Il y a trois semaines, j’ai reçu un mail d’Erwann Perchoc me demandant si tout allait bien, vu mon silence sur ce blog. Ah, bon ? fis-je. Il s’est donc passé tant de temps que cela depuis mon dernier billet ? Ce matin, or donc, profitant d’un petit moment dépourvu de la moindre envie de faire quoi que ce soit d’utile, en somme dans l’état d’esprit idéal pour aller relire les derniers billets postés sur ce blog histoire d’optimiser le coefficient de radotage (j’oublie au fur et à mesure l’essentiel de ce que j’y raconte), je me suis aperçu que, de fait, cela faisait bien un mois et demi que je n’avais donné de nouvelles…

Je suis bien conscient de n’avoir manqué à personne – pas même à moi-même (je serais même légèrement fatigué de ma propre présence et de l’obligation, purement physiologique, de cette cohabitation façon siamois de moi avec moi) Mais bon, s’épancher doit être comme une seconde nature chez moi – à moins que cela ne soit la première, qui peut savoir ? Alors, épanchons-nous : il en sortira peut-être quelque chose.

J’ai commencé par jeter un œil (raisonnablement distrait) sur la page d’accueil des Éditions du Bélial. Tout de go, j’y ai appris (car ne croyez surtout pas que j’en sache davantage que n’importe lequel lecteur de base sur ce qui se trame dans les couloirs de la maison) le prochain lancement d’une collection titrée Pulps et dirigée par ce bon Docteur Durastanti.

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De prime abord, cela m’incita à penser que le Bélial’ était en zone de bonne portance (substantif d’après le verbe bien se porter n’ayant rien à voir avec l’aéronautique mais ça aurait pu). Voilà donc une deuxième nouvelle collection, après le lancement d’une série de novellas au début de cette année (sauf erreur de ma part, je crois que j’ai vu passer les annonces de parution de déjà quatre volumes) [1].

De second abord, j’éprouvai comme une petite mais agréable remontée d’acide (je ne parle pas de reflux gastrique mais de mini-réplique suite à l’absorption d’un buvard bleu ou d’une étoile rose, pour les plus de soixante ans qui voient de quoi je parle). Le mot « pulps » éveille en effet toujours un petit quelque chose en moi de singulièrement titillant et volontiers psychédélique, façon picotement sur la langue causé par un cristal de machin chimique en fonte rapide.

Pour tout avouer – sans me la péter autre mesure pour autant bien que je pourrais – je possède toujours une collection à peu près complète, ou très peu s’en faut, de tous les magazines de SF (et assimilés) parus dans le monde anglo-saxon (Etats-Unis, Grande Bretagne, Canada, Australie, Nouvelle Zélande) depuis la création d’Amazing Stories tout début 1926 jusqu’aux magazines datés « december 1970 » (il faut bien s’arrêter quelque part).

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Concernant le « avant Amazing », j’ai juste quelques dizaines de magazines (techniquement ce ne sont pas des pulps) gernsbackiens (genre Science & Invention) ainsi que quelques pulps de la Munsey (je ne les collectionne pas, les choses intéressantes qui y furent publiées ont été rééditées dans des pulps comme Famous Fantastic Mysteries et Fantastic Novels).

Concernant le « après 1970 », j’ai tout revendu il y a déjà quelques années (dix ou quinze ?), faute de place et, surtout, d’intérêt esthétique. Je crois me souvenir que c’est, pour l’essentiel, mon bon camarade Laurent Greusard qui m’a acheté à foison des années complètes de F&SF, Analog, Amazing, IASFM, etc., pour meubler le grenier de l’ancienne école primaire qui lui sert de maison, dans une petit localité vosgienne, bien connue pour la présence en ses murs de ce bon Rodolphe Burger, ancien guitariste-chanteur-fondateur du réjouissant Kat Onoma.

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Ce n’est pas un secret que je suis un grand malade qui a consacré l’essentiel de son temps et de son énergie – ainsi que quasiment tous les revenus tirés de ses diverses activités allant de la musique à l’écriture en passant par la bouquinerie et la muséographie – à monter, au fil des années 1975/2010, une collection de SF qui, à son apogée, compta plus de 40.000 items (livres, revues, bédés…). Depuis une dizaine d’années, je suis en phase déstockage. Le fait de travailler à la Maison d’Ailleurs et d’avoir accès à ses collections, quand j’avais besoin de consulter quelque chose, m’a incité à vendre le « tout venant » de manière directe, et de mettre en dépôt à la MdA (ou échanger) des belles pièces qui manquaient dans la collection originale de Pierre Versins.

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Aujourd’hui je ne travaille plus à la Maison d’Ailleurs qui m’a tout soudain remercié, après quatorze ans d’activités en ses murs, le plus souvent de manière anonyme (il faudra bien qu’un jour je donne ma version du « qui a fait quoi » à la Maison d’Ailleurs au cours de ces années, en particulier au cours des dernières…). Mais le fait de ne plus avoir d’accès à toute cette documentation – celle, personnelle, dont je me suis séparée, ou celle stockée à la MdA – s’avère ne pas constituer un véritable problème. Car cet accès m’était indispensable uniquement dans le cadre de mon travail (depuis chez moi) consistant à faire des recherches et à écrire des articles sur la SF littéraire et dessinée, en général pour cette même MdA mais aussi parfois pour des partenaires amis comme Bifrost.

N’ayant plus à produire ce type de travaux d’érudition, historiques ou critiques, je découvre – de retour dans le monde réel – que cela ne me manque pas vraiment ! Cette page de ma vie ayant été tournée, j’ai la possibilité faire autre chose (quitte à ne plus avoir le moindre revenu de mes travaux d’écriture depuis maintenant dix mois). D’un point de vue d’auteur, de critique et même de lecteur, je n’ai en définitive plus grand-chose à faire de la science-fiction. De un, je n’arrive plus vraiment à écrire des choses porteuses de modernité (ce que je produis est bien trop daté ! on dirait du Simak, du Bester, du Sheckley, du Russell, du Heinlein… ça intéresse qui ?). De deux, je n’ai plus envie de parler de SF (les auteurs que j’aime n’intéressent plus personne). Et de trois, je n’ai de toutes façons pas les moyens de me payer les livres que j’aurais éventuellement envie de lire, alors !

Par contre, en tant qu’expérience esthétique et sensorielle, je reste littéralement passionné par certains objets de SF pour les émotions qu’ils éveillent en moi.

Les pulps sont bien entendu au nombre de ces objets – au même titre que les hardcovers des specialty publishers (Gnome Press, Shasta, Arkham House…), les premiers paperbacks, les comics DC comme Mystery in Space ou Strange Adventures, les premières séries TV de SF ou encore les affichettes belges des films SF étasuniens des années 50/60, les cent premiers Fleuve Noir Anticipation, les premières années de la revue Fiction, etc.

Il y a donc une sorte de « minimum vital » au sein de mes collections, dont je n’envisage pas – en tout cas pas dans un avenir proche – de me séparer. C’est le cas de ma collection de pulps. Même si j’ai, un temps, fait courir le bruit que je m’en étais séparé, juste pour que les gens arrêtent de me demander des photocopies que je ne veux/peux pas faire (bordel, c’est si difficile à comprendre que ce sont des objets fragiles, agrafés sur le côté, que ça explose quand on les ouvre en grand et que, une fois cela reprécisé, je vis à trente-cinq kilomètres de la première photocopieuse en libre service !).

Ah, les pulps ! Objets de convoitise ! Et pourtant, si vous saviez ce qu’en font ceux qui en possèdent…

Jacques Sadoul, que j’ai un peu connu et qui avait également une collection de pulps très importante, considérait que ceux-ci devaient être rangés verticalement dans des étagères, comme n’importe quel livre, sans aucune protection particulière, donc à la lumière et à la poussière, et qu’il était normal de balayer régulièrement au pied des étagères les fragments de papier desséché, témoins de leur lente et régulière destruction ! Il poussait la chose assez loin en critiquant même de manière acerbe les gens ayant une autre conception de tout cela, en regard de la nécessaire préservation de ce qui est, tout de même, un patrimoine fragile. La seule fois que nous en avons vraiment parlé, j’ai bien senti que Sadoul me trouvait complètement maniaco-débile !

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À la MdA, il y a deux collections de pulps.

La première est forte de seulement quelques centaines de numéros (dont toutefois un très grand nombre de Weird Tales, mais en mauvais état) récupérés par Versins au fil du temps. Cette collection a longtemps été stockée plus ou moins en vrac sur des étagères de compactus, dans un ancien abri antiatomique logé sous l’ancienne prison d’Yverdon (si, si !). Il y a du tout venant (des piles de Startling Stories, Thrilling Wonder Stories…) comme des choses plus rares (deux exemplaires de Amazing Stories #1, mais un est complètement pourri, des pulps australiens et britanniques, peu fréquents, etc.). Versins n’attachait pas la moindre importance à l’état des livres et revues qu’il « entassait », les considérant uniquement comme des documents à utiliser dans le cadre de ses recherches et de l’écriture de l’Encyclopédie.

Ce n’est pas un secret de rappeler que le conservateur qui lui a succédé, Roger Gaillard, préférait de loin l’événementiel, comme on dit, à la bonne conservation des collections ! De toutes façons, il était avant tout intéressé par la BD – comme en témoignent plusieurs expositions qu’il réalisa dont une très belle sur Artima. Ainsi, j’ai une fois vu ce qu’il restait d’une collection des premiers Fleuve Noir Anticipation, récupérée sans doute suite à un don, dans un état absolument neuf : dos rebondis sans marque de lecture, couvertures légèrement débordantes, sans la moindre usure et ayant le lustre de la sortie d’imprimerie… Vraiment magnifiques, comme on n’en voit jamais. Hélas, cette collection avait été littéralement massacrée : coups de tampon à l’intérieur des volumes, collage d’une large étiquette avec un code en bas du dos et débordant sur les couvertures ! À peine déballée, partant du principe que la MdA possédait déjà une série de Fleuve Noir Anticipation, cette collection admirable avait été ainsi « préparée » et déposée à la bibliothèque municipale d’Yverdon pour enrichir leur fond de SF au prêt… sans que personne n’ait le réflexe préalable de tout simplement comparer cette collection, avec celle du fond Versins (dans un état infiniment moins bon), histoire de garder les plus beaux. La MdA est tout de même un musée, merde ! Mais non, tout le monde s’en foutait. Le genre de choses qui, moi, me donne mal aux tripes !

Sous Patrick Gyger, conservateur suivant, une seconde collection de pulps, celle-là très prestigieuse et quasi complète, dans un état de conservation exceptionnel, a été acquise (une petite fortune) auprès d’un collectionneur étasunien. Actuellement, sous la direction de l’équipe mise en place après le départ de Patrick Gyger, parti officier au Lieu Unique, à Nantes, cette collection « luxe » est exposée, en rangs d’oignons, sans protection individuelle, dans des bibliothèques ouvertes – puisque les « portes » consistent en un grillage très large… du coup, les gamins ne se privent pas d’y passer leurs petits doigts pour repousser au fond les pulps ou gratouiller les dos… De plus, comme plusieurs dizaines de pulps sont exposés en permanence, par roulement, dans des vitrines à plat au centre de la salle, il y a des trous dans les rangs d’oignons et les pulps ont tendance à se vriller. Force est de constater que la Maison d’Ailleurs n’estime vraiment pas avoir une mission de « conservation » au sens qu’a ce mot pour la plupart des musées ! Son principe de fonctionnement est bien plutôt de « montrer des choses » aux visiteurs. Un principe respectable en soi, mais peu judicieux quant il s’applique à des pulps dont l’état se dégrade très rapidement.

L’actuel directeur, Marc Atallah, n’a absolument pas une âme de collectionneur – une composante qui n’a pourtant rien de honteux dans la personnalité d’un directeur de musée et que j’estime même indispensable, à dose raisonnable – et il semble ne rien partager des émotions esthétiques que ressentent les gens comme moi (et comme nombre de fans !) face à certains objets de SF. Marc Atallah est un intellectuel brillant qui considère que la SF est un formidable outil pour donner à réfléchir quant à la condition humaine – et certainement pas le véhicule du fameux « sense of wonder », expression d’ailleurs littéralement interdite d’usage à la MdA. J’ai souvent eu l’impression qu’aux yeux de Marc Atallah, seules les personnes issues du monde de l’Université, et pour la plupart ayant découvert la SF bien plus tard qu’au cours de leur enfance, étaient capables de tenir un discours pertinent et légitime sur celle-ci – les autres amateurs de SF étant des « fans » plus ou moins idiots et incultes, justes capables de dresser des listes d’œuvres, connaissant certes tout mais ne comprenant en fait rien. Il est clair que Marc Atallah n’aime pas la SF comme l’aiment les gens qui sont tombés dedans au cours de leur enfance et ont, par là même, découvert quelque chose qui, au fil des années, a fini par donner un sens à leur vie. Il l’aime autrement ! Et loin de moi l’idée de lui contester ce droit et cette différence. Simplement, cette posture transparaît dans la manière avec laquelle sont traités les « objets » qui constituent les collections. Un seul exemple : alors que la bibliothèque secondaire (ouvrages sur la SF) est stockée dans les bureaux mêmes – grâce à des acquisitions récentes et suivies, il s’agit d’ailleurs d’un fond remarquable même si la composante intellectualisante/universitaire est privilégiée – le fond de fanzines anciens, dont des publications étasuniennes et britanniques absolument rarissimes, avec les premiers travaux très pointus sur le genre, est entassé dans un coin du compactus (il l’était à ma dernière visite).

Patric Gyger avait considérablement accru la visibilité de la MdA. Marc Atallah a poursuivi dans cette voie et en a fait une institution de premier plan, ce qui est une bonne chose en soi. Mais au risque de fâcher quelques personnes avec lesquelles j’ai pourtant eu beaucoup de plaisir à travailler, pendant toutes ces années, je ne suis pas certain que l’actuelle MdA se situe dans la continuité de la vision de Pierre Versins pour qui « sense of wonder » n’était pas un gros mot ni une expression réservée aux débiles.

Bref, tout cela pour dire que bien peu de gens – dans le monde de la SF – éprouvent cet amour et ce profond respect qui sont les miens pour les pulps en tant « qu’objets ». En ce qui me concerne, je m’efforce de conserver ma collection au mieux – peut-être aussi parce que je suis conscient des sacrifices qu’il m’a fallu consentir pour la réunir. Mes pulps sont glissés individuellement dans des poches de conservation muséale en papier translucide (genre ancien papier fleuriste mais sans acide), et rangés à plat dans des petites boites en carton également désacidifié, par semestres ou années complètes.

Le soin que j’apporte à cette collection ne la soustrait pas à la Loi de l’Impermanence : mes pulps finiront en poussière ! Mais au moins, je tente de les maintenir le plus longtemps possible dans le meilleur état possible. Est-ce vraiment ridicule à ce point ?

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[1] Exact…