Le Livre d’or de la science-fiction Ursula K. Le Guin, Ursula K. Le Guin, recueil réuni et présenté par Gérard Klein, traduit de l’anglais (US) par Jean Bailhache, Claude Saunier, Henri-Luc Planchat, Jacques Polanis et Jean-Pierre Pugi. Presses Pocket, coll. « Le Livre d’or », 1978. 384 pp. Poche
The Wind’s Twelve Quarters, Ursula K. Le GUin, recueil réuni et présenté par l’auteure. Harper & Row, 1975. 240 pp. GdF.

Voilà un cas particulier que l’existence de ce recueil d’Ursula K. Le Guin en France : techniquement, il existe. En pratique, c’est plus compliquéUn recueil de Schrödinger ?.

Lorsque Gérard Klein a publié le Livre d’Or de la science-fiction consacré à l’auteure de Terremer (plus tard réédité sous le titre Étoile des profondeurs), il n’a pas réellement fait œuvre d’anthologiste. Pourquoi s’embarrasser à compulser consciencieusement des dizaines de nouvelles éparpillées entre magazines et anthologies, alors que le travail a déjà été accompli, et par nulle autre personne que l’auteure ?

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Paru aux USA en 1975, The Wind’s Twelve Quarters contient dix-sept nouvelles qui représentent la crème de la crème de la production d’Ursula K. Le Guin. Couvrant une douzaine d’années d’écriture, le recueil, que Le Guin considère comme une rétrospective, propose des textes anciens, dont ses premières nouvelles, comme d’autres plus récents, qui forment un échantillonnage de son œuvre — un peu de Terremer, un peu d’Ekumen, et des textes autonomes… Manière de tourner une page aussi : le recueil paraît alors que Le Guin a, et pour une quinzaine d’années, conclu son cycle de Terremer et délaissé le domaine ékuménique. Ses romans et nouvelles ultérieurs seront indépendants et aborderont d’autres thématiques. Preuve de sa qualité, le livre a été couronné en 1976 par le prix Locus du meilleur recueil.

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Pour l’édition française, Gérard Klein a donc sélectionné onze nouvelles parmi les dix-sept du recueil, et a rédigé une préface et des chapôs aux nouvelles (remplaçant ceux de l’auteure dans l’édition américaine), ainsi qu’une bibliographie. La préface se révèle d’une lecture tout à fait passionnante et pertinente, et l’on ne va pas s’en plaindre. À elle seule, elle justifie l’achat du livre. Et les six nouvelles restantes ? Elles sont parues à leur tour, au fil des années : « La Boîte d’ombre » et « Les Maîtres » sont parus dans d’autres Livres d’or, respectivementLe Manoir des roses (1978) et La Cathédrale de sang (1982), « Les Choses » dansLa Grande Anthologie de la science-fiction – Histoires de catastrophes (1985), « La Forêt de l’oubli » dans l’anthologie Les Fenêtres internes (1978, anthologie proposée par Henri-Luc Planchat, par ailleurs traducteur de l’auteure). Quant à « Voyage », elle était déjà parue en français dans le n° 4 de la revue L’Aube enclavée (1972), reprise dans l’anthologie Derrière le néant (1973), mais pas dans le Livre d’or. Enfin, « Le Mot de déliement » est paru dans le tout récent Bifrost n° 78 consacré à l’auteure. Virtuellement, The Wind’s Twelve Quarters existe donc, mais en mode éparpillé…

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Raison pour laquelle les nouvelles seront traitées dans cet article dans le désordre (non mais). A noter que je me base à la fois sur le Livre d’or et sur The Wind’s… de l’édition Harper Collins de 1975 pour les nouvelles éparses.

« Avril à Paris » a ceci de particulier qu’il s’agit, pour Ursula K. Le Guin, de sa première nouvelle publiée professionnellement. Elle raconte l’histoire de Barry Pennywither, historien spécialiste de François Villon, propulsé en plein Moyen-Âge suite à un sortilège prononcé par un alchimiste du XVIe siècle, Jehan Lenoir. Le temps réunit les âmes esseulées. Un joli texte. Comme le souligne Gérard Klein dans le chapô, « Avril… » préfigure Terremer avec sa magie traitée rationnellement.

vol0-w-cover1976.jpgTerremer justement. « La Règle des noms » et « Le Mot de déliement » nous amènent dans l’archipel : ce sont les toutes premières nouvelles que Le Guin a consacré au cycle. L’univers est encore flou, mais s’y trouve déjà mis au point le système de magie, fondé sur le nom des choses, et le pouvoir qu’apporte leur connaissance. Le premier de ces deux textes nous amène sur un îlot, où habite M. Taupin. Un individu bienveillant, jusqu’à ce qu’on découvre son nom véritable – et donc sa nature. Le second texte (que l’on peut lire dans le dernier Bifrost : lisez-le) raconte un affrontement entre deux sorciers, qui les amène près de l’ultime rivage…

L’Ekumen n’est pas non plus en reste, avec quatre nouvelles (Gérard Klein en compte six, avec deux textes que rien ne permet de rattacher au cycle). « Le Collier de Semlé » introduit superbement le recueil, dans ses versions américaines et françaises : conte sur substrat science-fictif, la nouvelle narre l’histoire de Semlé, qui partit récupérer un collier et revint chez elle des siècles plus tard. À noter qu’il s’agit du tout premier texte se déroulant dans l’univers de l’Ekumen, et qui formera le prologue du Monde de Rocannon. « Le Roi de Nivôse » se déroule avant les événements racontés dans La Main gauche de la nuit, et si l’histoire peut sembler une redite, du moins thématiquement, du « Collier de Semlé », elle se détache des autres avec ce léger détail stylistique : en réponse aux protestations féministes, les pronoms personnels, relatifs aux personnages, sont ici féminins par défauts.

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« Plus vaste qu’un empire » confronte l’équipage multiracial d’un vaisseau ékuménique à une forme d’intelligence inédite, avec laquelle – une fois ladite intelligence identifiée – toute communication s’avère ardue. On pense inévitablement à Solaris de Stanislas Lem. À noter que la version française de la nouvelle comprend quelques paragraphes initiaux, considérations mystiques sur l’hyperespace, que Le Guin a coupé dans la version originale. Enfin, « À la veille de la Révolution » est une préquelle aux Dépossédés, centrée sur la personne de la fameuse Odo, la théoricienne anarchiste à l’origine de l’émigration des révolutionnaires urrastis vers le satellite Anarres. Odo : « une de ceux qui sont partis d’Omelas », selon Le Guin. La réflexion politique des Dépossédés est cependant quasi-absente de cette nouvelle, au ton poignant. Odo est une vieille femme, fatiguée, autant prisonnière de l’A-Io que de son corps, sa réputation et son passé. (On pourra regretter que la traduction de cette nouvelle contienne quelques noms de lieux demeurés en anglais : « River Street », « Capitol Square », dommage pour un récit censé se dérouler sur une autre planète.)

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Gérard Klein associe « Neuf Vies » et « Étoile des profondeurs » au cycle de l’Ekumen, de manière quelque peu abusive. Le premier de ces deux textes se déroule dans un contexte d’épuisement des ressources sur Terre. Sur une planète minière, deux ingénieurs se voient épaulés par un décaclone (dix clones d’un même individu). Mais cette entité est bientôt privée de neuf dixièmes de ses membres : pour le dernier membre, comment vivre ensuite ? Le second se passe à l’inverse dans un contexte moyenâgeux, et met en scène un astronome, esprit éclairé confronté à l’obscurantisme général, qui trouvera la lumière au plus profond des mines…

On reste dans la SF avec « Champ de vision », où trois astronautes reviennent d’une mission d’exploration sur Mars. L’équipage a étudié les ruines de ce qui est, peut-être, une ville, mais en est revenu affligé de divers maux : l’un est aveugle, l’autre sourd, le dernier mort… Pourtant, en ce qui concerne les survivants, leurs organes sont fonctionnels. Quelque chose, sur la planète rouge, a altéré, ou saturé, leurs perceptions. Une nouvelle à chute, vertigineuse, glaçante.

Quant à « Le Chêne et la mort », ce texte adopte un point de vue original – mais ce serait spoiler que de dire celui de qui. Le narrateur explique sa perception du monde et de ceux qui le voient. Un intéressant exercice de xéno-pensée. (Ou dendro-pensée…) La chute est cruelle à souhait.

« “D’où vous viennent vos idées, madame Le Guin ?” Oublier Dostoïevski et lire les panneaux routiers à l’envers, bien sûr. D’où sinon ? »

Que dire qui n’ait été dit sur « Ceux qui partent d’Omelas », qui conclut superbement les éditions françaises du recueil ? Ambigu, glaçant, son rang de classique n’est en rien usurpé.

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Passons maintenant aux nouvelles « rares » :

« Les Maîtres » prend un contexte similaire à « Étoile des profondeurs » : sur une Terre aux cieux constamment voilés et au Soleil à peine visible, le jeune Ganil est hissé au rang de Maître. De lui-même, puis épaulé par un confrère, il va découvrir le secret des chiffres… et risquer l’hérésie. Dans le chapô, Le Guin se montre passablement sévère avec ce texte, qu’elle considère comme sa « première histoire de science-fiction pure laine publiée » : « Je suis revenue plus tard sur le thème de cette histoire, mieux équipée. Mais cette nouvelle contient néanmoins une phrase réussie : “Il avait tenté de mesurer la distance entre la terre et Dieu.” »

vol0-w-cover1989.jpg« Les Choses » : dans une ville en plein abandon, un individu s’entête à bâtir une jetée en briques sur la mer. Pour aller vers les îles lointaines qu’il a vues en rêve… Où se situe l’intérêt ? Celui-ci n’est-il pas de faire le premier pas ? Peut-être pas aussi puissante que « Ceux qui partent d’Omelas », cette nouvelle n’en reste pas moins superbe.

« La Boîte d’ombre » revisite le mythe de Pandore, dans un cadre de fantasy. Les prémices sont intéressantes : que contient une boîte vide et fermée, sinon des ténèbres ? Autour de cette boîte mystérieuses gravitent une sorcière, un roi revêche et ses deux fils rivaux. Un texte sympathique, sans plus.

« Voyage » raconte un trip sous LSD, avec un ton légèrement réprobateur : « Selon moi, dit Le Guin, les gens qui élargissent leur conscience par l’expérience vécue au lieu de prendre des substances chimiques reviennent avec des comptes rendus plus intéressants… » Pas inoubliable, mais tout de même plus intéressant que « La Forêt de l’oubli », récit bref mais confus (pour le lecteur, à tout le moins).

En conclusion, si les textes essentiels se situent dans Le Livre d’or, il serait dommage de dédaigner les autres, éparpillés çà et là. « Le Mot de déliement », « Les Choses » et « Les Maîtres » valent clairement la lecture. Le Livre d’or Ursula K. Le Guin étant indisponible depuis longtemps (quoique aisément trouvable d’occasion), on ne peut qu’espérer de voir un jour réédité – et de manière complète – The Wind’s Twelve Quarters.

Quant au titre, quelque peu énigmatique, il provient d’un poème d’Alfred Edward Housman, « XXXII » in Un gars du Shropshire (1896) :

« Speak now, and I will answer
How shall I help you, say;
Ere to the wind’s twelve quarters
I take my endless way »

(On peut en trouver une traduction française par là.)

Introuvable : oui
Illisible : nullement
Inoubliable : oui