en aura trois : deux demeurent sur Terre, mais la troisième s’élance vers les étoiles, dans l’espoir de trouver une planète habitable.

Le récit d’Arche commence un peu avant la fin de Déluge. On y suit les derniers préparatifs de la construction d’Arche Un, cette nef spatiale censée emmener quelques dizaines d’humains vers un hypothétique nouveau foyer. Mais les choses ne se déroulent pas comme prévu, et, au dernier moment, des désespérés s’imposent de force parmi les voyageurs, événement qui créera fatalement des tensions. Mue par une propulsion Alcubierre, qui déforme l’espace-temps autour de l’Arche afin de lui permettre un déplacement supraluminique, Arche Un quitte le système solaire pour un voyage au long cours – mais faisable en une vie humaine, la nef n’est pas un vaisseau générationnel –, laissant les Terriens à leur triste sort. Arche Un se dirige vers 82 Eridani, où se situe une planète potentiellement habitable, sobrement surnommée Terre II. Las, son orbite est instable et la zone habitable se situe à son équateur : cela n’empêche pas un petit groupe de voyageurs de choisir de coloniser cette planète. L’équipage d’Arche Un se divise encore : les uns retournent vers la Terre, tandis que les autres se dirigent vers une autre planète candidate, Terre III, à 30 années-lumière de là…

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Les trois novellas rassemblées dans Landfall, titrées respectivement « Earth II », « Earth III » et « Earth I », forment une conclusion au diptyque. Les deux premières furent publiées dans Asimov’s, la dernière est inédite.

Comme son titre l’indique très clairement, « Earth II » se déroule sur la planète éponyme, quatre siècles après sa colonisation. Une planète majoritairement océane, à l’orbite instable et où coexistent des nations désormais adverses, et revenues à un stade pré-industriel, faute de matières du genre charbon, acier, uranium… Les uns se raccrochent précieusement au souvenir des Fondateurs, dont ils vénèrent les reliques. Les autres ne voient pas les choses ainsi. Comme Xaia Windru, une femme forte qui entreprend la conquête de ce monde, nullement exempt de mystères. Par exemple, la Pourpre, une sorte d’organisme monocellulaire capable de s’assembler pour former des structures plus grandes ; ou encore, cette mythique Cité des Morts Vivants, située loin au nord. Des mystères que Xaia va tenter d’éclaircir, tout en affermissant sa philosophie : du passé, faisons table rase.

« Earth II » s’empare de la thématique du passé : qu’en faire quand celui-ci devient encombrant ? S’y accrocher comme une bernique à son rocher ? Ou aller de l’avant, s’adapter à son mode ? Il n’y a pas de demi-mesure…

« Earth III » se passe mille ans après l’arrivée des colons. Comme sur Earth II, la société s’est segmentée en fonction du lieu où se trouvent les habitants. De fait, cette troisième Terre, qui orbite autour d’une naine rouge, présente toujours la même face à l’astre. Au point substellaire, là où le soleil demeure au zénith et où les étoiles sont absentes, le culte de la Simulation a prospéré : un culte qui remonte à Arche Un, où l’un des voyageurs s’était mis en tête qu’il vivait dans une simulation informatique (non) ; les problèmes avaient surgi au moment où il a tenté d’ouvrir le hublot pour prouver ses dires. Bref. Lorsque le fils du clan scientifique, situé non loin du terminateur, cette zone crépusculaire, fuit avec la fille du dirigeant du culte, ce dernier se lance sur ses traces. Une fuite longue d’un demi-monde, qui va mener les fuyards au point antistellaire…

Cette deuxième nouvelle reprend l’hypothèse de la simulation (rien de nouveau, elle a déjà cours : vivrait-on dans un hologramme ? Même Elon Musk se pose la question). Les cultistes ont des arguments intenables mais comment faire raisonner des fanatiques ? Cette fois, Baxter réitère la thématique de l’aveuglement religieux — bon nombre des personnages de notre auteur sont portés par une croyance aveugle, pour le meilleur ou le pire.

Enfin, « Earth I » ne commence pas sur notre Terre. Dix mille ans se sont écoulés depuis les événements de Déluge et Arche. Sur Urthen (Earth n, parce qu’on ne sait plus trop quel est son numéro), planète orbitant une naine brune qui n’en finit pas de se refroidir, quelque part à l’extrémité d’une bulle galactique d’humanité, on se prépare à lancer un vaisseau pour découvrir les origines. Au fil des millénaires, les humanités éparpillées sur les différentes Terres se sont rejointes. Pour le malheur des archéologues, les xaians ont fait table rase du passé, partout où ils le pouvaient ; les Simulationnistes, eux, persistent dans leur croyance (pour eux, le silence des Contrôleurs de la Sim n’est qu’une mise à l’épreuve). Le chemin des voyageurs va les mener jusqu’à la Terre des origines, où ils découvriront ce que sont devenus les humains ayant choisi de rester sur la planète inondée. Voilà qui offre une belle conclusion à l’ensemble de la série, novellas et romans confondus.

Baxter fait du Baxter : des personnages féminins forts, des voyages qui font traverser un monde entier, des environnements peu hospitaliers, la vie présente partout (ou l’ayant été : notre Galaxie est âgée), le temps qui passe inexorablement… Mais ces trois novellas de Landfall forment des appendices et une conclusion réussis à Déluge et Arche. À réserver surtout aux lecteurs complétistes anglophones.

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Introuvable : oui, du moins en français
Illisible : non, à moins d’être allergique à Baxter
Inoubliable : oui