On aura beau jeu de m’expliquer que parler de « SF des pulps » signifie que l’on parle, de manière symbolique, d’une science-fiction haute en action et en couleurs, bien construite, pleine d’émotion et d’images fascinantes, vive et rapide, répondant aux besoins de rêve et d’évasion du lecteur, etc. On fera peut-être même appel à une autre notion tout aussi symbolique et galvaudée : le fameux « Sense of Wonder ». La « SF des pulps » serait, peu ou prou, celle habitée par le « Sense of Wonder ». Nous voilà bien renseignés !

Cela ne fera que poser différemment une question qui reste sans objet. La « SF des pulps », répétons-le, c’est la quasi-totalité de la SF des années 1910 à 1950. Et ce n’est rien d’autre.

pulps-nicholls.jpg

Par ailleurs, je juge très dangereuse l’utilisation hors contexte de cette expression. Pendant longtemps, The Science Fiction Encyclopedia de Peter Nicholls a été un de mes livres de chevets, à côté de l’Encyclopédie de Versins et de L’Histoire de la SF moderne de Sadoul. On a les admirations d’adolescence que l’on peut ! Pourtant, dans la notice générale consacrée aux pulps, on trouve dans le Nicholls une réflexion sur ce qu’est, pour les critiques et les historiens, la SF des plps, d’un point de vue symbolique. Dans ce court article qu’il signe lui-même, Nicholls affirme que si les pulp magazines ont disparu, l’état d’esprit de ce qui y était publié perdure. Après avoir rappelé que les critiques considèrent ce qui en relève comme « stylistically crude », il entre dans le détail et nous explique qu’il s’agit de :

« Stories written, usually rapidly, for the least intellectual segment of the SF market, packed with adventure and with little emphasis on character which is usually stereotyped or ideas which are frugally and constantly recycled »

Vous avez bien lu : les lecteurs d’Asimov, Van Vogt, Heinlein, Howard, Hubbard, Williamson, Sprague de Camp, Hamilton, Brackett, Anderson, Weinbaum, Schachner, Jones, Lovecraft, Russell et tant d’autres…, tous des écrivains idéalement représentatifs de ce fameux « esprit des pulps », constituent donc le « segment le moins intellectuel du marché de la SF » : la pitance de lecteurs qui se gavent d’histoires où les personnages sont « stéréotypés » et les idées « recyclées en permanence ».

Mais quel mépris ! Et quelle stupidité ! Quelle ignorance…

Tout cela est bien triste.

Je pense qu’il faut cesser une bonne fois pour toutes de considérer la « SF des pulps » comme un sous-genre de la SF, une sorte de produit d’entrée de gamme – et encore moins, dans une démarche renversant cette problématique qualitative, d’en faire un slogan marketing ! Encore une fois : les mots ont un sens et ce qu’ils désignent s’inscrit dans un contexte historique. Ne faisons pas de la « SF des pulps » autre chose que ce qu’elle est, historiquement parlant. Parlons tout simplement de Science-Fiction. Contentons-nous de situer les œuvres dans leur contexte historique, si nous estimons qu’il est utile de le faire. Et arrêtons de nous gargariser d’étiquettes fantasmatiques comme s’il s’agissait de vendre de vulgaires produits de supermarché.

 

*

 

Annexe

 

Il m’est arrivé de lire, sous des plumes mal informées, que les pulps étaient des publications mensuelles. C’est inexact. Il y a des pulps hebdomadaires, mensuels, bimestriels, trimestriels, annuels…

Cette notion de périodicité est parfois mise en avant dans le titre même des pulps – pour le moins, elle figure dans la page réservée au sommaire et aux mentions légales. Il m’a semblé intéressant de dresser un petit inventaire des expressions utilisées pour qualifier cette périodicité, en précisant ce dont il s’agit. Certaines formes ont des équivalents simples – donc des traductions pour le dire ; d’autres sont plus originales et certains qualificatifs fleurent bon le faux-ami !

Semiweekly, parfois orthographié semi-weekly, indique deux parutions par semaine, par exemple le lundi et le jeudi. Les britanniques utilisent parfois l’expression twice-weekly. À ma connaissance, le mot français bihebdomadaire, parfois orthographié bi-hebdomadaire, décrit en principe des périodiques paraissant deux fois par semaine (le mot est alors construit sur le même principe que bimensuel : deux parutions par mois). Mais il est parfois utilisé, à tort si j’en crois le Larousse, pour décrire des périodiques paraissant toutes les deux semaines (le mot renvoyant alors à une construction de type bimestriel : tous les deux mois).

Weekly signifie hebdomadaire : une parution par semaine (tous les sept jours).

Biweekly , parfois (rarement) orthographié Bi-weekly, n’a pas de traduction simple en français : cela indique une parution une semaine sur deux, donc tous les quatorze jours. Un synonyme de biweekly est fortnightly. Le sens est identique. Certains (j’en suis) utilisent à l’occasion l’expression « quatorzomadaire » mais, tout comme « Étasunien », le mot, outre le fait qu’il soit assez inélégant, n’est pas vraiment reconnu. Curiosité : au dix-neuvième siècle, le mot biweekly a été parfois utilisé, en Grande-Bretagne, pour des publications paraissant deux fois par semaine.

Semimonthly  : cela indique deux parutions par mois, soit un bimensuel. À noter qu’un biweekly ou fortnightly paraît 26 fois par an (1 an = 52 semaines), alors qu’un semimonthly paraît 24 fois par an (1 an = 12 mois). Ce n’est pas tout à fait la même chose.

Monthly  : pas de souci, il s’agit d’un mensuel qui paraît donc une fois par mois (12 fois par an, mais dans la pratique nombre de mensuels paraissent seulement 11 fois par an car il est presque d’usage de faire paraître en été un numéro double, daté de deux mois consécutif, par exemple juillet/août). Et d’autres paraissent 13 fois par an (voir plus loin).

Bimonthly  : le faux ami par excellence, il indique une parution tous les deux mois (six fois par an), donc en français un bimestriel et non un bimensuel.

pulps-amazing-quaterly.jpg

Quarterly  : autre faux ami, il n’indique pas une parution tous les quatre mois, mais quatre parutions par an ; il s’agit donc simplement d’un trimestriel.

Certains magazines compliquent un peu les choses en annonçant une parution huit fois par an, donc deux numéros par trimestre. Dans la pratique, il y a des mois qui sautent officiellement. Enfin, il y a les supposés mensuels qui paraissent en réalité toutes les quatre semaines, donc treize fois par an, ce qui se traduit en général par la parution d’un numéro supplémentaire daté « mid december ». Je crois me souvenir que ce fut longtemps le cas de Analog et de Isaac Asimov’s SF Magazine dont les années légales comptaient treize livraisons.

Et les pulps dans tout ça ?

Eh bien, comme précisé en ouverture de cette annexe, ils ont existé dans à peu près toutes les périodicités, avec certes une très nette préférence pour la parution mensuelle – et parfois avec un supplément trimestriel et même un supplément annuel. Ainsi ont existé et à l’occasion cohabité Amazing Stories (mensuel), Amazing Stories Quarterly (trimestriel) et Amazing Stories Annual (annuel).

pulps-amazing-annual.jpg