Certains auteurs de SF ont l’heur (parfois posthume) de voir leurs œuvres adaptées pour la télévision ou le grand écran : Philip K. Dick par exemple, avec pas loin d’une dizaine d’adaptations, par des réalisateurs réputés et dont certaines ont fait date. À l’inverse, d’autres auteurs, pas moins prolifiques, restent cantonnés au papier : Isaac Asimov, adapté trois fois sur grand écran pour des résultats n’ayant jamais emporté l’adhésion ; Michael Moorcock, dont seul un « Jerry Cornelius » a été adapté en téléfilm (Les décimales du futur) ; ou Jack Vance, par exemple, dont le cycle de « Tschaï » a été mis en image sous la forme d’une BD – et rien de plus. Et il y a des entre-deux, comme Ursula Le Guin : deux de ses romans ont été adaptés, deux fois chacun. L’autre côté du rêve, et Terremer. L’on va d’abord se pencher sur le plus dickien des textes de l’auteure (avec quelques spoilers).

 

Le roman

leguin-cinema-1-livre.jpgRoman sous influence dickienne, L’autre côté du rêve (The Lathe of Heaven, 1971) raconte l’histoire de George Orr, individu vivant dans un monde en pleine déliquescence. Surpopulation, climat déréglé, gouvernement coercitif… Après le vol de médicaments, Orr est contraint d’aller voir le docteur Haber, un psychiatre. Et le patient d’expliquer qu’il fait des rêves effectifs, des rêves ayant le pouvoir de changer la réalité… mais Orr demeure le seul à se souvenir de l’ancienne réalité. Un pouvoir qui gêne Orr, et dont il voudrait se débarrasser. Haber n’est pas de cet avis, et va tenter d’utiliser le don de son patient pour améliorer le monde. Mais – réticence de Orr ou incompétence de Haber ? – chaque rêve produit des conséquences inattendues, et désastreuses…

(On pourra bien sûr se reporter à l’excellente critique d’Eric Picholle dans le Bifrost 78.)

 

L’Autre Côté du rêve (1980)

L’autre côté du rêve a donc été adapté à deux reprises. La première est un téléfilm de 1980, inédit en France, dû à un certain Fred Barzyk, qui n’a guère réalisé que des téléfilms au cours de sa carrière. Dans le rôle de George Orr : Bruce Davison, que l’on verra ensuite dans divers rôle à la TV et au cinéma : la sitcom Harry et les Henderson, la série Kingdom Hospital ou X-Men (le sénateur Kelly). Le docteur Haber est joué par Kevin Conway, à qui il ne manque presque rien pour être parfait dans le rôle du bon docteur démiurgique. Conway a joué dans des séries ou des téléfilms, et s’est fait surtout entendre comme la « voix de contrôle » dans Au-delà du réel – l’aventure continue. Quant à Heather Lelache, elle est interprétée par Margaret Avery, que l’on verra notamment dans La Couleur pourpre de Spielberg. (En bref : ce Lathe of Heaven ne semble avoir lancé aucune carrière. Inversement : ni avoir mis fin à aucune.)

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Pour ceux qui ont lu le livre, le film n’offre guère de surprises, hormis les intrigantes premières minutes : des scènes de désastre se suivent, avant que l’on se rende compte qu’il s’agit d’un rêve de George Orr. Celui-ci se réveille, se lève, fait ses ablutions… Avant de se réveiller – le premier réveil faisait encore partie du rêve – pour de bon. Un rêve dans un rêve… Philip K. Dick, on vous dit. En ce qui concerne la suite, elle s’avère très fidèle au roman d’Ursula Le Guin. Rien d’étonnant : si l’auteure n’a pas signé le scénario, elle était cependant consultante créative. Pas de trahison. Mais pas de surprises non plus.

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The Lathe of Heaven est un téléfilm qui n’a pas bénéficié d’un grand budget, ce qui s’en ressent par moments. Le roman de Le Guin a beau demeurer peu spectaculaire, il dépeint cependant une invasion extraterrestre, d’abord sur la Lune puis sur Terre, et les aliens arborent une apparence particulière. À l’écran, le résultat s’avère quelque peu cheap (Star Wars et Rencontre du Troisième Type étaient sortis une poignée d’années plus tôt), mais n’a rien de honteux toutefois : une réalisation avec un minimum d’ambition, le rendu réussi d’un monde déliquescent.

En définitive, on a là une adaptation honnête de L’autre côté du rêve. Pas forcément inoubliable, mais loin d’être déplaisante à regarder.

 

L’Autre Côté du rêve (2002)

Vingt-deux ans plus tard, L’Autre Côté du rêve a été adapté une seconde fois, à nouveau pour la télévision. Philip Haas, le réalisateur, a d’abord surtout œuvré du côté des documentaires, avant de bifurquer un temps vers le grand écran, avec l’adaptation de La Musique du hasard de Paul Auster (1993). Les années 2000 ont vu un net ralentissement de sa production cinématographique.

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Côté casting, James Caan, qu’on ne présente plus, joue un Dr Haber des plus convaincants : bougon, roublard, ambitieux, il lui manque juste la barbe de prophète que lui attribue Le Guin dans le roman. Lukas Haas (pas de lien de parenté avec le réalisateur) campe George Orr, avec un jeu très apathique ; la constante moue boudeuse de l’acteur n’aide guère à le rendre sympathique, et l’on préfèrera de loin Bruce Davison dans la version de 1980. Quant à Heather Lelache, elle est jouée par Lisa Bonet, actrice certes pourvue d’un joli minois, mais pour qui jouer consiste à s’exprimer en murmurant.

Le téléfilm de 1980 s’ouvrait sur la vue d’une rivière étincelant au soleil. Ici, une méduse flottant entre deux eaux, tandis qu’une voix off déclame quelques vers du poète anglais Andrew Marvell :

« The mind, that ocean where each kind Does straight its own resemblance find; Yet it creates, transcending these, Far other worlds, and other seas. »

Avec une telle introduction, le film semble s’imposer un minimum d’ambition. Malheureusement, la suite ne tient pas vraiment les promesses. Le problème de cet Autre Côté du rêve millésime 2002 est qu’il aurait dû être titré « L’Autre Côté de l’assoupissement ». Ou « L’Autre Côté de pas grand-chose ». De fait, le roman de Le Guin se retrouve ici vidé de toute sa substance, et provoque un ennui tenace.

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Dans ses prémisses, l’intrigue ne diffère pourtant pas grandement du téléfilm de 1980, ni du roman de Le Guin. Les premières images présentent un George Orr au bout du rouleau, faisant tout son possible pour ne pas rêver, dans un monde surpeuplé, pollué et pluvieux. Par chance, il peut compter sur le soutien de son voisin. Bientôt, Orr se retrouve à consulter le Dr Haber et à lui expliquer son problème ; Haber va en profiter pour tenter, un peu, de rectifier le monde (toujours sans grand succès). Ce qui ennuie quelque peu Orr, qui fait appel à Heather Lelache pour le défendre contre le praticien. Mais bien vite, Orr va commencer à draguer la jolie Heather et se désintéresser du reste…

Si The Lathe of Heaven de 1980 semblait cheap, que dire de cette version 2002 ? Tout en bénéficiant de plus grands moyens, elle parvient à paraître encore plus fauchée, mais surtout plus timorée. Ici, la plupart des scènes se déroulent en intérieurs, et tout le budget semble avoir été absorbé par les costumes (plutôt réussis au demeurant).

Que les rêves ne soient pas représentés, à l’inverse du téléfilm de 2002, est un choix assumé. En lieu et place de courtes séquences oniriques, on observe de petites méduses : pourquoi pas, mais la prise de risque est moindre (à l’image du téléfilm entier). Plus gênant est le fait que des pans entiers de l’intrigue passent à la trappe (à savoir : le dernier tiers du roman), pour être remplacés par des romances d’un intérêt plus que mineur.

Certes, le roman de Le Guin ne brille pas par son aspect pyrotechnique, mais tout de même, le sense of wonder n’en est pas absent : rappelons que des extraterrestres finissent par débarquer et s’installer sur Terre. Cette partie-là disparaît entièrement du téléfilm de 2002, qui conserve cependant une vague réminiscence que le roman se termine de manière apocalyptique. Mais quand surviennent les émeutes, au moment où Haber tente de s’imprégner des ondes cérébrales de George Orr, c’est ici de manière soudaine et sans beaucoup d’explications. Et c’est déjà la fin.

Dans le roman, l’intrigue repose sur ce trio de personnages : George Orr, Heather Lelache et le Dr Haber. Le téléfilm de Haas donne davantage de consistance au personnage de la secrétaire de Haber, qui ici éprouve un intérêt romantique pour le praticien. Surtout, Haas rajoute un cinquième protagoniste, Mannie, à la fois personnage vaguement humoristique et ange gardien veillant sur Orr (et cela permet aussi, via leurs échanges dialogués, de donner des infos sur le contexte). Et à trop se concentrer sur les romances, le téléfilm oublie la réflexion sur le pouvoir démiurgique de Orr, les responsabilités qui incombent à qui veut les utiliser, et les conséquences qui en découlent. Quant aux changements provoqués par les rêves effectifs de Orr, souvent désastreuses, ils perdent toute intensité dramatique.

Pour parachever le tout, L’Autre Côté du rêve s’avère un soporifique efficace. Les acteurs murmurent en permanence. Cela, couplé à l’intrigue anémique, au rythme lent et à la musique planante d’Angelo Badalamenti, est à même de plonger le spectateur le plus tenace dans l’engourdissement.

En conclusion, on peut ignorer sans le moindre remord cette seconde adaptation du roman d’Ursula Le Guin – et tenter à la place de retrouver la première version. Ou de lire et relire le livre, ce qui est tout aussi bien.