The Drift, Scott Walker, 4AD (2006). 10 morceaux, 69 minutes.

Malgré un titre proche, il n’y a pas (a priori) de liens entre The Drift, album de Scott Walker, et Drift, dernier roman en date de Thierry Di Rollo, si ce n’est une noirceur constante. Et Scott Walker, répétons-le, est l’un des plus musiciens les plus intéressants qui soient. Même lorsqu’il part à la dérive. Surtout lorsqu’il part à la dérive.

vol1-d-polaX.jpgComme on le disait en introduction du billet consacré à Tilt, onze ans, c’est long. Entre 1995 et 2006, bien des choses se sont déroulées : le psychodrame du vrai-faux bug de l’an 2000, le traumatisme du 11-Septembre, l’insouciance de l’ère Clinton et la présidence Bush… Le disque de la décennie 80 de Scott Walker fut Climate of Hunter, dont il est dit que ce fut l’un des pires échecs commerciaux de Virgin comme de Walker, lequel dut attendre des lustres avant de pouvoir retourner en studio. Celui de la décennie 90 fut donc Tilt en 1995, disque long et bien sombre, mais qui valut au musicien une reconnaissance critique certaine. De sorte que les années suivantes l’ont vu revenir aux affaires : programmation artistique d’un festival, sortie d’une compilation, production d’albums, réalisation de la bande-originale du film Pola X de Leos Carax.

Et en 2006, le vrai retour : The Drift, la dérive, ou comment l’ancien crooner invente un nouveau genre, l’horror-pop (pour reprendre le terme forgé par le musicien-écrivain Momus), qui repousse encore plus loin la noirceur de Tilt. Du rock ne demeurent plus que quelques guitares sur les morceaux d’ouverture et de clôture — et encore… On est plus proche des films de David Lynch ou des peintures de Soulages que des Rolling Stones.

vol1-d-album.jpg

« You could easily picture this in the current top ten » chante Walker, non sans humour. Car le disque n’est pas dénué d’humour. Ha. Ha. Ha.

The Drift commence par un son strident, qui se transforme bien vite une agression sonore : la lourde charge sonique de « Cossacks are ». Les cosaques, ce sont les grands de ce monde, dont on entend les échos :

« I’m looking for a good cowboy / Been a pope like no other » (Cossacks are)

Au cours de l’heure suivante, dans un espace d’une profondeur et d’une noirceur sans pareilles, Scott Walker convoque les fantômes, ceux de Mussolini et de sa compagne Clara Petacci, de Jesse Presley, des morts du 11 Septembre, de ceux de Sebrenica — sans omettre un Donald Duck passé du côté obscur — et se dresse en maître de cérémonie funèbre. Sa voix sépulcrale, sans émotions, domine au cœur de ces ténèbres. Scott Walker la pose sur des poèmes, souvent malaisés d’accès, où repasse, sous forme cryptique, l’histoire du XXe siècle.

« A nocturne filled with glorious ideas » (Cossacks are)

Par rapport à Tilt, Walker repousse plus loin le procédé de déconstruction/reconstruction des chansons. Il ne s’agit pas d’expérimentations absconses, tout se tient — mais c’est peu de dire que le disque est d’un accès difficile.

Dans The Drift s’élèvent soudain des blocs sonores, gigantesques ou tordus, qui s’effondrent à l’improviste − et lorsqu’ils s’affaissent enfin, le silence qui s’ensuit n’est guère tranquille. Infrabasses oppressantes, bourdonnements inquiets, bruissements grotesques et grouillements bizarres à l’arrière-plan. Par endroit, l’on pense au György Ligeti de Lux Aeterna. L’obscurité est zébrée de fulgurances encore plus obscures (si c’est possible). À ce titre, les douze minutes de « Clara » constituent l’un des points d’orgue de l’album.

L’obscurité — si tant est que l’on puisse parler d’obscurité pour de la musique — n’est pas unie, et chaque morceau se distingue par quelque particularité sonore. « Jesse », ce sont les accords de « Jailhouse Rock », consciencieusement démontés jusqu’à ne plus être qu’une parodie sinistre de l’originale ; ce sont parfois les braiements d’un âne (est-ce bien un âne ?) dans « Jolson and Jones » ; « Clara » et les coups sauvages que le percussionniste assène à une pièce de barbaque ; « Psoriatic » et ses grattements sourds. La guitare acoustique que l’on entend brièvement dans « The Escape » endort la méfiance avant qu’un Donald Duck maléfique ne débarque avec ses zézaiements effrayants — « The Escape », un titre qui ne doit éveiller aucun espoir pour l’auditeur malgré son titre.

The Drift est un disque long et plombant, épuisant même. L’écouter en journée suffira à ternir celle-ci au-delà de l’acceptable. Ce n’est cependant rien en comparaison de l’écoute nocturne. Celle-ci − de préférence au casque — peut se révéler plus atroce encore, pour peu que l’on soit dans les dispositions d’esprit adéquates. Le plaisir d’écoute ? Ah mon bon monsieur, il est difficile à trouver. Si plaisir il y a, c’est celui que l’on peut éprouver à regarder des films d’épouvante réellement terrifiants, seul, en pleine nuit.

« You and me against the world / World about to end »(The Escape)

Bien sûr, on peut garder la lumière allumée et se moquer de la voix de Scott Walker, se dire qu’elle est ampoulée. Néanmoins, on ne sort pas indemne de cette traversée des ténèbres. Ce n’est pas la chanson finale, « A Lover Loves », jouée à la guitare sèche, qui rassurera l’auditeur. Cette ballade toute simple n’a rien de rassurant ni d’apaisant.

« This is a waltz for a dodo / A samba for Bambi / Gavotte for the Kaiser / Bolero for Beuys / A reel for Red Rosa / A polka for Tintin » (A Lover loves)

Pas de demi-mesure avec The Drift. Le jusqu’au-boutisme forcené de Scott Walker provoque cette réaction binaire : on adore ou on déteste.

« Bye the bye the bye the bye / Don’t think it hasn’t been fun because it hasn’t » (Psoriatic)

Introuvable : non
Inécoutable : oui
Inoubliable : oui