Roche-née [Cloudrock], Garry Kilworth, roman traduit de l’anglais [UK] par Monique Lebailly. Éditions Scylla, 2015 [1988]. Poche, 210 pp.
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Pour qui fréquente ce lieu de perdition qu’est le 8 de la rue Riesener à Paris, il n’aura échappé à personne que la librairie Scylla s’est lancée dans l’édition début 2015, avec un projet de financement participatif ayant abouti à la réédition de Roche-nuée, roman de Garry Kilworth, et la publication de la novella inédite de Sébastien Juillard, Il faudrait pour grandir oublier la frontière, texte inaugurant par ailleurs la collection 111 111 — dont les titres comptent pile ce nombre de signes.

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Bref, Roche-nuée. Et qu’on me pardonne le doublon que représente cet article par rapport à l’excellente critique qu’en fait Pierre Charrel dans le Bifrost 80. Dixième roman de l’auteur britannique, troisième à avoir été traduit en français, après Captifs de la cité de glace et Les Ramages de la douleur (joli titre), il est d’abord paru en Présence du futur, sous une couverture de Luigi Castiglioni un peu trop littérale : de la roche dans le ciel. Oui, bon, ce n’est pas exactement ça. Et à ce titre, la couverture de la réédition chez Scylla, signée par le talentueux Laurent Rivelaygue, s’avère parfaitement en phase avec le roman.

Pour pasticher Ursula K. Le Guin : le nom du monde est Roche-nuée. Roche, parce qu’il s’agit d’un promontoire caillouteux, nuée parce qu’il s’élève assez haut au-dessus du sol. C’est là que, en une époque indéterminée, vivent deux Familles : la Famille du jour et la Famille de la nuit, qui se partagent les lieux. Sous un régime matriarcale, l’une et l’autre pratiquent une inceste rituelle, doublée de cannibalisme : il ne faut pas que le sang se perde.

« Argile m’aimait, j’en étais sûr, sinon il m’aurait parlé. »

L’histoire est narrée par Ombre, frère d’Argile, dont on comprend bien vite qu’il est un être malingre et contrefait, asexué également : un ind ésiré en d’autres termes. D’habitude, pour garder le sang pur, on jette les indésirés du haut depuis le rebord de Roche-nuée, mais par le passé, Argile a intercédé en la faveur d’Ombre. La propre existence de ce dernier lui vaut l’inimitié d’une bonne part de la tribu.

Tout se passe tant bien que mal, jusqu’au moment où Argile rencontre Tilana, de la Famille de la Nuit. Tels des Roméo et Juliette d’un autre âge, les deux jeunes gens tombent amoureux l’un de l’autre, et, sous l’oeil bienveillant d’Ombre, vivent leur idylle dans le plus grand secret — car Argile est promis à sa mère et Tilana à son frère. N’y a-t-il aucun échappatoire sur Roche-nuée ? Peut-être faut-il descendre du côté des Terres-mortes, en contrebas ?

Être en sursis, en porte-à-faux permanent envers les différents peuples de Roche-nuée, Ombre va toutefois devenir celui par qui le salut des deux Familles adviendra — car un danger insoupçonné guette ce coin de monde.

« La Famille était un nœud si embrouillé, si rempli de jalousie intestines, de soupçons et de haines… (…) Qui pourrait dénouer ces vilaines conspirations de sentiments et d’émotions solidement formées par le sang et le mariage. Un nœud écarlate de fils tendus. C’était la Famille, cette bande de gens physiquement beaux, mais spirituellement laids.
(…)
Quel réseau nerveux complexe que cette Famille, prête à se défendre contre tout sauf elle-même ! Je n’en faisais pas partie, je n’étais pas l’un d’eux, donc le danger, en ce qui me concernait, venait du groupe tout entier. »

Écrit dans une langue claire, Roche-nuée évite l’écueil du pathos — avec un héros handicapé et asexué, ç’aurait été facile pourtant. La relation d’Argile à son jeune frère, où l’affection s’exprime par le silence et l’évitement du regard — l’ignorance de l’autre en somme —, s’avère cependant étonnament touchant.

La première moitié du roman s’attache à poser le décor et le fonctionnement de la société où vivent Ombre et Argile. L’approche se fait sous un angle sociologique/ethnologique, et si de ce fait le roman évoque forcément Ursula K. Le Guin, l’approche est intérieure : pas de voyageur en provenance d’un monde plus évolué pour décrire cette société, avec ses doutes et a prioris. Ce qui en devient souvent troublant : si Ombre s’érige contre le sort réservé aux indésirés, il s’abstient de porter un jugement sur d’autres traditions odieuses à nos yeux d’Occidentaux du XXIe siècle, et éprouve des difficultés à remettre en question ces traditions en question.

Juste au moment où Roche-nuée pourrait devenir languissant, la seconde moitié voit enfin l’action (oui, bon, il en faut quand même une) prendre le pas et acheminer l’intrigue vers son dénouement. Au passage, le monde de Roche-nuée gagne en perspective : le lecteur comprend peu à peu et quand se déroule l’histoire.

L’ensemble constitue un fort joli roman de science-fiction anthropologique, digne des meilleurs Le Guin, et des plus recommandables.

Depuis la parution de la trilogie des Rois-navigateurs et la réédition en poche de La Compagnie des fées, remontant l’un et l’autre à presque dix ans, on n’a plus guère eu de nouvelles de Kilworth en France, chose fort regrettable. Grâce soient rendues à la librairie Scylla pour avoir mis fin à cette injustice en rééditant Roche-nuée !

Introuvable : plus maintenant
Illisible : non
Inoubliable : oui