Climate of Hunter, Scott Walker, Virgin (1984). 31 minutes, 8 morceaux.

Mine de rien, on vit une époque formidable — à défaut d’autres choses, au moins sur le plan musical, et sous certains aspects seulement. Je ne parle pas rémunération des artistes ni crise de l’industrie musicale — ce sont d’autres débats sur lesquels je ne suis pas compétent —, ni qualité — c’est l’affaire des goûts de chacun —, mais seulement du côté des possibilités d’écoute. Depuis la fin du XIXe siècle, le développement continuel des supports d’enregistrement a fait en sorte qu’il est possible d’écouter autant de musique que l’on veut. Avant l’invention du cylindre phonographique par Thomas Edison en 1877, la musique était ou écrite ou jouée. Il fallait donc ou savoir lire une partition, ou être présent lors d’une représentation musicale, ou savoir jouer d’un instrument (comme sa propre voix, pour commencer). Depuis, la technologie aidant, on est passés des supports analogiques aux supports numériques puis informatiques (même si les premiers persistent toujours), en même temps que la variété des genres musicaux a explosé. Et pour les mélomanes (mélophages ?Ah non, le mélophage est un insecte. Risquera-t-on mélovore ?), c’est tout juste formidable. Certes, on peut ergoter sur la qualité des supports d’enregistrement (vinyles vs. FLAC ?), débattre sur la rémunération des artistes et le piratage. Mais si l’on se place sous l’optique (pardon pour le jeu de mot) de la seule mélomanie, il y a de quoi s’étourdir les oreilles — et s’en réjouir.

Et n’eût été ces innombrables possibilités d’accès à la musique (disquaires (quand il y en avait encore), bibliothèques musicales, internet), je serai passé à côté de plein de choses. Dont, entre autres, Scott Walker.

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Scott Walker est, à n’en pas douter, l’un des musiciens les plus intéressants qui soient, avec une trajectoire qui l’a mené d’un groupe de pop vers une carrière solo aussi catastrophique commercialement parlant que fascinante sur le plan musical.

vol0-c-introducing.jpgBref rappel des faits : dans les années 60, Scott Walker croone avec les Walker Brothers, le temps de trois albums. Il se lance ensuite dans une carrière solo : quatre albums à la fin des Sixties, sobrement intitulés Scott 1, 2, 3 et 4, où il alterne entre reprises de Jacques Brel et compositions personnelles. Le début des Seventies s’avère plus délicat, Walker sort deux disques anecdotiques, et faute de mieux, les Walker Brothers se reforment. Chose dont il résulte trois albums. Sachant inéluctable la fin de leur maison de disque, les faux frères Walker décident de se faire plaisir sur leur ultime album. Ainsi, sur sa face B, Nite Flights (1978) contient-il quatre chansons de l’ami Scott aussi étranges qu’étonnantes (« Shut-out », « The Electrician, « Fat Mama Kicks » et « Nite Flights », qui influencera Bowie sur Lodger avec la chanson « African Nite Flights »), qui préfigurent la suite de la carrière solo de Walker. De fait, les Walker Brothers se séparent pour de bon passé Nite Flights.

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Quelques années plus tard, Scott Walker revient avec un nouvel album solo : le présent Climate of Hunter. L’album est plutôt court : une demi-heure pour huit titres, dont la moitié n’ont pas d’autre titre que leur position : « Track Three », « Track Five »…

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« You sing like a stranger » (Track Three).

Les hostilités commencent avec « Rawhide ». Un son de cloches – genre clochettes de vaches –s’entrechoquant dans la brise entame la chanson, avant qu’une basse et une batterie plutôt tranquilles ne s’en mêlent. « This how you disappear/Out between midnight » déclame l’ami Scott, puis les choses s’emballent, un peu. La chanson mute, des cordes inquiètes arrivent : « It is losing it shape » ? La suite est une douce redescente. Suit « Dealer », sous-tendu par une nappe de cordes quasi dissonantes, anxieuses, apaisée par endroits par un saxophone sortant de nulle part. « Track Three » a tout d’un single : un rythme entraînant, une mélodie immédiate… mais à la sauce Walker — un single suicidaire en somme. « Sleepwalkers Woman » conclut la première moitié du disque sur une note hypnotique.

« For the first time unwoken
I am returned. » Sleepwalkers Woman

(Et l’on passe à la face B.)

« We chew up the blackness
to some high sleep
travel a faster silence. »

« Track Five » débute de manière aussi onirique que « Sleepwalkers Woman » avant de prendre son envol. La tranquillité débonnaire de « Track Six » est sans cesse perturbée par des stridences, façon pépiements de saxophones hystériques – perturbations qui rappelle Ligeti, et que l’on retrouvera dans la suite de la discographie de Walker. « Track Seven », rock’n’roll : encore un tube potentiel, soutenu par un groove froid, où intervient un solo de guitare incongru. Enfin, Climate of Hunter se termine sur une chanson prenant le contrepied de l’ensemble : « Blanket Roll Blues », d’après un poème de Tennessee Williams, avec Mark Knopfler à la guitare sèche, conclut l’album de manière faussement apaisée.

« When I crossed the river
with a heavy blanket roll
I took nobody with me
not a soul. » Blanket Roll Blues

Avec Climate of Hunter, Scott Walker opte pour des textes cryptiques, abandonne les traditionnelles structures couplet/refrain (un travail de déconstruction que l’on retrouvera par la suite). Ce n’est cependant pas le disque le plus intéressant de Walker. La production a quelque peu vieilli et sonne un tantinet datée, et l’album baigne dans une grisaille où il est difficile d’extraire une chanson en particulier (hormis la quasi-tubesque « Track Three »). Il contient cependant déjà les germes inquiets de la suite de la discographie, dont il formerait cependant manière de prélude, un peu court, un peu terne. La suite, il faudra l’attendre la bagatelle de onze années. Et elle sera aussi passionnante qu’étrange – on y reviendra.

Introuvable : non
Inécoutable : pas encore
Inoubliable : pas tout à fait