En me levant ce matin, je me suis dit : « Mon bon Francis, et si tu écrivais aujourd’hui un billet pour ton blog qui commencerait par : il n’y a pas que la musique dans la vie… ». Car de fait, depuis quelques temps ton Journal d’un Homme des Bois ne parle, pour ainsi dire, que de musique : tes petites réalisations via kickstarter, tes petites considérations harmoniques suggérées par le monocorde que tu as bricolé, et avant cela la présentation de tes guitares, enfin… de quelques-unes parmi tes deux douzaines de guitares (ce qui laisse augurer d’un bel avenir pour ce type de billets), et même une mise en ligne d’un petit bidouillage sonore. Cela fait beaucoup, non ?

Et le lecteur de ce blog — je dis « le » car il ne doit pas en rester beaucoup plus — de s’exclamer : « C’est vrai, ça ! Ca ne parle que de musique ! On se demande bien ce que ce blog fait sur un site dédié à la science-fiction et à toutes ces choses ! Quand est-ce que l’Homme des Bois se décidera à parler d’autre chose que de musique ? Ou de jardinage !? »

Et moi de m’exclamer, à mon tour et tout soudain : « Mais oui, ami lecteur, tu as absolument raison. Il n’y a pas que la musique dans la vie ! Et comme tu le rappelles fort à propos, il y aussi… le jardinage ! ». Et de prendre conscience, tout aussi soudain, que cela fait longtemps que je n’ai pas parlé de jardinage dans ce blog. C’est vrai. Et Je sens bien, ami lecteur, que cela te manque. Ne souhaitant rien d’autre que te faire plaisir, j’accède bien volontiers à tes désirs :

Oui : il n’y a pas que la musique dans la vie, il y aussi le jardinage !

Et ce, même en hiver, une période de l’année où l’on pouvait espérer être tranquille de ce point de vue là ; mais non : même pas ! Car comme l’affirme cet alexandrin tout pourri extrait de l’Encyclopédie des dictons populaires et autres savoirs du temps d’avant : « C’est en hiver que se prépare le printemps ».

Il y a une bonne quinzaine d’années, si ce n’est davantage, j’avais commencé à créer sur le domaine un jardin médiéval. Il se situait en bordure de l’ancienne maison de mes grands-parents maternels, l’un et l’autre alors disparus — une petite maison où il était convenu que je m’installerais un jour prochain. J’avais donc débroussaillé un espace, construit plusieurs carrés, délimité des bordures… avant de commencer à mettre en place des plantes aromatiques et médicinales. Le choix des plantes était à mes yeux évident : je m’appuyais dans ma sélection sur le texte original du fameux capitulaire De Villis, édicté par Charlemagne et dans lequel il expose une série de règles et recommandations, régentant l’organisation et la vie dans son empire. Plusieurs chapitres de ce capitulaire sont consacrés aux plantes. Une liste est dressée de celles que ce bon Charlemagne souhaitait voir cultivées dans tous ses domaines, ainsi que dans les monastères. On y trouve les plantes potagères de l’époque, les plantes aromatiques et médicinales d’usage, des arbres fruitiers et même la joubarbe que l’on recommande d’installer sur les toits. En somme, l’empereur que l’on nous décrivait, au temps de notre petite école, comme arborant une barbe fleurie séparant les bons élèves (placés à sa droite) des mauvais (placés à sa gauche), s’avère être de fait l’inventeur (en sus de l’école) des toits végétalisés ! Et ce, douze siècles avant l’exode urbain des bobos parisiens. Pas mal, pour un barbare !

Nous disposons toujours de cette liste de plus de cent plantes. Elle forme la base botanique, si l’on peut dire, des jardins médiévaux — leur esthétique, quant à elle, nous étant connue par quelques gravures anciennes ainsi que par des textes plus ou moins empreints de mysticisme. L’ensemble constitue un corpus documentaire fort intéressant mais parfois relativement difficile à utiliser, le principal problème résidant dans l’identification des plantes qui sont désignées sous des noms prêtant parfois à confusion — sans compter qu’en douze siècles de sélection botanique, la plupart des plantes recensées dans le capitulaire n’existent plus sous leur forme ancienne, voire plus du tout, ou font l’objet de controverses quant à leur identification.

Prenons un exemple. Le capitulaire recense la « carvita », une plante connue de longue date et que Pline l’ancien désigne dans son Histoire naturelle sous le nom de « Pastinaca Gallica » (racine de Gaulle). La description de la plante et son usage laissent peu de doute sur le fait qu’il s’agit de la carotte sauvage (Daucus carota), une plante de la famille des Apiacées, qui existe encore de nos jours. Le nom prête à confusion : « carvita » aurait pu désigner le carvi (Carum carvi), une autre Apiacées dont on sait qu’elle est également connue et utilisée de longue date, pour ses graines. Et de fait, le carvi figure bien dans le capitulaire mais sous la désignation « careium ».

La carotte sauvage produit de longues hampes surmontées d’une ombelle de petites fleurs blanches qui fleurissent de mai à octobre. Un bobo de base a toutes les chances de la confondre avec la grande ciguë — ce qui, à l’arrivée, fait un néo-rural de moins, ce qui en soi n’est pas très grave. A l’inverse, un homme des bois normalement constitué sait, quant à lui, que la carotte sauvage présente la particularité de posséder une petite fleur de couleur pourpre au plein milieu de l’ombelle de fleurs blanches : juste un point. C’est ainsi qu’on la reconnaît. Aucun risque de la confondre avec la ciguë. Si ce n’est qu’il est préférable de récolter les racines, pour qu’elles soient plus tendres, un peu avant que la hampe florale ne se développe, donc avant l’apparition de ce signe de reconnaissance. Ah, flûte ! Bon, d’un autre côté, on n’est pas obligé de la récolter — la racine de la carotte sauvage est un machin un peu long, un peu tout tordu, pas bien renflé et où il n’y a pas grand-chose à manger. C’est tout blanc, parfois un peu violacé. Ca ne ressemble en rien à notre conception moderne de la carotte cylindrique géante de couleur orange que l’on trouve sur les marchés ! Pourtant, c’est bien bon, la carotte sauvage. Entre autres, c’est plus sucré que la carotte cultivée. On peut couper des petits tronçons de racine et les mélanger dans des salades, ou les faire cuire avec d’autres légumes, pour faire des soupes ou accompagner des ragoûts.

Ce bon Charlemagne nous invite également à manger ce qu’il appelle « caulos », autrement dit : du choux (Brassica oleracea). Mais attention : il s’agit bien évidemment du choux de l’époque, donc du choux sauvage qui pousse de manière spontanée sur les côtes rocheuses de l’Europe. Pas grand-chose à voir, tant par la forme que sur le plan gustatif, avec les innombrables variétés de choux obtenus par les sélectionneurs au fil des siècles, rouges ou verts, pommés ou pas, d’ici ou de Bruxelles…

Constituer un jardin médiéval n’est donc pas une mince affaire ! Sans compter que du point de vue alimentaire, c’est se priver de plein de choses fort appréciables, comme par exemple tout ce qui vient du continent américain et que Charlemagne, près de sept siècles avant Christophe Colomb, ne pouvait connaître et donc conseiller : maïs, tomates, pommes de terre, etc. Il convient donc de compléter ce que produit votre jardin médiéval par la production de quelques planches additionnelles, plantées de légumes plus récents ou venus d’ailleurs. Ce ne peut donc être qu’un agréable passe-temps, un acte de résistance en faveur de la biodiversité, une démarche pédagogique, une tentative de transmettre un savoir qui disparaît peu à peu. Pour qui forme le projet d’aménager quelques chambres d’hôtes, la présence d’un jardin médiéval (et éventuellement les propositions culinaires qui en découlent) peut être une bonne manière de faire plaisir à vos hôtes de passage. Tout cela demande du travail, certes. Mais au moins c’est un travail porteur de sens.

Mon premier jardin médiéval a été laissé à l’abandon. La première raison est que je l’avais installé, comme je l’ai précisé, près d’une maison où je devais venir vivre… mais c’est mon frère qui a finalement pris possession des lieux. La seconde, plus prosaïque, est que je suis parti vivre à Lausanne, en Suisse, et que personne, dans ma famille et en mon absence, n’a eu envie de s’occuper de mes petites plantations. Mon jardin médiéval est donc peu à peu retourné à l’état sauvage et la plupart des plantes ont disparu. Depuis mon épisode suisse — qui a tout de même duré quinze ans, d’abord à Lausanne puis de manière récurrente à Yverdon — je me suis installé dans une autre maison du domaine, où avaient vécu mes grands-parents paternels. C’est l’histoire bien connue de la construction du « chalet », de la restauration de la « petite maison », de mes expériences de jardinage en biodynamie, etc., bref, de tout ce qui a nourri le Journal d’un Homme des Bois depuis cinq ans.

Le départ de ma compagne de Bordeaux pour une installation à la campagne, dans une grande maison située à une dizaine de kilomètres de chez moi et dotée d’un immense terrain, a donné une nouvelle jeunesse à mes aspirations médiévalistes ! J’ai une nouvelle fois l’opportunité de réaliser un jardin médiéval, en profitant de l’expérience du premier et en allant beaucoup plus loin — puisqu’il s’inscrit dans un projet plus vaste dont je reparlerai un de ces jours. J’ai donc ressorti mes fiches, mes notes, mes commentaires, mes plans, etc. Et depuis deux semaines, je passe mes soirées à faire de nouveaux plans d’implantation.

Si tout se passe comme espéré, je devrais pouvoir prendre possession de ce nouveau terrain en avril — je commencerai immédiatement les travaux d’aménagement : construction de bacs à plantation, montage de lasagnes et de buttes, mise en place de treillis, etc. Un gros travail ! L’espoir est de réaliser les premières récoltes au début de l’été prochain.

Chic planète !