Kalpa Imperial, Angélica Gorodischer, recueil formant roman traduit de l’espagnol (Argentine) par Ursula K. Le Guin. Small Beer Pres, 2003 [1983]. Grand format, 248 pp.

« The greatest empire that never was »… Voilà ce qu’indique, en toute humilité, le sous-titre de ce recueil.

Cela ne fait rien de le répéter : Ursula K. Le Guin est l’une des plus grandes conteuses qui soit, et dont l’œuvre transcende les genres. Au lieu de lui dédier un maladroit panégyrique, j’invite plutôt (re)lire le numéro 78 de Bifrost qui lui est consacré. On connaît surtout Le Guin pour son œuvre d’auteure, mais moins comme celle de traductrice. Pourtant la dame s’intéresse aux littératures de genre en provenance des autres pays, et a ainsi traduit Kalpa Imperial d’une auteure pour ainsi dire inconnue en Francophonie : Angélica Gorodischer. (Au passage, merci à Cédric Jeanneret du blog Reflets de mes lectures pour m’avoir évoqué en termes évocateurs ce recueil ; il en parle ici et ici aussi.)

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Kalpa : le terme évoque cette unité de temps de l’hindouisme, équivalant à une journée dans la vie de Brahmâ, soit la bagatelle de 4 320 000 000 ans. Cet Empire le plus grand qui jamais exista ne s’étend peut-être pas sur une telle durée, mais bon… il a duré fort longtemps, et son histoire est aussi vaste que parcellaire. Au long des pages, c’est à peine si Angélica Gorodischer cite deux fois la même dynastie, a plus forte raison le/la même empereur/impératrice.

« Vast is the Empire, said the storyteller, so vast that a man can’t cross it in his lifetime. You might be born in Lyumba-Lavior and start traveling and never stop and when death came, however long in coming, you migh not even have reached Gim-Ghimlhassa. » (p. 183)

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Kalpa Imperial se compose de onze nouvelles rassemblées dans deux parties, « The House of Power » et « The Greatest Empire ». (Une séparation correspondant au découpage originel de la première édition espagnole.)

« Portrait of the Emperor », jolie nouvelle introductive, nous évoque ce tas de pierre dans le palais de l’empereur. Pourquoi cet amoncellement rocheux ? Il faut revenir des milliers d’années plus tôt, après la chute de l’empire, lorsque, en pleine période de ténèbre, un garçon plus entreprenant que ses semblables, se décida à s’aventurer dans les ruines non loin de son village… « The Two Hands », deuxième nouvelle pas moins réussie que la précédente, alterne les voix : celle du conteur, mais aussi celles de gens qui croisèrent le chemin d’un usurpateur du trône. En quelques mots, Angélica Gorodischer parvient à susciter l’émerveillement ; ici, lorsqu’elle évoque cette dynastie des Trois Cents Rois – qui, en réalité, ne furent que douze. « The End of a Dynasty or the Natural History of Ferrets » nous conte l’histoire d’un jeune prince, Livna’lams, prisonnier d’un protocole mortifère, qui rencontre deux étranges personnages dans le jardin impérial. Ceux-ci vont lui ouvrir les yeux, mais la nouvelle ne se conclut pas forcément de la manière attendue… Texte bref, « The Siege, Battle, and Victory of Selimmagud » raconte un épisode cruel dans l’histoire militaire de l’Empire, avec la rencontre entre un général et un déserteur, sur laquelle se jouera l’issue d’un siège sans fin. Enfin, concluant cette première partie, « Concerning the Unchecked Growth of Cities » est peut-être l’une des nouvelles qui m’a le moins plu. Un texte tortueux, qui préfigure par endroits China Miéville et son obsession des villes.

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La seconde partie débute avec « Portrait of the Empress », nouvelle où intervient le conteur. De fait, son histoire alterne avec celle de la Grande Impératrice Abderjhalda, qui, des rues de la capitale. Les deux apprendront l’un de l’autre. « And the streets deserted » est une horrible histoire de vengeance : en l’honneur d’une concubine, un empereur fait édifier une cité ex nihilo… ce qui n’est pas du goût de l’impératrice. « The Pool » se focalise sur les relations entre un vieux docteur et une jeune femme, tous deux à même de jouer un rôle crucial dans la destinée de l’empire, mais aux opinions divergentes. Constituant une exception, « Basic Weapons » délaisse les palais impériaux pour s’intéresser aux petites gens, en l’occurrence un noble et un marchand, tous deux aussi retors – une nouvelle histoire de vengeance. « “Down there in the south” » raconte l’itinéraire épique d’un homme : ayant assassiné sans le savoir le beau-frère de l’Empereur, le voilà contraint de fuir dans le Sud, cette zone que l’Empire n’a jamais réussi à conquérir ; à mesure qu’il s’enfonce dans les lointains méridionaux, la légende naît autour de ce fugitif… Enfin, « The Old Incense Road » raconte comment un jeune garçon, surnommé The Cat, rejoint une caravane ; là, on s’y raconte des histoires où il est question de Clargueibl, de Kirkdaglass, d’Alandelon, de Yeimsbon ou Yeimsdin… Étrange et dernière nouvelle, qui rattache d’une manière inattendue l’histoire de l’Empire à notre monde.

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Celui qui compte, c’est le conteur (pardon pour le jeu de mot pourri). Chaque texte, à l’exception notable du dernier, débute par les mêmes mots : « The storyteller said: » Un conteur malicieux, qui se permet même quelques moqueries envers son public : « Well, well, each of you has an imagination; not a very big one, or you wouldn’t need me » (p. 6). Un conteur également bien conscient de son pouvoir : « How do I know that? Ah, my little man, that’s my privilege, you know. And I have a further privilege, which is that you don’t know what I know nor how I know it » (p. 39)et de ses effets : « Where’s all this leading this? You’ll soon see, my good friends, you’ll soon see. » (p. 11) Mais qui est le conteur ? S’agit-il même d’une histoire à l’autre ? À quel point est-il fiable ? Au lecteur de se faire son idée.

« The history of the Empire is strewn with surprises, contradictions, abysses, deaths, resurrections. » (p. 4)

Il émane de l’ensemble une ambiance sans pareil. Chacune des nouvelles apporte sa pierre à l’édifice, interroge les liens entre les histoires individuelles et la grande Histoire, aborde la question la nature du pouvoir et son exercice. On peut regretter que Gorodischer n’ait pas cherché à construire davantage son univers, à ancrer davantage son Empire dans une réalité plus solide… mais c’est l’amateur en moi d’Asimov et Heinlein qui s’exprime (la chronologie dans les cycles de l’Ekumen et des « Seigneurs de l’instrumentalité » est lacunaire, et je vénère encore davantage Ursula Le Guin et Cordwainer Smith) ; de fait, cela contribue au charme du livre. Il est question d’un Empire, c’est le plus grand qui ait jamais été : voilà qui suffit déjà à allumer l’étincelle de l’émerveillement. Charge au lecteur d’imaginer le reste.

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Small Beer Press a continué à s’intéresser à l’œuvre d’Angélica Gorodischer : en 2013, son roman Trafalgar (1979) est paru, suivi de Prodigies (1983) en 2015.

Introuvable : du moins dans l’Hexagone
Illisible : non (sauf à ne rien comprendre à l’anglais ou l’espagnol)
Inoubliable : oui