Les Quatre Vents du désir [The Compass Rose], Ursula K. Le Guin, recueil traduit de l’anglais [US] par Philippe Rouillé et Martine Laroche, 1982 [1988]. Presse Pocket, coll. « SF ». Poche, 350 pp.

Les Quatre Vents du d ésir est le troisième recueil de nouvelles d’Ursula K. Le Guin, aprèsThe Wind’s Twelve Quarters et Chroniques orsiniennes. À la différence du premier, qui tenait lieu de best-of (surtout dans sa version française, tronquée), et du deuxième, thématique, Les Quatre Vents est un recueil parfaitement composé, qui se divise en six parties comme autant de directions cardinales, tel que l’indique le titre. Enfin, le titre original – The Compass Rose —, qui provient, à l’instar du premier recueil de notre auteure, d’un poème, ici de Rainer Maria Rilke – mais les traducteurs ont choisi de lui donner un autre titre, qui rappelle The Wind’s Twelve Quarters. Confusant ? Oh, juste un peu. Passons.

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Trois nouvelles composent « Nadir », le premier ensemble du recueil. « L’Auteur des graines d’acacia » est une brève compilation de documents centrés sur la « thérolinguistique », discipline scientifique imaginaire visant à décoder les langues animales – celle des fourmis, celles des dauphins, des manchots… Un bel exercice d’érudition fictive. Trente ans plus tard, Ken Liu saura s’en rappeler pour sa nouvelle « Le livre chez différentes espèces » (in La Ménagerie de papier), où notre auteur imagine les traditions livresques extraterrestres, où ce qu’on appelle « livre » peut prendre d’autres formes que celles que nous connaissons. « La Nouvelle Atlantide », longue nouvelle, laisse plus circonspect. On peut en dire qu’elle a la texture d’un rêve diaphane, chargé d’images évocatrices mais où l’on ne comprend pas trop ce qu’on lit.

La deuxième partie, « Nord », commence par nous ramener en Orsinie, avec « Deux retards sur la ligne nord ». Deux aperçus mélancoliques de ce pays imaginaire d’Europe de l’est. « Le Test » se situe à l’inverse dans un futur proche, où le Pr Speakie instaure une sorte de dictature hygénieste, fondée sur la santé mentale – une des grandes réussites de ce recueil, joliment glaçante. « Une pièce d’un sou » opte pour une approche plus sensible du deuil, au sujet d’une tante âgée qui se refuse à mourir.

« Est » débute par « Premier Rapport du naufragé étranger au Kadanh de Derb ». Vu le titre, on pourrait s’attendre à un texte s’inscrivant dans le cycle de l’Ekumen et… pas vraiment. Un visiteur étranger choisit de décrire la Terre non de manière générale mais en allant au particulier, avec Venise. Une nouvelle qui est, des mots de l’auteure, l’une ces « apparentes incursions vers l’extérieur, qui sont en fait des incursions vers l’intérieur ». Au cœur du recueil, « Le Journal de la rose » est l’une des nouvelles les plus longues ; dans un hôpital psychiatrique, Rosa, une scopiste, raconte son travail au jour le jour et sa relation progressive avec l’un de ses patients, sur fond d’univers dystopiques. « L’Âne blanc » est un conte, aussi bref qu’anecdotique, dommage. Concluant cette troisième partie, « Le Phoenix » a des rémininscences de Fahrenheit 451.

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Comme « Est », « Zénith » compte quatre nouvelles. La première, « Intraphone », nous présente un dialogue entre un capitaine de vaisseau spatial et ses membres d’équipage – dont un Second Maître Dément. Dialogue de sourds, où la santé mentale des uns et des autres n’est pas optimale, et que l’arrivée d’une créature ne va pas améliorer. Une nouvelle qui nous rappelle que Le Guin n’est pas une auteure imperméable à l’humour – et c’est réussi, comme le texte suivant. « L’œil transfiguré » ne quitte pas le cadre science-fictionnel et nous transporte sur la Nouvelle-Sion, où les colons et leurs enfants peinent à s’adapter à la biosphère locale et doivent prendre des compléments alimentaires pour survivre. À moins que… Narré par le prisonnier involontaire d’expériences, « Labyrinthes » renverse habilement les perspectives (difficile d’en dire plus sans spoiler cette courte nouvelle). Enfin, la novella « Les Sentiers du désir » s’inscrit dans la veine SF anthropologique du cycle de l’Ekumen, sans toutefois en faire partie : sur une planète lointaine, jamais encore explorée, les scientifiques terriens découvrent que les indigènes humanoïdes, les Ndif, parlent une langue dérivée du français moderne. Comment est-ce possible ? Ingérence insue ? Ou autre chose… Le Guin prend le temps de poser son univers et l’intrigue, faisant de ces « Sentiers du désir » une incontestable réussite.

Pas grand-chose hélas à dire sur « Ouest », dont les nouvelles ne m’ont guère parlé. « La Harpe de Gwilan » est un conte charmant, plus réussi que « L’Âne blanc ». Nouvelle réaliste, « Malheur County » à l’inverse se situe dans notre monde et… je serais bien en peine de dire de quoi ça parle ni pourquoi ça ne m’a pas parlé. Idem pour « L’eau est vaste », qui n’appelle pas beaucoup de commentaires. Une cinquième partie avec peu d’accroches.

Heureusement, « Sud » rattrape le coup. Dans la lignée de « Labyrinthes », « Le Récit de sa femme » propose un nouveau et habile renversement de perspectives. À nouveau, impossible de trop en raconter sans dévoiler le sel de ce bref texte. « Quelques approches au manque de temps » reprend la formule d’érudiction fictive pour, avec un humour absurde, expliquer pourquoi et comment le temps nous file entre les doigts. Enfin, « Sur » nous plonge dans l’histoire secrète de la conquête du pôle Sud : des années après les faits, la narratrice retrace la première expédition vers le pôle Sud, peu de temps avant Amundsen. Affabulations ou non ? Un bijou, féministe et délicat.

Recueil d’une haute tenue générale, couronné à juste titre par un prix Locus en 1983, Les Quatre Vents du désir est à nouveau une manière de best-of, où Le Guin montre l’étendue de son registre. Fantasy, contes, SF anthropologique ou dystopie, voire réalisme. Sur les vingt nouvelles qui composent le recueil, certaines peuvent laisser froid (« La Nouvelle Atlantide », « Malheur County », « L’eau est vaste »), mais les autres compensent aisément : « L’Auteur des graines d’acacia », « Le Test », Les Sentiers du désir », « Le Récit de sa femme » ou « Sur ». Comme l’auteur s’en explique dans sa préface, des liens plus ou moins évidents se tissent entre les différents textes, à la fois au sein du recueil et aussi avec le reste de l’œuvre. Le recueil n’est trouvable que d’occasion, et c’est fort dommage.

Introuvable : oui
Illisible : non
Inoubliable : oui