Fantômas contre les vampires des multinationales (Fantomas contra los vampiros multinacionales), Julio Cortazar, traduit de l'espagnol (Argentine) par Ugné Karvelis. La Différence, coll. « Les Voies du sud », 1991. 80 pp.

vol0-f-marelle.jpgSi l’on connaît Julio Cortazar comme l’immortel auteur de Marelle, expérience littéraire qui préfigure les livres dont vous êtes le héros (et qui s’avère aussi un très bon roman tout court), il a aussi publié cet étrange Fantômas contre les vampires des multinationales (1973 pour la parution originelle), novella mettant en scène l’anti-héros insaisissable.

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vol0-f-page1.jpgLorsque commence le récit, le personnage nommé le narrateur, qui n’est nul autre que Cortazar himself, rentre du Tribunal Russell II. Ce tribunal d’opinion, lancé à l’initiative de Bertrand Russell, a dans sa première itération (1966-67), condamné l’intervention militaire étatsunienne au Vietnam ; le Tribunal Russell II (1973) s’est penché sur les régimes autoritaires en vigueur en Amérique latine à cette époque-là. Le narrateur donc se prépare à quitter Bruxelles pour rentrer à Paris en TEE, et s’arrête dans un kiosque pour acheter un journal. Curieusement ce jour-là, tous les quotidiens sont en langue espagnole. Le narrateur fixe son choix sur un comic book racontant une aventure de Fantômas : Fantômas, la menace élégante : L’intelligence en flamme. L’humanité entière s'y trouve victime d'attaque contre la culture, lorsque le contenu de chacune des grandes bibliothèques disparaît ou est détruit… Fantômas mène l’enquête. Arrivé à Paris, Cortazar est contacté par Fantômas, qui poursuit ses investigations : Cortazar, ainsi qu’Alberto Moravia et Susan Sontag ont reçu l’interdiction de publier de nouveaux livres sous peine de mort… Le justicier masqué finira par résoudre l’affaire. Mais Susan Sontag n’est pas dupe :

« L’aventure de Fantômas est, une fois de plus, la Grande Supercherie que les experts du système déploient devant nous comme un rideau de fumée (…). (…) Qu’est-ce que les livres, comparés à ceux qui les lisent, Julio ? A quoi nous servent les bibliothèques bien entières si elles ne sont données qu’à quelques-uns ? Ça aussi, c’est un piège pour intellectuels. La perte d’un volume nous affecte plus que la famine en Éthiopie, c’est logique et compréhensible et monstrueux à la fois. »

Derrière le rideau de fumée se trouve la désinformation et l’aliénation des peuples, en particulier en Amérique du Sud. Un continent entier à la botte de dictateurs, parvenus au pouvoir grâce à la bienveillance voire l’aide des USA. Et cela, afin que les multinationales puissent y prospérer. Là, même avec la meilleure volonté du monde, Fantômas n’est pas de taille.

Ce Fantômas… a tout du texte à charge, mais l’histoire se conclut sur une note d’espoir. Le volume lui-même contient en annexe le réquisitoire du Tribunal Russell II. Et on notera d’ailleurs que, dans sa récente traduction anglaise, la novella est sous-titrée : « An attainable utopia ». Pas sûr que l’on trouve l’utopie en Amérique latine, mais à tout le moins les dictatures et juntes sont-elles tombées les unes après les autres. (On s'étonnera des traductions tardives, voire très tardives, de cette novella : 1991 en français, mais 2014 seulement en anglais.)

Sur la forme, Fantômas… tient du collage. Texte narratif, fragments de comics (dessinés spécialement pour l'occasion, semble-t-il), gravures et photographies s’y entremêlent joyeusement, en même temps que le comics Fantômas infiltre peu à peu la réalité du narrateur. Lequel narrateur apparaît également dans les comics :

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À noter que ici, Fantômas n'est en rien l'insaisissable criminel poursuivi par Juve et Fandor, tel qu'imaginé à l'origine par Pierre Allain et Émile Souvestre : il s'agit de sa version mexicaine, qui le voit transformé en un véritable justicier, playboy friqué le jour mais héros masqué la nuit, à la tête d'une puissante organisation.

Bref, une jolie curiosité de la part de Cortázar.

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Introuvable : quasiment
Illisible : il s’en faut de beaucoup
Inoubliable : pas loin